Vénus et Pluton qui ne jurent que par lui

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Cher Pierre,
Ce devait être en 1982, Jean-Claude Piguet avait invité un astrophysicien pour débattre avec nous des problèmes généraux de la connaissance, de la méthodologie des sciences et des caractéristiques de leurs discours. A l’un des étudiants qui l’avait interrogé sur la consistance des propositions de l’astrologie, il avait répondu que, si les planètes jouaient bel et bien un rôle physique évident dans l’équilibre du système solaire, les masses réunies de Pluton, Mars, et Vénus jouaient sur nos vies un rôle bien moins important que celle du bâtiment principal du Centre hospitalier universitaire vaudois alors en construction. La réponse avait fait sourire l’auditoire.

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Si cette anecdote me revient aujourd’hui, c’est parce que les planètes sont aussi des dieux. On pourrait alors se demander si ce ne sont pas nos divinités qu’on se préparait à enfermer, en 1982, dans cet Olympe qui domine la ville et autour duquel gravitent nos vies. Et que s’il exerce une attraction aussi importante, c’est d’abord parce que le CHUV héberge dans ses couloirs Mars, Vénus et Pluton qui ne jurent désormais que par lui.
Quatre jours que le soleil brille, quatre jours que quelque chose se défait dans un ciel dégagé et se refait dans le même ciel, peur informulable qui se dépose tout autour comme une poignée de sable dans la mer.
Je ramasse Arthur à l’arrêt de bus, note ce que je dois faire demain, c’est jour de congé. Conduis le mousse à Ropraz, file à Fey rejoindre les filles. Elles discutent avec deux responsables, dans l’annexe, du futur déménagement de l’écurie Takhi à Thierrens. Elles ont toutes les quatre le sourire, des projets pleins les yeux.

Jean Prod’hom

Errant à bord d’une coque de noix

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Les hommes marchent à sec parce que les eaux qui les menacent forment une double muraille qui les en protège. Miracle.
Mais ils avancent talonnés par la peur et la mer qui se referme derrière eux. Le chemin étroit qu’ils empruntent est sans issue et se prolonge aussi longtemps qu’ils parviennent à distinguer la mer de la mer, la terre de la terre, l’ici de l’ailleurs, les mots des choses.

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Lorsque le lien casse, on retrouve certains d’entre eux prostrés sous la double muraille qui les submerge, ou errant à bord d’une coque de noix, ubiquitaires, égarés, réunissant dans un imprévisible poème les mots et les choses.
Passe une petite heure avec F. et deux de ses visites dans une chambre du 13ème. Elle reconnaît la dent de Jaman, je reconnais les autres: la Dent de Lys, le Vanil des Artses, le col de Pierra Perchia, la Cape au Moine, le col de Jaman, les Rochers-de-Naye. On y est allés naguère ensemble. Mais la tour des infirmières verrouille l’échappée vers le Valais.

Jean Prod’hom

L'ici touche à l’ailleurs

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Cher Pierre,
On a entendu en début d’après-midi le chant d’une mésange et d’un premier printemps, une espèce de renaissance d’avant la Renaissance, pleine de promesses. Pas étonnant que j’aie ouvert le Décaméron et relu L’Ascension du Mont Ventoux.

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Les fenêtres sont ouvertes, les gens sont bavards, trop ; on rêve d’ailleurs : d’être dans les Franches Montagnes, en haut d’une vallée alpine ou à Château-d’Oex, le long du Doubs ou dans le silence du Niremont, n’importe où. Si bien qu’on ne souhaite rien d’autre que de rester là où on est, on se met à rêver consciencieusement à l’un ou l’autre de ces lieux éloignés pour s’y installer un instant, débarrassé de ce qui nous attache ici ; un instant encore lorsqu’on en revient, sans bagage, tel qu’on était là-bas.
C’est à ce jeu de l’ici et de l’ailleurs que je songe lorsque je prends l’ascenseur pour la section de neurologie, salle des soins continus. Parfois les règles du jeu cèdent, l’ici touche à l’ailleurs, l’un à l’autre, l’un dans l’autre.
Je file à Saint-Martin, songeur, ramasse Lili et son amie que je dépose à Carrouge, reprends Arthur à Ropraz. Jean-Daniel me dit son intérêt pour Marges, mais Ulule plombe l’ambiance. Je lui propose de transmettre sa demande aux éditions Antipodes qui feront le nécessaire. C’est fait.

Jean Prod’hom