Rendez-vous à Delley

Cher Pierre,

On ne se plaindra évidemment pas de la prolifération des livres; ils témoignent de l’indéniable santé de la littérature, disons d’une forme de santé et d’une forme de littérature. Cette richesse n’est toutefois pas sans effet sur celle des auteurs: le revenu qu’ils tirent de leurs livres les nourrit si mal qu’ils sont amenés à chercher ailleurs un complément. Ils s’organisent, monnaient leurs apparitions, multiplient les lectures, séduisent, signent dans des librairies, gesticulent sur les réseaux sociaux, rivalisent de trouvailles et de coups publicitaires. Les médias font ce qu’ils peuvent pour commenter et relayer leur travail.

On s’est vu, Evelyne Thomet et moi, pour la première fois, je crois, à la Sauge; c’était en octobre de l’année dernière, puis à Estavayer-le-Lac et à Morat. Evelyne a lu NOVEMBRE en décembre. Nos routes se sont à nouveau croisées en mars dernier, à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, d’ingénieurs, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui s’étaient donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols du Grand Marais. Evelyne est la présidente de DSP, une PME active dans le secteur des semences, qui fait le lien entre la sélection et la multiplication des semences. Elle m’a expliqué au moment de l’apéritif que DSP fêtait en juillet les 25 ans de son existence; elle m’a proposé alors de participer à cette fête en écrivant quelques mots, quelque chose qui aurait les dimensions d’un chapitre de NOVEMBRE. Elle a ajouté pour me convaincre que j’aurais, si j’acceptais, une entière liberté et que les portes du château me seraient ouvertes. C’est fait, trois mois ont passé, je lui ai envoyé début juin une dizaine de photos et un peu plu de 40 000 signes. Rendez-vous à Delley est là, tout frais sorti de chez le graphiste et l’imprimeur avec lesquels travaille cette PME. C’est un supplément au chapitre VI de novembre. J’y évoque Jean-Loup Trassard et Dormance, Gustave Roud et son Journal, Mendel et ses lois, Darwin et Caillois, une grande famille patricienne du canton de Fribourg ; mais aussi les Révolutions française et helvétique, la division du travail, l’efficacité et l’espèce de tristesse qui en est née ; le Musée romain de Vallon et la multiplication des pains de l’église de Ressudens, les moulins Bossy et l’Oxford Pub de Corcelles. Mais aussi et surtout une poignée de grains qui nous vient de la nuit des temps, que l’homme relance depuis et dans lesquels il joue sa vie et ses rêves.

Combien j’ai touché pour le taf ? Dix sous de l’heure, moins que les paysans et les employés de commune. C’est naturellement peu, trop peu. Mais la liberté gagnée restera ce cache-misère aussi longtemps que l’écriture – et la littérature avec elle – dédaignera ces territoires triviaux dans lesquels nous vivons. Cette expérience me fait espérer aujourd’hui que les entreprises ont elles-aussi quelque chose à gagner en laissant librement parler d’elles. Si la littérature, comme je le crois, se nourrit du monde tel qu’il va, elle a aussi pour tâche de regarder au delà de ce qui est, c’est-à dire d’élargir le regard en direction de ce que d’emblée on ne voit pas, et qui soudain remue, interroge, enchante. Si vous êtes intéressé et m’envoyez votre adresse, je vous ferai volontiers parvenir ce texte qui, au vu des circonstances, constitue un exemple, modeste certes, d’une autre manière d’inscrire – écologiquement – l’écriture dans la marche du temps.

Amitié 
Jean

Denis Montebello | Les Tremblants

Photographie | Louise Prod’hom

Louise m’a fait voir ce matin la fleur qu’elle a photographiée il y a quelques jours près du Chauderonnet, en se promenant comme elle le fait parfois, seule je ne sais où. Vivante et fragile sur sa tige, elle est sur le point de laisser échapper dans le vent ses aigrettes de soie, l’une d’elle a cédé et a lâché les amarres, emportant sous elle l’akène et ses promesses.
On aurait pu prendre un raccourci et assimiler à la hâte cette fleur solitaire à un pissenlit. Mais tout – sa tige en écailles, ses feuilles en forme de coeur, le velouté de ses aigrettes – l’en distingue. Hormis la fragilité de sa coiffe, dont chaque enfant a fait un jour l’expérience, au moment de l’offrir en guise de cadeau à celle qui le consolera.
On ne prête pas à ces fleurs, en les confondant ainsi dans les prés et les talus, l’attention qu’elles méritent, si bien que l’ignorance dans laquelle nous vivons conduit chacun d’entre nous à passer à côté de l’aventure et à souffler sur leur tignasse comme sur une bougie.
La fleur de Louise, dont les aigrettes se préparent à lever l’ancre, est en réalité un tussilago farfara, une fleur des talus aux nombreuses vertus: les fumeurs la mélangent par exemple au thym et au romarin; elle soulage en infusion la toux de ceux qui en auraient abusé. Espèce pionnière, elle indique aussi, à peu de frais, l’instabilité des sols.

