Un peu de neige ce matin au Riau

Capture d’écran 2016-01-02 à 13.24.12

Cher Pierre,
Un peu de neige ce matin au Riau, détrempée : pas sûr qu’elle reste. Je quitte la maison sur les chapeaux de roue alors que Louise termine ses devoirs, l’école prend décidément de la place dans notre maison, trop parfois, dans nos sociétés, dans nos vies aussi.

IMG_5276

La nouvelle présidente du conseil de la classe de 10ème vérifie, à 7 heures 30, que tous les membres sont au clair avec ce qu’ils devront cuisiner et emporter, le tournus et l’horaire qu’ils devront respecter. Nous allons en effet au MMM de Romanel, samedi prochain, vendre un lot de pâtisseries faites maison. Toute la journée. Le bénéfice ira rejoindre le fonds qui assurera, à terme, le financement du voyage qui leur permettra, en 2017, de découvrir les Îles éoliennes : Vulcano, Lipari, Stromboli.
Il pleut des seilles, le passage d’un bâtiment scolaire à l’autre me le rappelle. Je mange au réfectoire à midi, à la table de deux demoiselles de 9 et 10 ans qui semblent bien se connaître. Elles ne sont pas dans la même classe mais se connaissent depuis plusieurs années déjà, elle se sont immédiatement bien entendues lorsqu’elles se sont adressé la parole la première fois au réfectoire du Rionzi. La cadette a déjà fait le tour du monde, elle est née à Dubaï d’une mère russe, son papa y a travaillé quelques années avant que la famille rejoigne la Suisse, Berne d’abord, Neuchâtel ensuite, Le Mont-sur-Lausanne aujourd’hui. A Noël, ses parents ont pris quelques jours de vacances au Canada ; le voyage est interminable, elle a préféré rester chez sa tante.
Le papa de la seconde est un informaticien ukrainien, elle se réjouit de ses prochaines vacances à Zermatt. Elle aussi connaît Dubaï, ville qu’elle a visitée avec ses parents en été 2015. Rien ne ressort de ce train de vie, si jeunes, je m’en réjouis ; je me réjouis également de leur insouciance, pourvu que ça dure. Je ne peux toutefois m’empêcher de les imaginer dans une trentaine d’année : généreuses, bienveillantes ? suffisantes, arrogantes ?
Les élèves de 9ème travaillent sur le site, réalisent toutes sortes de choses qui intéressent leurs camarades, leur donnent de nouvelles envies et les font sourire. Tout va si bien et je me sens si inutile que je termine, pour ne pas les déranger, le second album des histoires d’Amadou, aussi merveilleux que le premier.
Personne n’est encore rentré au Riau, je lis le troisième album, La Bâche, dans lequel on apprend pourquoi Amadou a lâché les amarres, emporté dans le ciel jusqu’à l’océan par une grappe de ballons rouges, jaunes, bleus, verts, attachés à une cordelette fixée à l’un des arbres de la place de foire de Pierrecreuse : c’est parce qu’il est bousculé, moqué, humilié à l’école, parce que ses habits ne ressemblent pas à ceux de ses camarades et qu’il est premier de classe.
Amadou s’envole, frôle la mort avant de réaliser un rêve, celui de voir la mer ; il remplit ses poches de coquillages, mange huîtres, langouste et crevettes ; il devient l’ami du patron d’une guinguette, de Copain, un chien abandonné.
Mais Amadou, c’est aussi l’histoire de son retour à Pierrecreuse, succession d’aventures buissonnières : Amadou vit solitaire sans oublier personne, marche dans la nuit ; réalise ses rêves sans y toucher, sauve Scabieuse, la fille des vanniers ; construit un radeau, franchit une rivière, dort dans les arbres.
Les filles rentrent à 16 heures, Sandra à 17, il pleut. A 18 heures, je vais chercher Arthur à l’arrêt du Riau, il est content de son travail. On mange. Louise termine ses devoirs, je commence les miens. L’école est très présente dans nos sociétés. Trop. Silence dans la maison.

Jean Prod’hom

C’est le vertige mais aussi le piège de la relecture

Capture d’écran 2016-01-02 à 13.24.07

Cher Pierre,
Les élèves de 9ème lisent ce matin, chacun de leur côté, une nouvelle de Peter Bichsel tirée des Histoires enfantines, « La terre est ronde », une nouvelle aux accents borgésiens. Je m’y plonge moi aussi, pour la cinquième ou sixième fois ; j’ai le sentiment alors – c’est le vertige, mais aussi le piège de la relecture – de parcourir, toujours plus admiratif, impuissant, sidéré, les sous-sols d’une architecture dont la perception globale m’échappe chaque fois davantage, à mesure que je crois m’en approcher ; un labyrinthe à ciel ouvert d’une complexité toujours plus dense, différant à tout jamais l’espoir d’en dégager la signification (il en va évidemment ainsi pour n’importe quel autre texte) en exhibant la description exhaustive de ses éléments et de leurs relations, feuille après feuille.

