Les Cullayes

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.49.06

Il a neigé cette nuit, Pierrot a ouvert la route à l’aube. Je monte à la Mussilly, la neige s’étend à perte de vue ; le soleil guette au-dessus du brouillard, personne pour nous arrêter. Je songe à Robert Walser marchant dans les collines d’Appenzell. Ce n’est naturellement qu’une image, et la neige n’est pas une page.

IMG_5654

Mais s’il est allé mourir au bout de l’épuisement au-dessus de Hérisau, à quelques pas d’une barrière contre laquelle il ne se sera pas appuyé, préférant ouvrir les bras à la terre et au ciel, c’est qu’il avait déjà consciencieusement pris congé des hommes, s’efforçant depuis longtemps à n’être rien, ou presque rien. Les récits de Robert Walser en témoignent, par où la vie se manifeste, jolie et imprévue. Ils courbent l’espace que lui-même traverse en ligne droite, sans y toucher, laissant à la fin le livre ouvert, pages blanches dans lesquelles il ne fut jamais vraiment question ni de commencement ni de fin.

Jean Prod’hom

Salle 107 (Mont-sur-Lausanne)

Capture d’écran 2016-01-16 à 21.48.58

D’être aujourd’hui ici, avec eux, seuls ou par deux, est le produit d’un concours de circonstances qui n’en finit pas, mais aussi de l’obstination des plus convaincus. C’est grâce à leurs dons de voyance que nous usons, presque tous, de l’écriture et de la lecture, sans lesquelles nous serions encore enchaînés à l’immédiat, inaptes à goûter de la liberté seconde, éclairée, éclairante, qui nous a rendus aptes à suspendre, à différer nos actes et nos jugements à l’emporte-pièce.

IMG_5545

Beaucoup d’entre nous ont oublié cette genèse, ou ne l’imaginent qu’à peine, s’assoient chaque matin en traînant les pieds, avançant pour leur défense qu’il en sera ainsi aussi longtemps que l’obligation institutionnelle bâillonnera leur liberté première.
Un retour à l’immédiateté de seconde génération menace, susceptible de ramener l’espèce au rang des bêtes que nous avons été, analphabètes, livrés à la violence dont nous croyions nous être écartés pour toujours et qu’on voit poindre à nouveau. Il conviendrait donc, à côté des contenus colportés par les livres et par ceux qui sont supposés savoir, de faire voir et entendre ce qui les a rendus possibles, ce mystérieux retrait et ce sursis que nous ont apportés l’écriture solitaire et la lecture silencieuse.

Jean Prod’hom

Forum des Halles (Paris)

Capture d’écran 2016-01-09 à 09.12.53

Dessus, quelques employés taillent l’un des deux cent cinquante-sept platanes qui bordent le boulevard Sébastopol. Trois équipes de sept à dix élagueurs, préposées la semaine à l’entretien des arbres de l’un ou l’autre des vingt arrondissements de Paris qui leur sont attribués, unissent leurs forces ce matin, pour prendre de l’avance sur un boulevard très fréquenté la semaine. Ils coupent à la tronçonneuse les basses charpentières et taillent les branches qui touchent aux façades. On compte plus de 100 000 arbres alignés dans la ville, des platanes surtout, mais aussi des tilleuls, des marronniers. Les élagueurs reviendront boulevard Sébastopol, dans sept ans.

IMG_5599

Pas sûr, l’entretien de cet aménagement urbain né à la fin du XVIème siècle coûte cher ; les politiques et les acteurs économiques s’en sont avisés depuis longtemps déjà, ils ont organisé et financé de nouveaux travaux, d’autres suivront. Dessous les villes, en effet, on s’affaire.
Plongée sous-marine, pour m’en convaincre, dans les sous-sols du forum des Halles. Les nouveaux habitants avancent, décidés, des écouteurs en guise de pince-nez, un GPS à la main. Ils sont nés dans cette ville, certains n’ont jamais vu le jour. Je manque d’air, me perds ; m’accroche à quelques signes, un homme court ; sortie de secours, je m’en sors. Je les laisse en-bas, captifs, ne peux rien pour eux, l’étau s’est resserré, égarés eux aussi, autrement.
Quand la ville sera dessous, toute, qu’on aura dessus laissé l’inutile, brûlé les livres, lorsque l’ancienne ville sera rendue à la nuit et aux trembles, aux ronces, au gui et à l’églantier, il restera certainement aux habitants de la nouvelle cité des souvenirs de ce pays de Cocagne, des souvenirs de seconde ou de troisième main.
Comment racontera-t-on alors l’amble, les grands boulevards, et l’omble chevalier lorsqu’il glisse des mains du pêcheur ?

Jean Prod’hom