Grande salle de Mézières

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Brume au Mont tout l’après-midi, le soleil tombe à pic. Je parque devant l’église de Mézières, les places y sont rares. La Grande salle accueille la Grande Bourse organisée par le club Oiseaux des îles. Elle se prolongera jusqu’à dimanche.

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Les portes viennent de s’ouvrir, il est 17 heures, je m’y glisse. Il y a à vendre une quantité d’oiseaux exotiques, mais aussi des linottes mélodieuses, des mésanges à moustaches, des tarins des aulnes. Il y a aussi des bouvreuils pivoines et des chardonnerets élégants ; les premiers – plus petits que les vrais –  semblent en bonne santé, à l’inverse des chardonnerets qui ont petite mine, ils donnent l’impression d’avoir mal supporté le transport, sortis d’une de ces armoires vitrées et poussiéreuses dans lesquelles on a relégué pour toujours, à l’arrière des salles de préparation des cours de sciences, les animaux empaillés. C’est triste.
Tristes, les amateurs le sont moins. Je fais la causette avec un Portugais établi à Neuchâtel, qui les élève depuis plusieurs années ; avec un Tunisien qui revient d’une bourse à Reggio Emilia où il a laissé plus de 2000 francs pour un couple de mésanges, des chardonnerets jaunes, des chardonnerets élégants, des métis ; pas de bouvreuils, trop chers : ils se négociaient en effet à près de 800 francs.

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Un homme nous rejoint, il connaît le Tunisien ; ils se montrent ensemble très critiques à l’égard des chardonnerets mis en vente. Le nouveau venu vante alors ceux que les Napolitains élèvent ; c’est en Campanie, dit-il, qu’on trouve les plus beaux. Le Tunisien hoche la tête en souriant, normal, le nouveau-venu est de là-bas. Né au pied du Vésuve où il a passé son enfance, il a toujours vécu avec ces oiseaux, ils font partie de sa vie, aujourd’hui encore à Lausanne. Le Portugais nous raconte alors la passion de ses compatriotes, presque aussi dévorante que celle des Algériens dont on dit que coule dans leurs veines le sang des chardonnerets.
Le Napolitain n’en achètera aucun à Mézières, ni à Bruno qui les vend 50 francs pièce, ni à Fernando qui en demande le double. Lorsque je m’en vais, le Tunisien est en train de négocier l’achat d’un métis, né du croisement d’un chardonneret et d’un canari. Je ramasse quelques plumes et m’en vais, il fait nuit.

Jean Prod’hom

Mottier D (Mont-sur-Lausanne)

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On ne répétera jamais assez, les architectes qui ont réalisé nos bâtiments scolaires ont fait du beau travail. Leurs constructions résistent aux intempéries, fournissent à nos gamins un abri sûr qui aura permis aux officiers de l’instruction publique d’agir par n’importe quel temps, au diable les saisons. C’est la première de leurs vertus.

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Pas que ! Les gamins ainsi mis en quarantaine ont tiré d’autres bénéfices de cette opération, immenses, notamment celui de leur permettre de s’écarter du flux qui les emportait, de décoller leurs yeux de l’immédiat, de faire quelques observations, guidés par les maîtres qui les avaient circonscrites puis neutralisées, de refaire les analyses en vogue, d’objectiver les caractéristiques qui ont fait leurs preuves, de toucher enfin, du bout des doigts, l’universalité.
Cette mise en quarantaine – personne ne compte plus les heures – n’aura pourtant pas été sans danger. Certains de nos gamins se sont en effet mis à penser que le réel – que l’on croyait leur donner à voir – n’était en réalité qu’une extension approximative du laboratoire dans lequel ils avaient été formés, une extension aux bord flous, un fantôme qui n’avait pas su se plier à l’étanchéité et à la docilité de la pièce chauffée dans laquelle ils avaient grandi et pensé.
Certains parmi nous se sont inquiétés : en isolant le savoir de son bourbier, en déconnectant la connaissance de son énonciation et de la communication qui président à son élaboration, on risquait de séparer pour toujours la fleur du terreau qui la nourrit, d’ignorer les greffes et les mauvaises récoltes, les sécheresses et les années d’abondance.
Nous nous sommes alors avisés qu’il devenait toujours plus difficile de maintenir le pont qui tient ensemble l’ordre de la connaissance et celui du réel, que les savoirs aseptisés dans lesquels nous baignions nos gamins constituaient toujours davantage un piège qui les amenait à faire toujours moins de crédit à l’ordre premier qui les avait vu naître et dans lequel ils étaient appelés à retourner. Si bien que le laboratoire dans lequel nous les avons nourris pour qu’ils ne restent pas dépendants de leur immédiate ignorance, pour qu’ils s’en affranchissent même et goûtent à cette double vue sans laquelle on ne voit rien, s’est refermé sur eux comme une nasse, les menaçant d’une double nuit : celle d’une connaissance détachée des objets de l’expérience, celle d’un réel livré à la passion.

Jean Prod’hom

Valeyres-sous-Montagny

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Sortir des sentiers battus n’est pas aussi difficile qu’on le dit ; il suffit de faire passer ses occupations au second plan, rendre service à l’autre, lui obéir même, ou lui laisser l’initiative. J’en fais l’expérience aujourd’hui encore, en conduisant Louise et Lili à Valeyres-sous Montagny où se sont établis Gwenaëlle et ses chevaux ; je connais si mal ce coin du canton que je me réjouis des mois qui viennent, des quatre heures hebdomadaires mises à ma disposition suite à ce déménagement, riche de me retrouver chaque semaine là où je n’aurais jamais dû être.

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Je les dépose Sur le Côteau où Delphine les accueille, souriante, puis fais une halte – il faut bien commencer par un bout – dans le seul café de la commune : le Centre sportif. La tenancière m’informe qu’un second établissement devrait bientôt voir le jour, plus bas en direction d’Yverdon.
C’est mercredi, personne dehors, un rouge-gorge disparait dans une haie de thuyas au moment où, si près, j’aurais pu m’en saisir ; mais pour en faire quoi ?
Dans l’immense halle, les courts de tennis sont réservés aux enfants, des novices aux motivations diverses. Mais beaucoup donnent l’impression, grassouillets ou maigrelets, de se livrer à des exercices de rééducation, envoyés par des pédiatres ou des parents soucieux de leur santé. On a d’ailleurs retiré du groupe les graines de champion. Je continue ma lecture de l’ouvrage de Jankélévitch sur la mort, avec un certain plaisir ; il donne en effet une couleur singulière aux événements que j’ai sous les yeux.
J’en ai assez vu au milieu de l’après-midi, assez lu aussi, je vais me rincer la tête dans les eaux thermales d’Yverdon-les-Bains. Je ramasse les filles à un peu plus de 18 heures, enchantées, les dépose au Riau avant de rejoindre Anne-Hélène et Yves à Paudex pour un débriefing autour d’une fondue.

Jean Prod’hom