Au milieu l’étang

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Cher Pierre,
Valérie passe à dix heures, babille, boit un café et embarque deux livres. On déjeune à onze. Grand déballage, les enfants ont été généreux, entre eux et avec nous ; Sandra leur annonce que, malgré le manque de neige, nous monterons deux jours la semaine prochaine aux Marécottes. Chacun retourne à sa plate-bande, je compte les petits nains.

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Lili a perdu hier la laisse d’Oscar, je pars à sa recherche avec Amadou, à rebrousse-poil, mais avec la tête bien trop en l’air pour mettre la main dessus. Le ciel est bleu, les passereaux sont comme des étoiles, on s’y perd. Je peine à suivre l’envers du chemin d’hier. Je croyais tout savoir de ces bois, mais une mauvaise interprétation à un carrefour les replonge dans l’inconnu. Et me voilà égaré dans ce que je croyais connaître. Je ferme les yeux pour reprendre mon souffle et l’histoire à zéro.

Le chemin sur lequel je cours                    
Ne sera pas le même quand je ferai demi-tour
J’ai beau le suivre tout droit
Il me ramène à un autre endroit
Je tourne en rond mais le ciel change
Hier j’étais un enfant
Je suis un homme maintenant
Le monde est une drôle de chose
Et la rose parmi les roses
Ne ressemble pas à une autre rose.
 
Robert Desnos, La géométrie de Daniel, 1939

Je pose le nord, je pose le sud, m’aligne en faisant un quart de tour à droite, du côté d’hier ; redessine les deux tracés, hachure les zones interdites, recalcule les distances, règle la focale et l’ouverture, fixe un ou deux repères, colle des pastilles de couleur sur cet anneau de Moebius. Je parviens finalement à reconstruire de proche en proche les deux parcours, mais sur deux espaces qui ne se superposent pas ; l’aller et son envers ne se croisent qu’accidentellement. Non ! le temps ne se plie pas, l’espace non plus, il n’y a pas de sens inverse.
Aller aussi longtemps qu’il le faut dans cet égarement avant de reconnaître, enfin, ce qu’on croyait connaître, y repasser pour la première fois, la raison vacille, je sors de l’espace euclidien. L’aller et le retour se succèdent, le retour est toujours un aller, l’aller un retour, et au milieu l’étang.

Jean Prod’hom

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Une boîte où abréger ses peines et ses joies

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Cher Pierre,
Si nous sommes amenés à différer l’acquittement de certaines de nos dettes, c’est souvent parce nous voudrions savoir, avant de nous y être engagés, où placer le levier qui donnera sens à son règlement et à l’échange qui en procède. Il suffit pourtant de prendre les devants, de tirer le premier fil, avec assez assurance, pour qu’au détour d’une phrase une lumière rasante vienne soulever la voile et éclairer en retour un pan de nos vies.

