Il manque quatre roues au garage

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Cher Pierre,
Il manque quatre roues au garage pour en faire une roulotte, on y a entreposé la vaisselle et un frigo. Sandra est revenue d’Oron avec deux cuvettes et un égouttoir. Le soleil est de la partie, c’est notre premier jour de vacances.

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Il y en aura d’autres avant la fin des travaux, et d’autres vacances, les vraies, qui se mêleront aux premières ; on dressera alors une tente et on se lavera au jet, près de la fontaine ; faire la vaisselle en plein air délie les langues. Pas de nappe sur la table en fer blanc, chacun son canif, riz et ratatouille, compote de pommes et tome de chèvre, une petite cuillère et un morceau de pain suffisent amplement.
Après le repas, Oscar, Arthur et sa mère vont faire le petit tour, le ciel se couvre, électrique, quelque chose se tend et le ciel lâche, comme une bête ses entrailles. Je vais les récupérer en voiture, ils sont sous le tilleul, hilares, détrempés comme des chiens mouillés. Je songe à ceux qui ont fauché l’herbe aujourd’hui et qui, ce soir, se mordent les doigts. Il faudra tout reprendre demain, défaire les andains, pirouetter, les refaire.
Autour de l’étang qui déborde, quelques iris brûlent, petits incendies chiffonnés, mats, déchirés, qui interprètent à leur manière la déroutante alliance des chanterelles et des oeillets.

Jean Prod’hom

On a vécu d’expédients

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Cher Pierre,
On a vécu d’expédients ; plus de douche, nos devoirs faits à la va-vite, des renvois, du sommaire. Cette semaine, Marinette et Lucette nous ont accueillis, je me suis douché dans les caves de la mine, soupes et ratatouilles.

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Ce dimanche, c’était fête dans le quartier et Françoise nous a invités mercredi prochain. Merci ! Demain, on fait un pas de plus, les démolisseurs s’attaquent à la cuisine. Il n’y aura plus d’électricité, Louise ira au puits, Arthur laissera ses livres, Lili promènera Oscar ; on va devoir bricoler. Poires et pommes dans une même casserole, on en appellera aux chasseurs-cueilleurs, aux roms, aux premiers établissements lacustres ; on rédigera les strophes d’un hymne de fortune, ne rien bousculer. On fera couler de la cire et on regardera les étoiles.
Et pendant ce temps, les iris d’eau se déplieront autour de l’étang.

Jean Prod’hom

Je ne m’y serais pas penché

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Cher Pierre,
Je ne m’y serais pas penché si je n’avais, aujourd’hui, à l’entrée de la COOP d’Oron, observé les publicités qui colorent nos grandes surfaces, et si l’une d’elles ne m’avait pas ramené à un billet du 24heures de la veille, évoquant un ouvrage de François Debluë, Lyrisme et dissonance, puzzle de pensées éparses, écrit le journaliste, de réflexions, commente l’éditeur, d’aphorismes, de notes, de courtes anecdotes (souvent drôles), de brefs récits et d’évocations.

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Le chantier au Riau, les échafaudages, les gros travaux que nous réalisons dans la maison, l’isolation de certaines de ses parties, le carottage que le charpentier se propose de faire sur le pignon ouest, tout cela aura été, vraisemblablement pour beaucoup, à l’origine de la mise en route d’une de ces réflexions sans queue ni tête, dans lesquelles on ne peut s’empêcher parfois de s’embarquer. Peut-on calculer la profondeur d’un apophtegme, d’une remarque, d’un aphorisme, d’un brimborion, déterminer sa part d’obscurité et sa part d’illumination, son pouvoir d’accélération, sa densité,… ? C’est l’un des extraits cités par Gilbert Salem, qui m’avait conduit dans ces eaux-là :

Tout artiste tient du manchot : le poète, le peintre, le compositeur ne travaillent que d’une main. L’autre n’est guère requise, sinon pour tenir la palette, maintenir la feuille de papier ou se gratter l’oreille.

La formulation m’avait paru immédiatement exquise ; m’avait séduit le rythme ternaire, tout me semblait en place pour que, le lisant à voix basse une seconde fois, une troisième à voix haute, comme un mantra, je puisse m’échapper vers cet inconnu que promettent, sans le faire voir, ces proses brèves et ramassées. Mais quelque chose n’embrayait pas et me rivait au sol, sans que je sois en mesure de déterminer ni quoi ni où, mais qui me semblait être précisément ce qui aurait dû me faire décoller.
J’ai depuis hier renoncé à faire une demande d’aide au Fonds national de la recherche scientifique, sans pour autant cesser d’être sur le qui-vive. J’avais publié sur ce site, il y a une paire d’ans, un billet qui s’intitulait, Ecrire à deux mains. Dans lequel je commentais quelques extraits d’Une main, petit ouvrage d’une septante de pages dans lequel C. F. Ramuz évoque précisément l’état de manchot auquel une chute l’avait condamné en 1931. Et qui l’avait amené à faire voir ce dont personne ne s’était avisé : c’est à deux mains que l’on écrit, que l’on peint, que l’on compose.
Le brimborion que je cherchais et qui m’aurait fait décoller, je l’ai découpé au milieu de la page 33 d’Une Main :

… nous ne marchons pas moins sur deux pieds et un pied ne nous sert à rien ; nous écrivons sans nous en douter avec deux mains et avec les deux mains : il faut pour le savoir enfin n’en avoir qu’une.

Certains aphorismes marchent sur un pied, ils se satisfont des observations, d’autres engagent le corps de la pensée tout entier, au-delà du point d’équilibre. Les uns est les autres sont séduisants, les premiers ramènent au bercail, les seconds font voyager.

Jean Prod’hom