Là : un oiseau pourrait se poser

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Les ouvriers ont tourné le dos aux pelles et aux pioches, cherchent l’ombre, les cloches de l’église lâchent alors leurs douze coups. Deux sonneries prennent le relais, les enfants se pressent hors du collège et quittent la cour, à la hâte, comme les aigrettes d’un pissenlit. T’as beau chercher, il n’y a bientôt plus personne, des ruines. On entend dans le lointain le bruit d’une fourchette contre une gamelle et on devine le vent dans le gréement des ombellifères. Partout une respiration, creuse et profonde, un souffle au large bord qui pousse le silence bien au-delà de ce qu’on peut entendre.
J’avais 10 ans et habitais Riant-Mont, j’étais seul comme seul un gamin peut l’être, la chaine des raisons avait lâché, mes héros s’étaient éclipsés, plus de oui mais, plus d’histoires, seul aux prises avec un dimanche vide, sur une place immense que je crois reconnaître aujourd’hui. Il est midi, ma tête finit de se vider. Le silence se met à grésiller comme un vieux 33 tours, le lointain s’élargit au-delà des limites du chantier. J’ignore bien comment la routine reprendra la main sur cette fondrière.

Là : un oiseau pourrait se poser, sans crainte.  

A 13 heures un innocent jette la première pierre, puis un deuxième et un troisième, d’autres terminent les travaux, la paix se rétracte, les camions ouvrent alors leur gueule.

Jean Prod’hom

Par ceux qui désignent la lune

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La table de formica est appuyée contre le vieux pétrin, recouverte par de la paperasse, des commandements de payer et un verre vide. Les sourires des visages qui trônent sur la commode ont fait des locataires de ce deux pièces des exilés dont j’aperçois dans le quartier la chevelure et l’inaltérable beauté. Aimés par ceux qui les croisent, les comètes, les oubliés, par ceux qui n’ont rien à perdre, ceux qu’un rayon de soleil fait vivre une fois pour tout, par les amateurs de rédemption, les anges.

Par ceux qui désignent la lune.

Ils tiennent le coup.

Jean Prod’hom

En faire un monde

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J’entends une sirène qui me rappelle l’urgence d’aimer les vivants, de repousser la mort sans me soumettre à sa menace. Mais elle me rappelle aussi ce à quoi elle m’oblige : inventer, chaque jour et de toutes pièces, c’est l’autre urgence.

La mort est le signifiant d’un manque. Quant au reste il n’a pas de nom ; de moindre puissance il vit les fenêtres ouvertes, se faufile et a la couleur de l’imprévu, chante comme un oiseau. Je l’habille avant de le remettre à l’eau et il file. J’ai fait mon travail.

En faire un monde.

Jean Prod’hom