Saisir / Jean-Christophe Bailly

Thomas Jones est né en 1743 au pays de Galles; il le quitte en 1775 avec tout l’équipement du sublime, c’est l’heure de l’Italie et du Grand Tour.
Mais c’est aussi l’heure d’une résistance: Jones préfère Naples à Rome, Torre Annunziata à Pompéi, aime autant les fabriques de macaronis à la grande peinture.
En 1782, il se retire sur une terrasse à Chiaia; il peint comme il n’avait jamais peint auparavant, sur papier, une cinquantaine d’huiles, rêveusement, loin du tumulte des reconnaissances: Mur à Naples, Maisons à Naples, Toits à Naples…
Jones s’est évadé, a atteint un rivage. Consolation. Il cesse de peindre et rentre au pays de Galles.
Thomas Jones et Jean-Christophe Bailly partent de loin. C’est beau comme un ricochet.

On guigne à gauche sur la maison natale de Dylan Thomas, on traverse Swansea jusqu’à la mer. On laisse à l’est les aciéries de Port Talbot, pour longer le rivage à l’ouest, jusqu’au Pier de Mumbles puis, jusqu’à Laugharne.
On remonte l’estuaire du Tãf jusqu’au cabanon de la Boat House où la vie et l’écriture du Gallois ont coulissé l’une contre l’autre puis glissé l’une dans l’autre, emportant avec elles la rumeur qui les a engendrées.
Ce sont d’anciennes voix, décollées du petit matin, porteuses de rêves de rien du tout, décalées à peine – comment sinon les faire entendre et offrir ainsi, ensemble, à celui qui passe un lieu où se replier et un ciel où se déployer?

Du séjour de Jacques Austerlitz à Barmouth, rien ne porte trace, hormis des lieux et leur nom.
Mais la flânerie entêtée – oui cela se peut! – de Jean-Christophe Bailly donne à entendre l’omniprésence de la voix de G. W. Sebald; et on saisit mieux, par le relevé et le dépôt de traces invisibles, ce que la fiction doit à la réalité, ce que la réalité doit à la fiction. Pour autant que le lecteur s’en mêle.
Les temps s’enchevêtrent et les apparitions se superposent. Le sculpteur Piotr Kowalski s’invite dans le récit comme le narrateur des Émigrants dans la vie de Max Ferber. Gilberte et Jean Christophe Bailly s’imaginent vivre dans une maison au pied du Cader Idris tandis que Clara et W. G. Sebald partent en quête d’un logement dans les environs de Norwich. La nuée d’éphémères qui s’étaient donné rendez-vous en 1982 sur les rives de l’Ardèche en s’échappant d’un édredon géant trouvent leur écho derrière Andromeda Lodge, dans une combe couverte de bruyère. Une scène que Bailly est persuadé d’avoir vue mais qui, en réalité, le ramène à l’amitié, celle de son ami Kowalski.
C’est parce que nous cherchons un lieu où habiter que nous voyageons.

Robert Frank et W. Eugene Smith ont réalisé au sud du pays de Galles des photographies de mineurs, traces de l’âge d’or du coke, qui a nourri dès la seconde moitié du XIXe siècle le rêve enflammé d’autre chose. Il ne reste rien de ce rêve sinon son abandon lui-même.
Les visages noirs et blancs des mineurs surgissent comme les négatifs de photographies perdues.
Et si Jean-Christophe Bailly atteste de la disparition du lien réciproque attachant le monde et les hommes, l’écriture le rétablit. Quelque chose se dilate, soulève le paysage et ses habitants pour laisser la vie, invisible, les envelopper à nouveau, comme un liquide. Et les choses défaites se rassemblent, le monde remue comme un corps qui se réveille, s’ébroue et se lève, omniprésent, sous le regard du passant qui sait et se tait.