J’ai reçu ce matin le petit livre de Denis Montebello et du photographe Marc Deneyer, que les éditions des Petites Allées ont publié en février. Ils vont, chacun à leur manière, ramper dans les friches; ils s’attardent à plat ventre dans le grand désordre de midi, vont et viennent parmi les herbes pâles qui dorent en juin et brûlent en août, celles qui se multiplient aux lisères des forêts, sur les bords des routes et des chemins, autour des étangs et des lacs, au milieu des chantiers et des ruines, sur les terres inconnues d’avant la conquête et les terres abandonnées d’après. Modestes, elles composent avec le vent une interminable danse, s’épaulent et se mêlent dans une chorégraphie qu’elles réinventent.
On ne connaît pas leur nom, et cette ignorance nous garde d’une passion qui pourrait devenir dévorante; on ne veut pas en savoir plus, avancer à l’intérieur de ces territoires inexplorés; on craint de se retrouver pris dans le filet de trésors que nous tendent les cousins et les cousines des folles avoines; les petites et les grandes brizes, les brizes intermédiaires; les tremblants, toutes ces herbes qui ressemblent à des herbes sans en être vraiment et qu’on appelle herbacées.
C’est dans ces territoires en marge de l’actualité que Denis Montebello s’aventure, sans s’y perdre tout à fait, parce qu’il avance dans des trouées dont il se souvient et qu’il réinvente, faites de mots et de choses, de boucles étranges et de mitoyennetés, de saveurs et de mystères.
Il va et vient, tend une toile d’araignée invisible dans laquelle ce qui a été et ce qui est se relancent. Il ne force pas, fait entendre la folie qui anime les réalités silencieuses, ce dont on ose parler à peine, leur reconnaissant cette manière d’être tremblante dont l’enfant qu’il fut se souvient, et qu’il découvre la seconde fois pour la première. Beautés entr’aperçues et souvent oubliées, ou mises en réserve: amourettes et guerres enfantines, dessus de commode et sous-bois.
La brize intermédiaire – son architecture, sa mobilité, ses antennes – fait décidément bien plus rêver que les mobiles de Calder. Ses fruits aussi, tout à la fois queues de serpent et écailles de poissons, petits pains, fées et clochettes.
Denis Montebello est un généraliste des profondeurs, les mots qu’il glisse sous les choses opèrent comme des leviers; il soulève le réel, l’aère et fait renaître quelques-uns des pans du passé et du présent. C’est sa manière à lui d’inventer l’avenir et de rappeler la nouveauté du monde. 

Je voudrais pour conclure, aux tremblants du fort du Bois de l’Abbé et au tussilage du Bois Vuacoz, ajouter les branches de foyard d’automne qui fleurissent depuis 1968 dans un coquemar sur l’armoire à chaussures de Riant-Mont, et tous les cardères de la jachère disparue de Grancy. Il en faut du courage pour ne pas se laisser emporter par les habitudes, triompher de nos négligences, résister aux trahisons. Il en faut du temps pour revenir sur nos pas, revisiter ces présences invisibles, ignorées de ne pas avoir de nom, d’être trop communes ou rétives. Gardons-nous de ne pas leur refaire d’ombre par excès de lumière. Ce sont ces présences invisibles qui tiennent tête en toutes saisons à nos hivers.

Claire Krähenbühl | Chemin des épingles

Personne n’aura jamais vu à la fin qu’un seul visage, le visage de celle qui n’aura cessé, jour et nuit, de se confondre avec l’absente. Il n’y aura eu ni commencement ni dénouement, pas même une histoire.
J’ai pris à mon tour le chemin des épingles et puis celui des aiguilles. Je revisite aujourd’hui des gestes oubliés. Je me souviens de l’écheveau que maintenaient comme un cerceau mes deux avant-bras écartés, raides comme des marionnettes. Et le fil, que mes mains en se déhanchant et en se dérobant libéraient, courait à l’autre bout de la petite chambre vers celle qui, assise en face de moi, le mettait en pelote. Tandis que je dansais des deux mains elle façonnait avec l’art du vers à soie le cocon de laine qu’elle tricoterait.
Sur la table le nécessaire de couture, l’oeuf de bois pour repriser les talons usés, une boîte pleine de boutons, une vie au ralenti et des exercices appliqués, des épingles dans une boîte bleu clair, des aiguilles et leur chas par où passerait le fin mot de l’énigme. 

C’est seulement après nous avoir confiés à la nuit – lorsque nous dormions profondément tous les trois – que notre mère se raccommodait avec le monde d’avant notre naissance, pour le prolonger et s’y perdre étourdiment. C’est notre sommeil et notre nuit qui désencombraient d’un coup cet horizon vers lequel tout à la fois elle s’élançait et demeurait un bref instant, comme sur un seuil. Et nous l’ignorions.