IMG_5243 (1)

Je remonte au Riau à midi, Sandra a préparé du riz et une salade, un gâteau des rois en guise de dessert.
J’ai entamé ce matin la lecture du second album d’Amadou, Le Radeau. Ces histoires, décidément, devraient plaire à Lili. Je lui propose de les lui lire. Elle me répond qu’elle manque de temps, qu’elle doit se consacrer à Latitude zéro, le livre de Mike Horn qu’elle étudie dans le cadre scolaire.
– Ah bon ! Et où en es-tu de cette lecture ? Qu’est-ce qu’il fait, Mike Horn ?
– Il pagaie !
Il neige lorsque je pars pour les Cullayes, je fais une halte à Ropraz où des travaux ont commencé au bout du chemin du Pacoton, le corps de la ferme a disparu, restent l’étable et la grange. Je rencontre Ernest dans le hall de l’EMS, on se salue. Je lui raconte que j’ai pensé à lui à plusieurs reprises ces dernières semaines, chaque fois que je saluais Arthur au jardin d’hiver ou à la cafétéria. Il me dit que c’est à cause de lui qu’il est là : Arthur est mort.
Je trouve une chaise et me joins à la petite tablée. Arthur n’était pas en forme depuis une semaine ; il est descendu ce matin à la cafétéria. Un moment. Puis il est remonté mourir dans sa chambre. Arthur disait de cette maison qui l’accueillait depuis plusieurs années que c’était la maison du Bon Dieu.
Je monte à l’étage, T écoute la radio. Je lui lis deux chapitres du Sable Mouvant de Mankell, on les commente dans la bonne humeur. Je rentre.
Sandra a préparé une soupe, des hamburgers, un gâteau des rois pour le dessert. Elle sera reine pour la seconde fois aujourd’hui, le hasard fait bien les choses.

Jean Prod’hom

IMG_5255
IMG_5256 (1)

Je boucle ce billet un peu après 21 heures

Capture d’écran 2016-01-02 à 13.23.39

Cher Pierre,
La prof d’anglais annonce par WhatsApp à ses élèves qu’elle est malade ; le départ habituel du mardi est donc différé d’une heure. Le bosco se met au travail, j’en profite pour m’égarer dans les archives de la RTS ; y retrouve des reportages sur quelques-uns des matchs de football qu’ont livrés les Seigneurs de la nuit à la fin des années soixante, visionne un gros plan sur Pierre Chapuisat – après son transfert à Paris – et le portrait du FC Barthélémy. Avant de faire la connaissance, un peu par hasard, de Jacques-Etienne Bovard.

IMG_5219

Arthur déposé, je roule jusqu’à Oron ; la neige est tombée jusqu’au pied du Niremont et des Alpettes, un fort vent d’ouest taquine des bandes de brouillard qui se désolidarisent, s’allongent et s’enfuient. Je me procure à la librairie un petit carnet à spirale, bois une verveine au café de l’Union avant de me décider, le temps gris m’y encourage, à entrer dans le salon de coiffure.
Ma bonne humeur n’est pas contagieuse, la coiffeuse en semble même excédée ; je rentre donc ma tête dans les épaules et ne lui laisse, dépassant de la cape, que mes cheveux qu’elle taille généreusement. Mon silence délibéré l’amène à changer de ton, mais je ne mords pas à l’hameçon, en rajoute même un peu. Mon voisin, qui a plus de chance avec le patron qui le coiffe, lui raconte le succès des girons dans le canton de Fribourg, leur perte de vitesse dans le canton de Vaud. Je prends congé de celle qui m’a coupé les cheveux, en lui remettant 44 francs, froidement.
Le soleil trouve une fenêtre météo un peu avant midi, Oscar aboie et me pousse dehors, on fait le petit tour. Une cinquantaine de pinsons, planqués dans un chaume de maïs, y grappillent, s’envolent à notre passage et vont se percher dans de vieux fruitiers.
Elsa et les filles arrivent au Riau à 12 heures 30, et au moment où je m’apprête à m’en aller, Louise a pris les choses en main à la cuisine. Je reste jusqu’à près de 19 heures au Mont, avec les élèves d’abord, seul ensuite. J’ai reçu aujourd’hui par la poste les trois premiers albums des histoires d’Amadou que la Joie de Lire a réédités, je lis le premier, L’Opinel : je me régale. J’apprends au détour qu’Alexis Peiry, l’auteur né à Gruyères en 1905, avait entrepris la rédaction d’une autobiographie. Il en a publié en 1968 la première partie, intitulée L’Or du pauvre. La mort, cette même année, l’empêchera d’aller au bout de son entreprise.
C’est à Saint-Martin que je vais récupérer Lili et Valentine, où les entraînements d’athlétisme ont été déplacés. Il est plus de 20 heures lorsqu’on rentre au Riau, Sandra a réchauffé des lasagnes, fait une salade et acheté un gâteau des rois. C’est Arthur qui hérite de la couronne, Louise est revenue enchantée de sa présentation, du codex Magliabechiano, elle joue de la guitare après le repas. Lili se douche. Sandra travaille, je boucle ce billet un peu après 21 heures, il est impératif que je me couche tôt.

Jean Prod’hom

IMG_5204 (3)