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Sylvie Durbec, qui n’est pas restée insensible à Tessons, a invité Joëlle, Catherine, Corinne, Magali et Christine à se pencher au printemps sur l’existence de mes petits paradis portatifs, à l’occasion d’un des ateliers d’écriture qu’elle anime à Marseille. Nous nous sommes rencontrés à Grignan en septembre chez Christine Macé ; Sylvie m’a envoyé en novembre quelques-uns des textes des participantes, qui m’ont rappelé au bon souvenir et aux vertus de ces restes de la vaisselle du monde.
J’y ai retrouvé la paix que dispense la marche solitaire, celle qui nous fait suivre la course du papillon, là où on s’attarde, dans le lit des rivières à l’abandon et sur les plages sans heures ; là où on réalise entre deux eaux des bouquets de fanes et de chutes.
J’y ai retrouvé le velours et le sablé, l’éclat un peu passé du visage des enfants tristes, sous l’émail le biscuit de la première cuisson, pierre nue dans la paume, grain arrondi qui retrouve au-delà d’un détour éminemment technique, violine ou pigments, le goût de la mie et de la croûte du pain.
Un jour, vous vous attachez à eux alors que vous ignorez tout de ce qui vous est promis. Vous les croisez plus tard après l’orage, inchangés ; vous les ramassez alors, soudain moins orphelins. Ou mieux. Ces brimborions ont du panache, ils vivent discrets en marge du train du monde ; brisés, roulés, usés, comme nous, victimes des circonstances mais bien décidés à s’en remettre. Ils se retapent sans rien dire à personne,
Il y a tant de choses à faire dans ces boucles qui redonnent de la durée à nos heures, points d’orgue tombés du ciel, on en sait bien peu des chemins qui conduisent à la rédemption : petite leçon d’humilité, petite leçon d’éternité.
Un enfant s’arrête et ramasse un morceau de terre cuite à Suze-la-Rousse, personne ne le lui a appris ; couleur bise et parfumé, personne ne le lui prend, il est comme un pain craquant et doré ; il le glissera dans une boîte avec un écrou, une plume et toutes ces merveilles sans maître et sans valeur à côté desquelles on passe. Une boîte qui offre à cet enfant un premier lieu où abréger ses peines et ses joies.
Il est 14 heures, on va faire une variante du grand tour, Françoise, Edouard et Valentine, Oscar, Sandra les enfants et moi. Par l’étang, la montagne du Château et le refuge de Corcelles. Lucie nous rejoint. On réveillonne.

Jean Prod’hom

Jusqu’à l’étang où la terre reprend ses droits

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Cher Pierre,
Oscar attend un signe, je lui en fais un à midi, les chiens savent être patients : longue trotte sous le soleil et dans les bois, jusqu’à l’étang où la terre reprend ses droits.

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Face à l’étiolement, la fragmentation, l’épuisement, la méfiance, face à la culture hors-sol, ou celle du terroir – c’est du pareil au même –, face à l’essoufflement des récits, la dangerosité des collectifs, la multiplication des misères, l’inertie des consciences, je ne vois que la beauté, l’inutile beauté, son chant passager et ses feux discrets ; la fougère que je déroule, son éventail que je déplie.
S’installer résolument aux côtés des roseaux qui oscillent en rangs serrés, les pieds dans la terre, se faire les alliés des passereaux, aller en éclaireurs, s’appuyer contre le bouleau en tenue de camouflage. Un merle brasse les feuilles mortes, un geais fait diversion tandis que s’envole un nuage de moineaux.
Tout autour de l’étang qui vit ses derniers hivers, de hauts épicéas dessinent un ovale qui tient, à l’abri de son théâtre, le souvenir d’anciennes fêtes lacustres. Bois de Boulogne où se retrouvaient à l’aube et au crépuscule les habitants du quartier, broderies de lumière cousues avec de l’ombre en toutes saisons, l’eau ruisselait sur les plumes du canard, de la cane et de leurs canetons. Un printemps, on a même vu deux cygnes.
Il reste aujourd’hui le silence balayé par le vent, le sentier de ronde des absents, le froissement des herbes sèches ; mais la beauté a lancé dans la flaque un nouvel assaut, du fond de la tourbe jusqu’au ciel ; elle n’en finit pas, invisible, de construire des cathédrales et de faire tache d’huile.
Personne n’aurait l’idée de convaincre Oscar de ce bazar, ou de lui faire entendre raison ; il fait bande à part, donne à sa manière une réponse, belle, sans ressentiment, mais du dedans. A nous de donner celle du dehors.
On quitte le Riau à 16 heures 15. Elisabeth et Didier nous attendent dans leur maison de Neuchâtel ; Françoise est déjà là, les autres arrivent au compte-goutte : dix-neuf. La ville est en fête, sans froid ni neige ; on monte sous les projecteurs jusqu’à la collégiale, les commerces sont ouverts, odeur de marron.
Repas de fête et veillée séculière ensuite, je me souviendrai des macarons d’Arthur et de Louise, et dans les bras de celle-ci, miracle, un nourrisson de trois semaines qu’elle regarde sans vraiment y croire.
Il est passé une heure lorsque les enfants vont au lit.

Jean Prod’hom