Chambre 807 du Grand Hôtel Plaza à Rome

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Cher Pierre,
Il pleut sur les tuiles et le velux ; je me réveille au milieu de la nuit et descends à la bibliothèque. Edelweiss et Fleur qui semblent m’attendre prennent les devants, je leur ouvre la fenêtre de la salle de bains, ils disparaissent sur le toit glissant.

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J’hésite à descendre d’un étage et à ouvrir le frigo, mais un bref examen de conscience me ralentit : la fin des vacances approche et il convient que je retrouve une certaine discipline. Je remonte bien décidé à m’endormir, tarde pourtant, si bien que lorsque je me réveille, toute la maison est déjà sur le pont : Sandra et Louise besognent autour d’un livre de mathématiques, Arthur devant un puzzle de 2000 pièces. Lili, elle, prend du bon temps. Je décide de lire les dernières pages du Chardonneret, que je me félicite de terminer enfin ; les dernières pages, dont je recopie quelques éléments, me ravissent.

Parce que, si nos secrets nous définissent, en opposition au visage que nous montrons au monde : alors le tableau était celui qui m’a emporté au-delà de la surface de l’existence et qui m’a permis de savoir qui j’étais.

L’oiseau nous regarde. Il n’est ni idéalisé ni humanisé. C’est un oiseau, point. Vigilant, résigné. Il n’y a pas de morale ou d’histoire. Il n’y a pas de résolution.

… la transsubstantiation où la peinture est peinture et pourtant en même temps plume et os. Pas craintif, pas même désespéré, mais inébranlable et tenant sa place. Refusant de se retirer du monde.

… dé à coudre de courage, tout en duvet et os fragiles.

… il n’y a qu’en s’avançant dans la zone intermédiaire, le liséré polychrome entre vérité et non-vérité, qu’il est tolérable être ici et décrire cela, tout simplement.

Lorsque j’entre au milieu de l’après-midi dans la cafétéria de C, les pensionnaires de l’EMS sont nombreux à boire un thé avec leurs invités ; je leur souhaite une belle année mais ne m’y attarde pas. Je jette un coup d’oeil, avant de monter à l’étage, au grand salon où somnolent devant une série américaine deux personnes âgées et un homme encore jeune. Je connais le chemin, croise une infirmière jamais vue jusque-là, lui parle en élevant la voix pour que mon arrivée ne surprenne pas T. Celui-ci écoute la radio, couché dans son lit, il l’éteint ; nous nous souhaitons la meilleure année qui soit. Je déplace le sac à dos qui ne quitte pas la chaise noire contre laquelle sont appuyées ses cannes et sur laquelle je prends place. Je lis trois chapitres du Sable mouvant de Henning Mankell ; T semble si fatigué que je décide d’abréger sa visite.
Je bois un jus de pomme à la cafétéria avant de quitter l’établissement ; deux tables sont occupées : à la première, on y parle au ralenti ; à la seconde, un résident fait un mot fléché. Dans le coin cuisine, une employée met un peu d’ordre ; dehors le brouillard semble se retirer à mesure que la nuit tombe. Je rentre.
Au Riau, Louise analyse avec Romance une représentation de sacrifice humain tirée du codex Magliabechiano ; Louise m’accompagne lorsque je ramène son amie à 19 heures à Moille-Margot.
Au retour, nous nous retrouvons en famille autour d’un plat de pâtes et d’une salade préparées par Sandra ; après quoi, une fois n’est pas coutume, je regarde avec eux un film tout récent, Agents très spéciaux, qui a pour principal mérite de se dérouler en partie dans le Grand Hotel Plaza à Rome où Solo, Kuryakin et Gaby séjournent, et plus particulièrement dans les chambres 707 et 807. Eric Chevillard et Franck Garot ne sont évidemment pas pour rien dans ce choix. Et que leurs noms ne soient pas cités dans le générique de fin démontre une fois encore leur proverbiale discrétion.
La pluie n’a pas cessé de la soirée, et lorsque je me glisse sous l’édredon, je l’entends à nouveau pianoter sur le toit. Je tente de suivre, derrière l’écran de mes paupières, les gouttes d’eau s’écouler de l’arrête du toit, cascader de tuile en tuile, contourner les obstacles qui se présentent ; j’essaie d’en évaluer la quantité mais les perds de vue lorsqu’elles s’engouffrent dans les chéneaux puis les tuyaux de descente ; et à mesure qu’elles rejoignent, sous terre, les canalisations des eaux claires, je m’endors.

