Le peintre fait quelques retouches

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Cher Pierre,
Le peintre fait quelques retouches au plafond de la cuisine et autour du radiateur du salon ; l’installateur sanitaire pose la paroi de verre à la salle de bains ; on voit enfin le bout, même si à chaque fois celui-ci recule.

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Oscar dort dans un coin de la cuisine, je le laisse à ses rêveries et descends au village, y achète du fromage et des oeufs ; je continue jusqu’à Oron, en repartirai avec des fruits, une salade, une baguette, de l’avoine, de la pâte à gâteau, des yoghourts.
Même si, depuis plusieurs mois, je traverse une fois par semaine les allées et les contre-allées de cette COOP, le classement des produits alimentaires me déroute toujours autant. Il y aurait, en s’inspirant de Perec et de Lévi-Strauss, de beaux travaux à faire dans ce domaine. Rolande et Jean, sur lesquelles je bute entre conserves et boucherie, m’aident à trouver des fruits secs, je leur offre un café.
J’en ai fait quelques photos à la sortie de Châtillens, de loin j’avais cru à du maïs, c’était en réalité du tabac ; je m’en avise un peu plus loin, à l’entrée d’Auboranges, devant un séchoir aux portes grandes ouvertes.
Je remonte au Riau, prépare un bircher avant l’arrive de Sandra et de Louise. On mange.
Les élèves de neuvième année assistent en début d’après-midi à un spectacle interactif proposé par des comédiens d’Action innocence sur les dangers d’internet, on rit du malheur des autres.
Je passe le reste de l’après-midi et le début de soirée à superviser le travail des dixièmes qui mettent en ligne quelques-uns des reportages sur les événements proposés à l’occasion de l’inauguration du collège. En flux tendu. J’en sors épuisé, lâche de n’avoir rien fait.

Jean Prod’hom

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L’informatique est une plaie qui ne se refermera pas

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Cher Pierre,
L’informatique est une plaie qui ne se referme pas ; je tente aujourd’hui de déplacer 8000 fichiers d’un rang sur la droite, de les mettre à l’abri, en paquet, sur une voie de garage, histoire de ne plus avoir à y toucher et ne plus risquer, à chaque publication, de les voir disparaître. En vain. Si les fichiers-textes obéissent à mes instructions et se rangent sous l’étiquette archives, les images ne suivent pas.

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Il va falloir que je prenne une décision, que je donne une nouvelle forme à ce site, mais laquelle ? Ignorant celles auxquelles j’ai accès, il m’est impossible de calculer les avantages et les désavantages de chacune d’elles. J’interromps mes essais à 17 heures et rejoins les invités pour l’inauguration officielle des nouveaux bâtiments scolaires du Mont-sur-Lausanne.
Je n’y puis rien, les groupes d’enfants qui chantent me font pleurer ; c’est ainsi, je pleure lorsque je les vois pris dans les vagues que leur propre chant creuse, livrés à autrui, hypnotisés par une main, le sourire, les yeux qu’ils suivraient jusqu’au sacrifice. Bellement captifs dans les mailles de la vertu, ils n’ont jamais été aussi proches de l’effacement, de la mort.
Je pleure de les voir disparaître. Mais en même temps, au milieu de cette aventure humaine qui les nie, chaque visage touche à la grâce et offre une présence sans partage. Le chant fait voir en chacun d’eux, à fleur de peau, l’universel et le singulier.
Il en est allé tout autrement avec les danseuses qui relaient les petits chanteurs. Là, je ne pleure plus, tout est maintien et articulation, dressage et convention. Pourtant, c’est au comble de cette maîtrise, en devenant poupées grimaçantes, que les danseuses frôlent l’abandon, en consentant à n’être que marionnettes, mantes religieuses, brins d’herbe ou rameaux, noyant leurs laideurs dans la pure présence d’un corps sans âme, mais vivant.

Jean Prod’hom

Il y a du Jan Vermeer dans ces fins d’après-midi

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Cher Pierre,
En échange des heures passées à Grignan, je surveille cet après-midi les arrêts, dans le silence : les têtes de linotte liquident leurs arriérés ; les droits communs ont déposé les armes et se reposent : tenir le haut du pavé à journée faite les oblige à puiser dans leurs réserves, pas mécontents de vivre un instant loin des feux de la rampe, le temps de se refaire une santé. Ils rament léger, un stylo et une feuille, des listes et des trous qu’ils remplissent du bout du doigt, sans réfléchir. Ils vont bientôt aux toilettes, à tour de rôle, en traînant les pieds, s’étonnant d’une tranquillité dont ils ne sont pas familiers. Ils ont déposé en entrant leur fierté sur une chaise vide, nichent leur tête dans leurs bras, pas loin de s’endormir ; se redressent bientôt, inquiets à l’idée que ce bien-être ne les amène à changer quelque chose dans leur vie ; ils ne sont pas prêts, restent sur le qui-vive, personne n’est là pour les accompagner dans cette transition ; ceux qui leur ont promis un soutien ont une vie ailleurs. Alors ils se reprennent, l’état de grâce s’effrite, l’un d’eux couine, un autre grogne ; ils n’ont plus une minute à perdre, plient leurs rêveries, se réinstallent dans leur égo défaillant, si bien qu’ils sont prêts en sortant à rependre la galère, là où ils l’ont amarrée en entrant.

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Aujourd’hui ressemble à hier, même hauteur du ciel, même pression atmosphérique, même régime de vent. Je parque derrière le garage, les filles sont dans le jardin, Nicole et Sandra assises sur le granit rose de la fontaine ; je dépose mon barda ; Arthur, qui héberge comme nous tous un être de raison et un indéfectible rêveur, hésite au coin de son lit.
Je monte jusqu’au triage, Oscar rayonne, nous longeons le repaire des bouvreuils, barré par les ronces, traversons la sapinaie jusqu’au refuge de Ropraz, empruntons le sentier qui rejoint le chemin aux copeaux, redescendons sur la route de terre qui mène à Froideville. Oscar me colle aux basques lorsque le sentier se fait sente, prend les devants lorsqu’il s’élargit.
Le grand marais sous la Montagne du Château a perdu la partie, les bouleaux et les aulnes, les saules et les peupliers ont jeté l’ancre. On ne reverra plus ni les canards ni le ciel ; je crains pour la bruyère et les myrtilliers.
Nous n’avons pas de fleuve au Riau, ce fleuve qui nous aurait permis d’organiser le monde en un en-deçà et un au-delà. Cet étang était notre Greenwich, on le voyait où qu’on soit et on dessinait tout autour, les yeux bandés, des cercles concentriques toujours plus larges qui nous donnaient une exacte représentation du monde. Il nous reste la clairière de la Moille Baudin.
Il y a du Jan Vermeer dans ces fins d’après-midis ensoleillés d’automne, dedans comme dehors, lumière froide et or blanc derrière les carreaux des fenêtres entrouvertes, dentelles d’ombre et coulées de lumière dans les sous-bois.

Jean Prod’hom