L’hiver en a remis une couche

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Cher Pierre,
La nuit passée, l’hiver en a remis une couche, lourde, avec le soleil ce matin qui appuie dessus. Sandra et les filles sont descendues chez Marinette et remontent avec un tapuscrit, près de 300 pages de poèmes sur lequel on demande mon avis ; pas vraiment de mon ressort. Passe à la déchèterie, maigre récolte, bois une verveine à la Croix d’or, y parcours le journal. La neige a tué quatre fois dans la combe des Morts au Grand-Saint-Bernard, l’ignoraient-ils?

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Cher Pierre,
Beaucoup de mouvements dans la maison, on part tout à l’heure pour les Rasses. Je liste ce qu’il est important que je fasse pendant que les autres iront skier : passer en revue les photos faites entre 2007 et 2015, en extraire une centaine pour Grignan ; répondre aux questions que m’a fait parvenir la rédactrice de Littérature romande et à la proposition de Vincent M-A ; réaliser quelques images qui pourraient annoncer la parution de Marges ; songer au voyage de fin d’année à Naples. Pas certain que ces jours suffisent.
Sandra part avec les filles, Arthur et son copain dans la Nissan, je ferme la maison pour les rejoindre aux Rasses avec la Yaris. Par Peney, Saint-Cierges, Donneloye et Yverdon. Le soleil et les nuages font des leurs avec la nuit qui tombe, m’arrête pour faire quelques photos d’un nuage qui laisse son empreinte dans le ciel en s’y dégageant, jamais vu ça. Jamais entendu ce que je crois entendre à la radio, j’y souscris ; ils sont rares ceux qui meurent encore vivants. Encore plus rares dans la force de l’âge.
Nous nous retrouvons à 23 plus Oscar au chalet des Genêts, 10 adultes et 13 enfants durant 5 jours. Rien d’inquiétant.

Jean Prod’hom

Jour épagomène

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Cher Pierre,
L’homme ajoute périodiquement à son calendrier un jour supplémentaire pour faire coller la durée de son année sur terre avec celle, dans le ciel, du soleil ; pour permettre à celui-ci de finir ses tours et rejoindre sa positon initiale. Et ainsi remettre les compteurs à zéro.

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Cher Pierre,
Il en va de même avec nos travaux et nos jours, on en écarte périodiquement un, qui ne comptera pas, dont on ne retiendra rien sinon qu’il aura permis de remettre un peu de jeu dans une partie qui commençait à singulièrement en manquer.
Congé donc, au lit et sous la neige à reposer un corps incapable de suivre le rythme imprimé par les événements ; à la bibliothèque ensuite pour refaire des piles de livres et de papiers, déplacer des objets et mettre à jour les billets hâtivement rédigés à Berne. Jour épagomène donc, chômé, comme au temps béni du calendrier républicain et de l’Union soviétique.
Et tant qu’à faire, vais prolonger mon jour de congé en lisant les pages que Rober Walser consacre à Berne, la plus belle de nos cités.

Jean Prod’hom

(Ecoles à Berne 5) L'Aar

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Cher Pierre,
Les oiseaux chantent le long de l’Aar, ils prennent garde de ne toucher à rien. L’Aar lisse et glisse sous les ponts, mutité large et mate gorgée de soleil, avec au fond une partie du ciel et l’or qui entoure la ville. Deux cygnes noirs, un verdier sur la berge, des corneilles qui prennent un bain. Ici, c’est tous les jours dimanche, et c’est pour cela que j’aime les dimanches.

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Si on entend, lointaines, les cloches du Münster, ici en-bas on ne se sent pas concernés, on passe. D’ailleurs les bancs publics sont rares ; j’en trouve finalement un devant le Stürlerspital des Diakonissenhauses, là où l’Aar termine sa boucle, c’est-à-dire son travail, et se lance en direction du lac de Bienne. Je reste pour la voir passer, sans regret, le soleil nous a manqué au début de la semaine. Bien sûr, c’est difficile de dire ce que la ville doit à l’Aar, plus facile de dire ce que l’Aar doit à la ville, pas grand chose, l’impression d’avoir été utile en la bordant. Il faudrait rester ou revenir, refaire, reprendre à la même place pour mieux comprendre la confiance qui habite les cours d’eau et reconnaître tout ce qu’on leur doit. L’Aar n’appartient pas à la ville, elle est l’envers de sa légende. Qu’on lui laisse son lit.
Porte fermée au centre Rober Walser où sont exposés quelques-uns de ses microgrammes, me rabats sur Nakis Panayotidis au Kunst Museum. Du monde dans les rues de Berne, c’est carnaval avec la nouvelle question qui l’accompagne, celle du seuil. Les déguisements ne se distinguent guère de nos habillement quotidiens. Il y a un continuum, et cette absence de coupure inquiète au même titre que toutes les manifestations qui ont voulu ou dû s’en passer.
Passe en rentrant par le CHUV. F cherche quelque chose de plus solide que la barrière du lit à laquelle elle s’accroche. Je discute à la cafète avec Valérie.

Jean Prod’hom