Mais aussi vous, arbres, veillez sur nous.

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Arthur est parti ce matin à vélo, avec un pote, puis en bus et en train. Des amis les ont invités à découvrir quelques-uns des spots de Neuchâtel. Sandra m’explique que les spots, ce sont des lieux qui présentent un ou plusieurs obstacles, permettant aux adeptes du Parkour d’exercer l’une ou l’autre de leurs techniques de déplacement. J’ai trouvé sur le site du groupe de Lausanne une carte d’une trentaine de spots bien identifiés, qui se superpose au plan de la ville ; ils nous la font voir sous un autre angle : Little paradise, Arbre de l’Hermitage, Arbre métallique du Flon, Saut de bras gris bleu, Chapelle, Poisson, English style ; ces désignations se mêlent à celles des places que l’on connaît trop bien, des écoles et des gymnases où la plupart d’entre eux étudient. Une appellation pourtant inquiète le père que je suis : Escaliers du pigeon suicidaire, situé dans une cour intérieure discrète, précise un commentaire, entre la rue de la Mercerie et la rue Centrale.

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Nous descendons, Sandra, les filles et moi au marché. On retrouve sur la terrasse de la Palud Lucette et Michel, une cousine de Sandra et son mari. On parle de choses et d’autres en évitant le nom de Paris, devenu soudain un mot tabou. Ce qui s’est passé semble inimaginable si bien qu’on n’en pipe mot. Quant à ceux qui voudraient voir et savoir, ils sont si troublés qu’ils détournent le regard et se taisent ; où qu’ils regardent ils aperçoivent des morts, leurs proches ou leurs amis, leur propre peur aussi.
Les rues sont sans mémoire mais n’oublient rien. Le récit de ces horreurs indicibles –  refoulées dans des ellipses – est devenu réalité. Le sang et le venin coulent de la boîte sans fond de Pandore, qui n’a plus de couvercle. On devine le possible retour de la guerre de tous contre tous, la ville se vide, l’ennemi est partout. Chacun rêve quelque part de prendre le large en se coupant de l’avenir. Mais où aller désormais ? Les rues Alibert, Charonne, Fontaine-au-Roi, Bichat, mutiques et innocentes, vont endurer les pires maux, seules, abandonnées dans la nuit ; elles devront supporter la méfiance, endurer le reproche de n’avoir rien fait, coupables d’être là, encore vivantes.
Lieux abandonnés par force ou volontairement, champs de ruines, terres arides, déserts, environs de Tchernobyl, friches industrielles, mais aussi vous, arbres, veillez sur nous.

Rue Bichat,
rue Alibert,
boulevard Voltaire,
rue de Charonne,
rue de la Fontaine-au-Roi,
priez pour nous.

Stéphane m’envoie un mot ; son fils était à Charonne cinq minutes avant la fusillade ; il y est encore, chez un copain. J’apprends dans le journal que la femme dont j’ai vu hier le visage ensanglanté sur les bas-côtés de la route du golfe, réchauffée par un samaritain de fortune, attendant l’arrivée de l’ambulance, est morte ce matin. Son enfant est en vie.
Nous rentrons, mon mal de tête persiste, je boîte à cause d’un genou ; Sandra se met au travail, je vais dormir une grosse heure. Nous allons manger au café du Jorat, tous les deux, rien que tous les deux.

Jean Prod’hom

Retour sur les 807 et les vases communicants (1)

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Cher Pierre,
Moins d’une semaine me sépare de la rencontre agendée au Café littéraire de Vevey. Je commence à rassembler ce qui pourrait intéresser ceux qui nous feront le plaisir de passer la soirée avec nous, et à choisir quelques textes.

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Il me faudra préciser d’abord que Tessons (2014) et Marges (2015) sont des tard venus ; j’aurais pu, autrement dit, me passer d’eux. S’ils sont là, c’est que des éditeurs m’y ont encouragé, ce n’est – je crois –, pas courant et ça change la donne. Même si, comme les enfants non désirés, on s’y attache vite.
Au commencement, il y a donc le site, lesmarges.net, sans lequel ni Marges ni Tessons n’auraient vu le jour. Le premier billet date du mercredi 29 octobre 2008. Suivront jusqu’à l’été 2012 un millier de textes rédigés chaque jour, hors les week-ends ; un autre millier depuis, tous les jours, samedis et dimanches compris, qui s’entassent dans les soutes : lectures, voyage, emmerdes et ravissements, réflexions, déprimes, dimanches, tessons, école, plaisanteries, disparus, brimborions, journal, colères, morceaux d’enfance, vie quotidienne, Riau,… glissés dans l’une ou l’autre de la quarantaine de catégories bricolées, ajoutées, modifiées, supprimées.
Il me faudra revenir également sur les 807, l’aventure web initiée par Franck Garot en 2009, qui rassemble autour de lui plusieurs dizaines de personnes, du beau linge dans lequel je me retrouve : Eric Chevillard d’abord, François Bon, Denis Montebello, Emmanuelle Urien, Thomas Vinau, Eric Poindron, Martine Sonnet,… La courte préface de Franck Garot résume l’essentiel de cette belle aventure. Je propose une cinquantaine de textes qui figureront dans Les 807 (collection bleue, éditions du transat, 2010) et dans Les 807, saison 2, (éditions publie.net, 2012).
Il me faudra revenir aussi à ma participation – irrégulière – depuis 2010 aux vases communicants, opération initiée par Jérôme Denis et François Bon en juillet 2009 : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. Six de la quinzaine de textes écrits dans le cadre de ces échanges figurent dans Marges.