*

 

Contrepoint
C’est en novembre 2017 que j’ai croisé W. G. Sebald, sur les hauts de Ins, en suivant les traces qu’il a laissées lors de son passage en septembre 1965, sur le flanc du Schlaltenrain qui domine le Grand Marais et le lac de Bienne. Le premier était noyé dans le brouillard ce jour-là, il n’eut d’yeux que pour le second qu’il aperçut des hauts de Lüscherz, puis l’île Saint-Pierre lui apparut baignée d’une lueur blanchâtre et frémissante…
(La suite, c’est ici: W. G. Sebald, « Comme un chien qui court »)

 

Quartier des éprouvés

Poèmes des villes et des vieux quartiers, des passés qui s’attardent, des chenaux percées et des pavés polis, poèmes des ghettos ouverts aux quatre vents et des sursis, poèmes des résistances muettes. On y craint les regrets comme la peste, regret d’avoir agi sans retenue, d’avoir barré la route au passé auquel l’avenir s’abreuve, d’avoir voulu obtenir la transparence par le vide. Il y a dans le silence des éprouvés un courage qui ressemble à de la bonté.
J’entends ce matin des voix, le soleil s’est glissé dans la rue après la pluie, ombres et lumières, colombages, travaux légers, planches remplacées, fuites épongées. L’eau coule à flots dans la fontaine, c’est sûr, il y aura des salades dans le potager, on suspendra nos linges à l’étendage et on entendra du haut en bas du quartier le cantique des degrés.

Etienne Rouziès | Olivier Savoyat
Quartier des éprouvés | VOIXéditions

Mars 2019

TRAVERSE II :
11 avril 2019 | Tavannes | Librairie du Pierre-Pertuis

Grand Marais, entre Bellechasse et Witzwil, mars et novembre

Dorigny

«Devenue souvenir et laissée au souvenir,la lecture engloutie n’est plus une information ou une connaissance, mais une trace indisciplinée, lacunaire, déformante, qui relève de la construction mentale autant que des pages traversées. Aussi les fausses filières ont-elles la même assurance que les vraies. D’étonnants vieux faux souvenirs de lecture ont eu le pouvoir réel de servir de noeud, de guide ou de soutien. Des repères erronés, mal référés ou mal compris, ont pu apporter des certitudes, des noms fétiches, des citations, et contribuer peut-être à des déplacements pédagogiques souterrains. Incompréhensions, interprétations fantaisistes, livres lus trop tôt et trop vite, mal compris et mal retenus, images anarchiques et noms pris en vain – c’est le domaine de ce qu’il y a de fabulé dans une constitution personnelle…
L’étonnement de découvrir que j’ai fait fond sur un faux sens, et que cette incompréhension a joué un rôle réel dans ce qui m’a menée par la suite à Schelling et à bien d’autres voyages encore… ouvre une question plus générale, celle des faux souvenirs de lecture…
Et rien ne me permet de penser qu’aujourd’hui est plus lucide qu’autrefois. La relecture n’est pas forcément plus profonde ou plus sage, et elle peut se tromper à son tour.»

Judith Schlanger, «Sordello ou le faux souvenir de lecture» in La Lectrice est mortelle, Circé, 2013

Rousseau est mort. Starobinski a emporté la clé.

L’église de Moudon retrouve sa polychromie.

Rencontre autour de NOVEMBRE chez Cosette, dans son improbable GRANGES AUX LIVRES. C’est à La Chaux, sur la rive gauche du Veyron. Le jeudi 21 mars à 20 heures.
Attention, la librairie de Cosette est dans un lieu charmant au bout du monde; les places sont également limitées. Il est donc préférable de téléphoner avant de vous lancer sur les routes sinueuses qui y conduisent.
Et puis si vous désirez en savoir plus sur NOVEMBRE, il suffit de le lire ou de prêter l’oreille à ce qu’on en dit ici ou là, ici

Dans le Seeland, avec Sylvain Maestraggi (écrivain-promeneur, auteur de Waldersbach). Orbe, Grande Cariçaie, Payerne île Saint-Pierre et chalets lacustres, ad libitum. Une journée fantastique.

