Il fallait en avoir le coeur net

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Cher Pierre,
Il fallait en avoir le coeur net ; je suis donc allé à 7 heures au-dessus du triage, assis une demi-heure dans la sapinière, inquiet que ma présence trop insistante des jours passés près de leur nid ne les ait eux inquiétés. Soulagement lorsque le bouvreuil me fait une visite, sa compagne le rejoint. Ni les motards ni moi ne les auront dissuadés, je m’en réjouis ; ils ne restent pourtant pas longtemps, comme s’ils se méfiaient. C’est décidé, je n’y retournerai pas avant vendredi prochain.

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Bruand jaune mâle

Sandra et les filles se rendent chez Marinette, Arthur dort, je monte à la bibliothèque. Après-midi studieuse à écouter su Youtube les entretiens de Felix Guattari et à regarder des images sur Naples ; écoute à la radio Schifano très en colère contre l’unification de l’Italie et l’exploitation du sud qui s’en est suivie. Fais une mayonnaise et cuire des artichauts, râpe des carottes rouges, prépare un bircher pour demain. Après le repas, Louise me pose quelques questions sur le récit d’aventures, mais renonce aux questions d’orthographe qu’elle voulait me soumettre, on renvoie à mardi. Retourne à Naples jusqu’à 21 heures.

Jean Prod’hom

Comment y voir clair dans le brouillard

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Cher Pierre,
Comment y voir clair dans le brouillard ? et les bêtes sauvages, s’en réjouissent-elles  ? Les changements climatiques, secondaires, infléchissent-ils leurs habitudes ? Connaissent-elles l’hésitation ? Et leur semaine est-elle rythmée par ce qui correspond à nos weekends ? lèvent-elles la tête le dimanche quand sonnent les cloches de l’église ? Leur arrive-t-il de prolonger, comme les hommes, leur sommeil, ou leurs rêveries ? Vivons-nous dans le même monde ? ou chaque espèce a-t-elle son ciel et des manières toutes à elle de s’interroger au coeur d’une énigme qu’incontestablement nous partageons. Elles sont à coup sûr notre chance et notre avenir, en ce sens qu’elles ont choisi de ne rien nous dire.

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On finit par se lever et je dresse la liste des courses du weekend. Sandra et les filles se rendent elles aussi à Oron, pour acheter des cartons utiles au stockage de nos affaires pendant les travaux et des fleurs que Louise veut placer dans la plate-bande.
C’est un constat sur lequel tous les observateurs avisés s’accordent, l’agressivité des automobilistes, insupportable au premier étage des parkings, se réduit à mesure que l’on descend dans les étages inférieurs pour totalement disparaître au dernier. Par un paradoxe que les sciences de l’homme connaissent bien, ce constat ne peut être fait que par ceux du dernier étage, qui ont compris que s’éloigner de leur but les en approchait parfois considérablement. Alors que ceux qui auraient tant besoin d’un peu de paix et de recul s’agitent, tournent, vitupèrent à deux pas du leur.
C’est ce à quoi je pensais assis dans la Yaris au parking de la COOP d’Oron, ce matin, rempli de véhicules jusqu’à la gueule, en raison du comptoir qui a ouvert ses portes, mais qui offrait en périphérie d’innombrables places, avec le vent qui agitait l’herbe déjà haute, le ciel et le piaillement des moineaux. Je m’y suis trouvé si bien que je me suis demandé pourquoi je ne resterais pas jusqu’à la nuit, comme cela m’arrive parfois lorsque je m’étends sur les herbes sèches en-dessus du triage. Et c’est dans ces instants, je crois, que l’envie d’écrire ou de ne pas écrire est la plus forte, parce qu’il n’y a presque rien tout autour. 
Et si je suis malgré tout de retour à la maison, c’est bien parce qu’il a bien fallu que je me décide à glisser dans un caddie des cornflakes, du lait entier de Gruyère, des fruits, des légumes et du riz. Mais je l’ai fait de très loin, avec dans les yeux les herbes hautes et le ciel, à distance des états d’âme des gens, et en même temps très près de leur cœur. Cette aventure m’a fait penser à l’écriture de Walser, à cette ligne mélodique qui fait entendre l’harmonie des mondes disjoints, qui concourent soudain, miraculeusement, à ce qui pourrait être et qui est. Oui, la vie est très belle, pleine de surprises et de noirceur, d’agitation et de sourires.
Au parking, les oiseaux se sont réjouis de mon retour, heureux, je crois, que je leur demande comment ça allait pour eux, et les herbes hautes ont applaudi.

