Les montagnes ont elles aussi plusieurs vies

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Cher Pierre,
Ce matin, le soleil ramène l’autre hiver, l’hiver dans ce qu’il a de plus paisible et de plus doux : bruits du dedans, ciel bleu, tapis épais. Ça n’empêche pas que les conversations de la veille ont repris à la salle à manger : celles des hommes tournent autour de l’agent et des voitures ; celles des femmes autour des enfants et de la nourriture. Parfois elles se croisent, souffle alors un petit air de liberté, sans filet.

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Sandra ne le reconnait pas, moi non plus mais je le sais, il s’agit bel et bien du Moléson, celui qu’on aperçoit du Riau chaque matin et qui organise notre orient. Aujourd’hui, de Charmey, on se dit qu’il devrait porter un autre nom ; Moléson a le dos rond et ne convient pas à cette face ravinée, à ces pentes abruptes et tourmentées ; Pleureur lui conviendrait mieux de ce côté-ci, avec sa crête de gallinacée et ses coulées d’ombres.
Le Moléson? Non! on n’y croit tellement pas qu’on est amené à se dire que les montagnes ont elles aussi plusieurs vies, qu’elles ne sont une qu’administrativement, qu’elles appartiennent en réalité à différents espaces dans lesquels non seulement elles mènent des vies très différentes mais encore organisent sur des modes variés celle des autres.
On décide de faire un saut, avant de redescendre, au cimetière de Jaun, sur la route de Boltingen ; les morts habitent ici un village. Chacun d’eux a en effet droit à un petit chalet en bois, un toit à deux pans soutenu par une croix qu’occupe, comme il se doit, le crucifié. Sur l’arrière, de chaque côté, un panneau fait voir un ou deux aspects de la vie du mort : son portrait ou l’un des ses attributs, son métier, sa passion, le décor de sa vie, des fleurs.

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De grands nappes viennent se fixer au flanc des montagnes lorsqu’on redescend sur Châtel-Saint-Denis, elles colonisent discrètement le bleu qui les sépare. Tout s’embue bientôt, on ne verra pas le soleil se coucher.
On reprend Oscar à Tatroz, les enfants à Corsier. Demain c’est pour tous retour à la mine, sauf Lili qui monte aux Crosets pour une semaine de ski.

Jean Prod’hom

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La tragédie n’a plus le pouvoir de nous réunir

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Cher Pierre,
On est arrivé à Charmey hier soir autour de 21 heures, après avoir déposé les enfants à Vevey. Première fois que nous empruntions la route de contournement de Bulle ; elle nous a jetés d’un coup au sud de la Tour-de-Trême avec, sous les projecteurs, le château de Gruyère et celui de Montsalvens – le second plus discret, plus secret. On a discuté un peu d’école, de nos arrangements respectifs avec l’institution, des années qui viennent. Sandra parle de son livre, moi du mien. La route est dangereuse, recouverte d’un mélange de pluie et de neige. L’hôtel Cailler a pris un sacré coup de vieux, mais la salle à manger est tout de même bondée ; des habitués, quelques touristes de passage et des gens de la vallée sont venus profiter du buffet fraîcheur : huîtres, meringues, charcuterie, crème glacée, fromage, pâtisseries : le tout à volonté. On mangera plus modeste, un seul café, nos paupières se ferment.