Juste capable de m’en réjouir, p.13 chez Kouki Rossi
Revenir là où on n’en a pas fini d’aller, p 49, chez Joachim Séné
Friedrich Heinze de Rendsburg, p 79, chez Marianne Jaeglé
Aurait-il pu en être autrement ?, p 140, chez chez Isabelle Pariente-Butterlin
Le chemin des Meilleries, p. 142 chez chez Nathanaël Gobençaux
Cette route sur la carte il n’y avait rien au-delà, p 146, chez François Bon

J’interromps cet inventaire, descends au Mont déposer le Nissan au garage, embarque Sandra. Je rencontre Philippe Verdan à 11 heures, on s’installe avec une verveine sur la terrasse ; l’endroit est tout à fait extraordinaire, les cerisiers une fois encore en fleurs. Nous disposons d’une demi-heure pour faire connaissance et pour évoquer la rencontre de jeudi prochain ; je lui fais part de mes réflexions qui semblent ne pas l’effrayer. Sans compter que nos hôtes pourront boire un coup de chasselas ou de pinot noir, goûter à une soupe, manger un morceau de pain et de fromage. Ce bref échange m’apaise ; son sourire, sa voix me font du bien.
Je rejoins Sandra qui est allée chez le médecin, tout va bien. Elle me dépose au Mont, je mange au réfectoire, puis travaille individuellement avec chaque élève tandis que les autres voyagent sur un ipad dans le Grand Nord avec les Inuits, s’interrogent sur leur alimentation, leur habitat, leur implantation, leur commerce avec la mort, leur langue, leur passé, leur avenir.
Je remonte au Riau sitôt l’école terminée, envoie quelques précisions de cette rencontre aux amis proches et lointains dont j’ai les adresses. On pique-nique. Sandra et les enfants descendent en début e soirée à l’EPFL pour une conférence-spectacle exceptionnelle, avec Buzz Aldrin, le pilote du module lunaire d’Apollo11 en 1969, Alexey Leonov qui a effectué le premier une sortie dans l’espace en 1965, et de Claude Nicollier. Je regrette soudain de ne pas les accompagner, mais je suis très fatigué. Je boucle ce billet à 20 heures 30, prends un bain et lis Mankell.
Il y a 91 ans exactement, ma mère naissait.

Jean Prod’hom

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Le Riau qui aurait pu être ailleurs

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Cher Pierre,
Cette journée du jeudi, dite JOM, que les élèves de 9ème consacrent à la découverte du monde professionnel, annule, belle pioche, trois de mes cinq périodes habituelles. Je m’en réjouis naturellement, mais le nouveau règlement veut que les enseignants, même si le soleil les invite à tout autre chose, restent sur leur lieu de travail. Je regarde par la fenêtre les arbres qui sont en droit de se faire du mauvais sang : les feuilles ont perdu leurs couleurs, se froissent, se tordent et se plissent comme dans un séchoir à tabac

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Je lis aux élèves de 10ème le troisième chapitre du Grand Meaulnes, que je leur propose ensuite de télécharger sur leur ipad, avec Les Histoires et Les Nouvelles Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Quelques-uns profitent de télécharger d’autres textes tombés dans le domaine public : Les Misérables, Les Dix Petits Nègres, d’autres livres encore. C’est un monde qui semble s’ouvrir à certains. D’un clic à portée de main.
Je remonte au Riau à 14 heures, lis les belle pages que Mankell consacre aux conséquences des périodes glaciaires sur la pérennité de notre espèce, aux limites de la mémoire, à l’épineuse question du présent lorsqu’il devient, avec le temps, le passé d’un futur auquel personne n’avait songé.
Dany Schaer – du Journal de Moudon – frappe à la porte, elle vient me poser quelques questions sur la parution de Marges, le choix des textes et des photos, leurs relations. Sur ce qui m’a amené à écrire, à vouloir retenir ce quelque chose sans lequel il n’y aurait rien. Sur mon commerce avec le temps ; je lui bégaie alors le piège qu’il nous tend, mais aussi la liberté qui nous est laissée de sortir de ses ornières et d’adoucir sa pente, d’aménager des chemins de traverse jusqu’à ces aires de repos qui ne manquent pas, désertes, bois ou vergers. Je parle de la mort aussi, qui se venge d’être écartée ou tue ; je lui parle d’ici, du Riau qui aurait pu être ailleurs ; des années qui viennent, de ce site dont je voudrais faire un atelier ouvert,…
Nous allons, Sandra, Oscar et moi, faire le petit tour. On se quitte à 17 heures 30, le brouillard m’attend au village, j’en sors à Peney, y rentre à Villars-Mendraz pour ne plus en sortir jusqu’à Thierrens. Je fais une courte halte à Saint-Cierges, bois une verveine avec Claude au café du Cerf ; Marie-Lise qui nous rejoint peu après me montre un beau tesson trouvé à Lutry. J’imaginais qu’elle allait me l’offrir, elle m’autorise à en faire une photographie. Je suis à la fois étonné et soulagé qu’elle veuille le garder.
Dans un box, utilisé désormais comme sellerie, Delphine et Louise se parlent comme deux amies, je me joins à leur conversation, Gwenaëlle a une sciatique, la vie n’est pas toujours facile. Retour au Riau où Lili nous attend ; on mange du vacherin et des miettes de merveilles ; Sandra remonte à 20 heures des portes ouvertes du Bugnon ; Arthur à 21 heures, en bus puis à pied : il a vu une histoire filante.

Jean Prod’hom