(P. F. 2) Alice Rivaz

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On aurait pu imaginer qu’elle souffrait d’une conjonctivite s’il n’y avait eu au fond de ses yeux cette esquisse de sourire et le bouquet de lys blancs sur la cheminée. Et puis personne ne la voyait, accroupie sous le piano à queue noire, avec un livre qu’elle tenait enveloppé dans sa jupe à fleurs. Pan de mur jaune, échiquier sur la table ronde, la petite est cachotière, elle a dans une poche la lettre d’un de ses amoureux. La fenêtre est ouverte sur le jardin.
Quelqu’un songe au pied de l’immeuble à l’enfant qu’elle fut, tend l’oreille au bruissement de l’été, sourit sans regret aux bouts de romans qu’elle a écrits tout au long de sa vie, à son amour, à ses chagrins. C’est un prélude de Chopin, son visage s’illumine, tout semble si facile. Elle sourit de ses mensonges, monte en épingle les choses heureuses. Les murs qui l’entouraient se sont écroulés il y a bien longtemps, les épreuves traversées n’ont plus d’importance.
Elle continue sa route avant que la musique ne s’arrête, avant que n’apparaisse une hésitation sur le visage de l’enfant. On entend dans la descente de la chêneau les restes de l’averse du matin. Il y a tellement de choses qu’on ne dira pas, un nuage passe dans sa main, le vent seul touche à cette épure. Dans le jardinet un homme coupe quelques roses tandis que la femme passe, rassemblant d’une main, comme les miettes après un repas, les morceaux de sa vie dans son beau visage uni. Il y a des jours où les choses se font sans que personne ne placarde ses états d’âme.

Jean Prod’hom

(P. F. 1) Jean-Claude Hesselbarth

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La ruelle s’anime, le gamin se dresse immobile sur le perron du vieil immeuble, les habits de son grand-père sur le dos. Il alterne, la tête dans les pavés et les pieds dans le ciel. L’enseigne de la boîte de nuit clignote, un talon aiguille et les restes de la nuit traînent dans le caniveau. Une échelle est appuyée contre la façade un peu plus loin, le gamin a les cheveux en brosse, ses deux grandes soeurs ont déjà quitté la maison.
Un camion descend avec deux éboueurs sur le marchepied. L’enfant a deux yeux noirs, il fait tinter quelques pièces de monnaie qu’il garde au fond de l’une des ses poches. Il jette un coup d’oeil à la boutique du fleuriste qui sort ses roses et ses chrysanthèmes, à celle du glacier qui allume ses frigos et ses néons. Le gamin répète un poème qu’il devra dire bientôt. il peine à parler, ses mains l’aideront. C’est avec elles qu’il maintient vivant le morceau de oui qu’il garde enfermé quelque part.
Il a ouvert ce matin le dictionnaire à la page des icônes, il pense que c’est mieux ailleurs. Mais il craint qu’en quittant sa rue il ne revienne pas, qu’il s’égare et ne retrouve pas son chemin. Ou qu’il aille plus loin encore, parce qu’ailleurs c’est mieux. Alors, chaque fois qu’il le peut, il digresse sur le perron, immobile, droit comme une prière.

La Muette

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Je sais qu’à un certain moment on n’écrit pas autrement que sous dictée.

Une voix dont personne ne savait rien et que personne n’avait entendue avant lui a obligé le bonhomme à retrousser les manches en engageant des travaux imprévus, au burin et à la pointe sèche, pour mettre dans la langue de quoi entendre le monde et ses parties, tels que personne ne les avait entendus jusque-là ; reprendre chaque chose dans ses rapports aux autres, le monde, les êtres qui en sont locataires, les événements qui s’y déroulent ; refonder la langue qui est seule susceptible de les dire, la libérer des formes convenues de subordination, plier la ponctuation à cette entreprise, réhabiliter ce que les certitudes académiques ont mis au pilori ; remettre chaque chose avec du jeu dans le jeu, puzzle ou peinture, rythme et coupures.
À côté du monde dans lequel on croit vivre et que l’on croit voir, il y a des mondes que des voyants soudain nous font voir et qui nous donnent la force de ne pas nous livrer à la tyrannie du réel.
L’entreprise a été interrompue au moment même où l’homme est mort en 1947, il ne nous en dira pas plus.

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Mais la voix n’a pas cessé de se faire entendre, car l’écriture a elle aussi ses cordes vocales. Inutile pourtant de frapper, les ponts sont coupés, les volets sont fermés, personne n’est assis sur les marches d’escalier.
En tendant l’oreille sur le parvis de l’église qui surplombe la Muette, on entend pourtant quelque chose qui défie tous les secrets, c’est dimanche, le bourg est désert, on perçoit une rumeur, un bourdonnement, du bas du lac au haut des vignes, une empreinte qui n’est pas si différente de celles que laissent dans le paysage les choses d’autrefois auprès desquelles on a été enfant et vers lesquelles on retourne un jour, le silence de la ruelle, le silence des galets, des roses contre le mur, du crépi des murets juxtaposés comme dans les livres de Ramuz.
On se surprend alors à rebrasser les cartes, et on regarde les choses sans arrière-pensée, comme elles le sont avant d’être dites, et on recommence une partie avec des yeux neufs.

Jean Prod’hom