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J’entends sonner 6 heures à l’église paroissiale ; puis le préposé au ramassage des poubelles fera entendre en les heurtant, les toupins d’une improbable désalpe. Plus rien ensuite, sinon le froissement des draps et une chasse d’eau. Le jour frissonne, on traîne, la neige tombe derrière les rideaux.
On retrouve dans la salle à manger certains des commensaux de la veille, ils ont repris là où ils les on laissés les excès de la veille, assis à la même table. On rejoint la nôtre c’est un nouveau jour. La neige n’a pas cessé de tomber et fait comme un écran aux souvenirs.
Lorsque l’hôtel a été inauguré en 1981, et dans les année qui ont suivi, je suis passé plus d’une fois à pied dans ces pâturages à gruyère. Sur le chemin de Château-d’Oex par le chalet du Régiment, ou dans la vallée du Javroz, de Cerniaz à la Valsainte, du lac à la cime de la Berra ; chasseur cueilleur autour du Lac Noir et à Plaffaion, le long de la Jogne, au fond des Motélons, sur la Dent de Brenleire par le lac de Tissiniva.
Pas sûr que je refasse ces traversées de plusieurs jours, la famille et le travail m’ont sédentarisé. Pas exclu cependant, à moindre échelle, que je m’autorise dans quelques années de telles escapades, en plus modeste.
Un tunnel permet de rejoindre directement les bassins du centre thermal en peignoir et en tongs, avec un linge sur l’épaule, c’est pas ce que je préfère. Mais goger dans de l’eau chaude sans faire autre chose que goger dans de l’eau chaude n’est pas désagréable, quoique j’en sorte courbaturé ; la balade au village sous la neige ne me remettra pas debout.
Deux heures donc, couché devant le téléviseur de l’hôtel, à me réjouir du sourire et du fairplay des joueurs de midi et de minuit, à suivre dans un demi-sommeil les aventures réconfortantes des héros en séries, dont les voix recouvrent un bref instant notre désarroi et jettent un voile sur une réalité désemparée.
Pas de honte à consacrer tout ce temps aux images que nos élites disqualifient, à ces dorures, ces devinettes et ces chansons qui peinent à faire barrage à la violence et à la corruption. Les représentations qui nous gardaient des excès individuels semblent nous avoir lâchés et chacun rêve de refaire pour soi et pour les autres les nœuds qui manquent, en usant de la violence, juste une dernière fois pour le bien de tous.
Renoncer à la violence sans mièvrerie ni naïveté, c’est le plus dur. Et ne rien attendre, la tragédie n’a plus le pouvoir de nous réunir.

Jean Prod’hom

Il y a un peu plus de 15 ans

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Cher Pierre,
Panne de chauffage ce matin ; je parviens à atteindre le service de dépannage à 6 heures, un réparateur sera là à 9. En attendant je bourre la gueule du poêle. Oscar n’a pas la mine des grands jours, fronce la truffe sur le perron, content mais bien peu décidé à aller au-delà. Il fait demi-tour, saute sur le fauteuil près du feu, se met en boule avec un gros soupir. Il fera le mort jusqu’au retour des filles à midi.

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Le dépanneur habite Ballaigues, de piquet toute la nuit depuis sept jours. Il se réjouit du week-end et de la balade qu’il va faire à vélo du côté de Provence. Je lui fais un café, il m’offre un des deux croissants qu’il a achetés ce matin, j’ouvre un paquet de biscuits. Il a bientôt cinquante ans et les semaines de travail de nuit commencent à lui peser, mais il préfère cette activité à l’usine ; il ne reviendrait pour rien au monde en arrière : l’indépendance et le contact avec les gens lui manqueraient.
Descends de la bibliothèque lorsque j’entends les filles ; elles parlent de tout, de rien, balancent leurs chaussures dans le hall, balancent leur veste dans le vestibule, me regardent à peine, feuillètent le journal, frottent les oreilles d’Oscar. Une demi-heure de pause pour manger des pommes Duchesse et des délices au fromage, respirer, boire un verre d’eau, parler de leur matinée, se laver les dents, c’est peu ; je les accompagne à pied jusqu’au tilleul.
Une heure me suffira cet après-midi pour venir à bout de la paperasse liée à la course de trial du 3 mai : annonce en ligne sur le portail cantonal des manifestations, contact avec le commandant des pompiers de la région d’Oron et avec l’association cantonale des samaritains de Mézières. Une autre pour mener Oscar au chenil de Tatroz et rentrer par Oron où je bois une verveine. Nous restera alors à conduire Lili, Louise et Arthur chez leur tante pour que nous disposions, Sandra et moi, du second week-end prolongé depuis qu’Arthur est né, il y a un peu plus de 15 ans.

Jean Prod’hom