Jean Prod’hom

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Mille cinq cent quarante-trois points-vigules

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Cher Pierre,
Arthur est rentré discrètement ce matin, à un peu plus de huit heures ; on ne le reverra pas avant midi. Sandra, qui s’est réveillée un peu plus tard, s’est remise à la rédaction du second tome de son manuel de physique, les filles font leur cuisine au salon, j’avance dans la lecture de la dernière partie du Chardonneret.

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Je fête aussi mon premier succès de l’année 2016 : la publication des 2500 fichiers des marges.net – avec les modifications dues au passage de l’an – s’est faite sans accroc ; j’en ai même profité pour ajouter deux catégories : Laisses et Amadou. Pour le reste, difficile de savoir ce qui m’a occupé, hormis l’examen quantitatif des signes qui ponctuent les 365 billets (178’509 mots) publiés sur ce site en 2015 :

AU BILAN

Points à la ligne : 5342
Points : 3602
Virgules : 13689

Points-virgules : 1543
Deux-points : 671

Points d’interrogation : 157
Points d’exclamation : 93
Points de suspension : 99

Ces résultats m’encouragent à reconduire la résolution prise fin 2014, visant à réhabiliter l’utilisation du point-virgule, à en explorer et en exploiter les pouvoirs.
Grand tour au milieu de l’après-midi avec Sandra et Oscar, par la Musslly, le chemin aux copeaux, la route de Froideville. On fait peu de bruit, Oscar trottine à l’avant ; il pleut un crachin dont le brouillard floute l’origine, on revient par le triage. Je fais quelques parties d’Uno au retour avec les filles.
Sandra prépare des pizzas, je fais cuire à feu doux une courge, trois tomates, une pomme et un gros bouquet de persil. On a avancé l’heure du repas pour allonger la soirée. A 18 heures 30, Louise et Arthur chargent la machine à laver la vaisselle, le nouvel an est derrière nous, on peut voir venir.

Jean Prod’hom

Un timbre-poste aux couleurs des saisons

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Cher Pierre,
L’inventaire de ce que j’ai gardé et de ce que j’ai abandonné tout au long de l’année tient sur un timbre-poste aux couleurs des saisons. Que me reste-t-il donc de l’avenir ?

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Hier soir, la mise au net des billets des jours précédents m’a conduit bien au-delà de minuit, si bien que je me réveille tard, trop tard, la journée sera courte.
Tant qu’à faire, je me jette à l’eau et tente d’obtenir, sur le site des CFF, un billet aller et retour pour Paris. Au moment même où je clique pour exécuter le paiement, mon navigateur me déconnecte. Arthur puis Sandra me donnent un coup de main, sans succès. Bilan, deux heures à l’eau, ce sera une journée sans, une journée peau-de-chagrin.
On quitte le Riau à trois heures, sans Arthur qui réveillonne avec des amis dans un refuge du Jorat. Je renonce à la dernière minute au cinéma, au Prophète, le film que Françoise, Valentine, Sandra et les filles se sont proposé de voir au Rex de Vevey, pour m’installer sur la terrasse de l’hôtel de Genève. J’y bois un thé, la nuit tombe, il pleut ; un Parisien de passage et deux Veveysannes babillent à la table d’à côté, reviennent sur les tueries de novembre. C’est un travail que de se mettre d’accord, chercher et trouver des équivalences ; élaguer ses références, en bricoler de nouvelles ; composer avec ses ignorances, omettre ce qui pourrait fâcher, déplacer ou réorienter la discussion : les salafistes, le wahhabisme l’ex-Yougoslavie, la déchéance de nationalité, les frontaliers, le prix de la vignette autoroutière, celui du café et des assurances, celui des loyers. Le Parisien et les deux Veveysannes y parviennent, se réjouissent à la fin, d’une seule voix, de la fête qui se prépare sur la Grande Place. Chacun voudrait tant préserver ce qu’il a honnêtement acquis. Bien loin de ce brouhaha, dans leurs palais ou leurs cartons, les plus riches et les plus pauvres gardent le silence.
Françoise, Edouard et Valentine ont préparé un repas de rois, on mange jusqu’à près de minuit, avant de rejoindre sur le quai Maria-Belgia la foule des curieux. Les cloches sonnent, on se souhaite une bonne année. Deux gros bateaux croisent au large de la ville ; appuyés au bastingage, les invités lèvent la tête en direction des feux multicolores et bruyants qu’un artificier tire depuis l’embarcadère, en direction de ce quelque chose qui nous file entre les doigts.
Sandra conduit pour le retour, les filles s’endorment dans la voiture. A deux heures tout le monde est au lit, Arthur excepté.

Jean Prod’hom