Gif | 14 janvier 2016

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Cher Jean,
Oui, c’est un anniversaire qui mérite d’être célébré. Vous avez tenu bon, persévéré, obstinément porté dans l’ordre second de l’écrit le temps évanescent, impalpable, irréparable, dévorant. La vertu de pareille opération est double. Il ne s’effacera plus, du moins cette part qu’on a fixée sur le papier, et la plume révèle ce qui échappe à la conscience nue, des arrière-plans étagés, un sens enfoui, de la réalité sous la réalité, à l’infini. C’est ce que n’ont cessé de répéter les anthropologues anglo-saxons qui se sont avisés de la contribution que l’écriture a apportée à l’éveil, à l’usage, à l’empire de la raison. On n’est pas les mêmes selon qu’on mobilise ou non l’outillage graphique. Bon anniversaire, donc, et en avant pour une nouvelle année, deux, cent…
Comment ne pas signaler aux habitants du Jorat qu’il n’a toujours pas gelé dans le Bassin parisien. Les jonquilles ont commencé à fleurir le 2 décembre et continuent imperturbablement. Des pommiers du Japon et un amandier sont en fleur et on a encore récolté une poignée de framboises, au jardin. Le réchauffement ne fait pas de doute.
Bonne année à vous et amitiés.
Pierre


Pierre Bergounioux | Carte géologique massif central

Corcelles-le-Jorat | 13 janvier 2016

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Cher Pierre,
C’est le 14 janvier 2015 que je me suis lancé dans cette aventure, elle m’aura emballé. Voici la trois cent soixante-cinquième lettre que je vous adresse, il est temps de ralentir la cadence sans toutefois vous oublier. Je vous tiendrai au courant du temps qui passe, ici dans le Jorat, des saisons, des enfants qui grandissent, des forces qui manquent, de la prochaine reverdie.

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J’ai été un lecteur enthousiaste des notes que vous avez rédigées entre 1980 et 2010, aveuglé par je ne sais quoi… j’attends d’ailleurs avec impatience la prochaine livraison. Et puis, vous m’avez envoyé, en mars dernier, vos notes de l’année 2014. Curieux mais inquiet, j’en ai différé la lecture par crainte qu’elles n’entament mes maigres forces en instillant dans cette correspondance – d’abord fictive, puis semi-fictive et enfin un peu réelle – questions et doutes qui les auraient épuisées.
Mais le temps est venu que je m’y penche, avec un intérêt accru ; on ne sort pas indemne d’un tel exercice quotidien. Il m’aura en effet permis d’en éprouver les limites, de donner une expression à mes jours et d’en accepter l’augure ; car cet exercice qui prétend consigner ce qui a été ne manque pas de mordre sur l’avenir en y traçant des attentes et des lignes de fuite, d’ouvrir sur ce qui n’est pas et qui ainsi souvent sera. Ces billets à vous adressés, de par leur aspect technique, de par les choix que je n’ai pas manqué de faire – on ne peut pas tout dire –  frôle à tout moment la fiction : ils m’ont conduit à regarder ce que j’aurais ignoré, à nommer ce qui n’avait pas de nom, à donner un rythme à ce qui en manquait. Nos jours sont constitués d’une succession d’actions que l’esprit vertèbre en projetant une signification, et que l’écriture organise en une succession de mots et de chevilles que le diariste ajuste les uns aux autres – comme l’enfant combine les éléments du mécano de ses 6 ans, pour lequel les échafaudages, les grues et la ville à laquelle il rêve se confondent.
J’emporte ce soir à la bibliothèque vos notes de 2014, content comme un gamin qui ouvre à Noël une boîte de construction, réjoui à l’idée de retirer le voile et de goûter aux mots et aux chevilles, aux points-virgules et aux virgules, de tout ce qui permet, dans le langage, de nous dégager de nos vies de bêtes de somme, pour donner à nos existences une forme qui les transfigure, ne serait-ce qu’un instant. Suaire plutôt que peau de chagrin.
Amitiés.
Jean

Les morts n'emportent rien

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Cher Pierre,
Il pleut lorsque je conduis Arthur à l’arrêt de bus, continue jusqu’à Mézières où je dépose au bancomat l’argent des pâtisseries vendues samedi à Romanel, et retire les euros dont j’aurai besoin en fin de semaine.

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Il pleuvine lorsque je monte à la Mussily et l’eau roule, brune et huileuse, au fond du fossé qui borde le chemin à double ornière. Malgré ce temps de chien, Oscar trottine, court, lève la colonie de pinsons qui squattent depuis une semaine les restes de maïs au-dessus de chez Freddy. A y regarder de près, ce ne sont pas des pinsons ; j’aperçois un peu de jaune, un peu de vert, des verdiers ou des bruants jaunes.
Le responsable d’une revue locale souhaite consacrer un numéro à la poésie des alentours ; il m’a invité hier à y participer en précisant qu’il attend mon envoi pour le 29 janvier. J’apprends par la même occasion que Pascal est de la partie. Retrouver quelques-uns de ses textes à côté des miens, pour autant que le responsable de cette revue les accepte, me ravit. Quinze jours ? Pas le choix ! Il va falloir que je descende à l’atelier, que je me penche sur mes réserves. Et mes réserves, c’est ce site.
David Bowie est mort, tout le monde en parle, retient ses larmes, se souvient, offre des fleurs, rappelle ses oeuvres. C’est pour ne pas avoir à entendre le tintamarre qu’allait provoquer sa disparition qu’il a préféré mourir avant. Et si je ris ainsi des fossoyeurs, c’est parce que mourir prend du temps ; les fêtes et les louanges que déclenche la mort de nos héros ne sont qu’un détour parmi tant d’autres pour ne pas leur laisser le temps de mourir. Ne nous pressons pas, nous disposons chacun d’un bout d’éternité pour les honorer. Les morts s’en vont nus, ils laissent entre nos mains tout ce dont nous voudrons bien nous occuper, ils n’emportent rien.
Les élèves de 9P avec lesquels je travaille cet après-midi m’impressionnent ; la manière dont ils gèrent leurs échanges pour relancer ce qu’ils ont exploré, l’infléchir ou l’enrichir est admirable. Le reconnaître leur donne des ailes.
Je reste en classe jusqu’à 18 heures, rédige ces notes et télécharge quelques documents avant de ramasser Lili et trois de ses amies à Saint-Martin. Disons que ce ne sont pas seulement quatre filles que j’embarque, c’est aussi une foule de camarades qu’elles font défiler devant leur tribunaux, longues palabres entre Oron et Carrouge, succession d’approximations conduisant au jugement définitif qui fera l’unanimité. Elles se séparent les meilleures amies du monde.
Sandra a fait cuire des pommes de terre auxquelles elle a laissé leur robe des champs, mêlé des oeufs de chez Marinette à une salade, on entame un vacherin. J’assiste Louise dans la mise en ordre de la cuisine, il est 21 heures passées. Au lit ! Au lit ! Au lit ! Rien n’y fait. Il y a des soirs où nos enfants sont impossibles.

Jean Prod’hom