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Mésange nonette

Olivier entreprend de nouveaux travaux à Ferlens, un peu obligé par les circonstances ; le jardinet au sud des écuries est charmant. On ne s’était pas revus depuis plusieurs années, si bien qu’on a beaucoup parlé ; les moineaux se sont succédé au goulot de la fontaine, visible de la table de la cuisine autour de laquelle on était assis.
Le brouillard s’est levé, les pommes-de-terre sont pelées et coupées, la courge et les poireaux lavés et émincés, la tarte au four, les pointes d’asperge blanchies. Je confie le tout à Sandra et vais rejoindre au-dessus du triage le couple le bouvreuils et leur nid. Invisibles! Ai-je été trop présent ces derniers jours ou les motards qui vont et viennent sur leurs engins trafiqués les dissuadent de se montrer ?
Sandra et les enfants jouent aux dés lorsque je suis de retour, je fais cuire du riz et râpe du fromage. La rentrée c’est pour après-demain, Lili nous confie pendant le repas sa position sur la question : elle n’en veut pas à Charlemagne qui a inventé l’école, mais elle en veut sérieusement à celui qui l’a rendue obligatoire. Je ne suis pas loin de penser comme elle.

Jean Prod’hom

C'était donc ça

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Cher Pierre
C’était donc ça : si la femelle que j’ai aperçue hier, et deux fois ce matin, se cache dans les branches du sapin nain, c’est pour y construire un nid, tandis que le mâle, bien visible, fait le guet. J’aurais pu le deviner le premier jour ; mais c’est tout autre chose d’avancer dans l’ignorance et de se réjouir de ses découvertes.

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Cette histoire est d’autant plus curieuse que Sandra me fait voir le premier exercice de la première partie du manuel de physique dont elle est responsable, rédigé il y plusieurs mois déjà.

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J’ai rendez-vous à 15 heures au Musée de Vidy où je salue Laurent qui travaille dans son bureau à sa prochaine exposition ; je récupère le carton contenant les tessons. Le lac, qui est à son niveau le plus bas, m’invite à aller jeter un coup d’oeil, jusqu’au pont de la Chamberonne au pied duquel je trouve une fleur bleue.
L’autoroute est bien dégagée si bien que j’arrive à l’heure à Baulmes ; l’hôtel de ville ressemble à un château, sa construction a été financée par les ventes de bois, m’explique Joël, le garde-forestier, des bois qui occupent la grande partie de la commune. La baisse des prix et le gui dont les graines sont rejetées et dispersées à la cime des sapins par les grives sont les principaux responsables de la baisse des revenus de cette petite ville de 1000 habitants, située au pied du col de l’Aiguillon.
Ce n’est pas loin de ce col que Joël m’emmène, à Grangeneuve où la classe des petits passera trois jours. Il se propose de nous accompagner un peu plus haut, dans la forêt de Limasses, et de nous raconter l’histoire de sapins trois fois centenaires, dont les deux plus imposants portent les noms de président et de vice-président ; de pique-niquer avec nous – ce Joël mérite d’être connu.
De nous retrouver également le lendemain dans un petit refuge, à deux pas de la carrière des Rochettes dont l’exploitation du calcaire marneux, souterraine d’abord, transformé dans l’usine de Chaux et ciments à Baulmes, a connu ses heures de gloire dans la première moitié du XXème siècle. Elle s’est poursuivie à ciel ouvert après la seconde guerre, jusqu’en 1962. Il faut noter encore que le dénommé Joseph Bon a établi en 1953 une champignonnière dans les galeries inférieures désaffectées ; le Joseph en question n’a visiblement pas fait fortune puisque l’Office des poursuites d’Orbe a procédé en 1957 à la vente aux enchères d’un aérochauffeur, de plusieurs centaines de m3 de fumier et des grillages.

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J’espérais que Pierre-Alain R pourrait nous faire voir les oiseaux de sa région et tout particulièrement ceux qui ont élu domicile dans la carrière, il m’apprend au téléphone qu’il sera en voyage.
Je rentre en m’arrêtant en vitesse à Epalinges où j’achète du pain, à Corcelles où j’achète du fromage. On appelle fondue le mélange de ces deux produits.

Jean Prod’hom