L’AVENIR DU LIVRE dans le kiosque de L’Isle

Qualité gustative et résistance pour le premier, rendement et précocité pour le second; les possibilités de croisement sont presque infinies. Seuls les hybrides les plus performants seront commercialisés.

– Le Talent?
– Ce ruisseau n’a en réalité pas encore pas de nom; il glisse le long du flanc occidental de la Montagne du Château, le point le plus haut du Jorat. Ses eaux passent ensuite sous la Route des Paysans, traversent la clairière de la Moille Saugeon avant de se jeter dans le Talent qui les emmène après de nombreuses hésitations, avec celles de l’Orbe jusqu’à Yverdon.
A deux pas de ce ruisseau, un peu plus au nord, un autre ruisseau, la Corbassière, qui se jette vite dans la Menthue, laquelle creuse son lit jusqu’à Yvonand sur la rive sud du lac de Neuchâtel.
Et puis, un peu plus à l’est, le Riau de Corcelles, qui rejoint la Bressonnaz près de Moudon, avant que la Broye ne les emmène jusqu’à Salavaux au sud du lac de Morat.
Elles emprunteront ensuite ensemble, après s’être considérablement éloignées les unes des autres, le canal de la Thièle pour rejoindre le lac de Bienne et buter contre le barrage de Port.

Retrouvailles, un récit immense, qui n’a du roman que l’apparence.

Un mot reçu à propos de Novembre, qui me ravit : 

Le « oui » de l’enfant que vous fûtes, et plus encore les pages, toutes les pages (magnifiques !) qui suivent, m’ont ramené à ces lignes de Nicolas Bouvier :
L’enfance plus qu’un âge est un état d’esprit. C’est une attention fébrile aux êtres et aux choses, une impatience d’absorption qui permet, pour de brefs instants, de saisir le monde dans sa polyphonie – il est toujours polyphonique – et de ne pas se contenter d’une lecture monodique où l’on ne suit qu’une ligne de la partition, ce que nous faisons trop souvent par lassitude, résignation, ou par ce qu’Antonin Artaud appelait, avec une justesse cruelle, «insuffisance centrale de l’âme».
Cette attention, je l’ai sentie tout au long de votre livre, qu’elle soit portée aux êtres – de cœur ou de passage – ou aux choses. Le plaisir fut grand de m’être promené sur une partition polyphonique, jouée à quelques pas de chez moi (Val-de-Travers), de chez nous.

« Lolita se fait la messagère du sieur JLK pour recommander très vivement la lecture de ce livre de sereine marche en plaine à travers nos pays extérieurs et intérieurs, comme un rendez-vous avec soi-même et quelques autres rencontres en chemin (oiseaux ou bonnes gens) au rythme égal du souffle et du style… »

 

Grandcour ce matin. Et ce message hier:

«Les CFF ont été malgré eux les entremetteurs… L’autre jour j’ai voyagé en compagnie d’une dame chanteuse dans un chœur à Bâle, qui tout comme moi, admirait le paysage depuis le train entre Neuchâtel et Yverdon-les-Bains. Et c’est avec enthousiasme qu’elle m’a parlé de votre livre tout en commentant l’histoire de la région. Arrivé à Genève je n’ai pu m’empêcher de lui demander le titre du livre et le nom de l’auteur. Du coup ça m’a aussi donné envie de « vous suivre » sur Facebook et d’acheter votre livre « Novembre ». Voilà toute l’histoire….»
Fabrice

Ainsi voyagent les livres, passagers clandestins et furets.

Je ne résiste pas, Olga de Vevey. T’embrasse.
   
 
Cervin, Pointe de Zinal, Dent blanche | Bec de Nava, Pigne de la Lé