La philosophe

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J’ai craint pour l’équilibre mental d’une philosophe qui avait, dès la première heure, juré fidélité à une manière de penser le monde à laquelle elle voulait rallier ceux qu’on l’avait chargée d’initier. Elle le faisait sans relâche, aveuglément, sans s’apercevoir de la solitude qui grossissait en elle et du désert qu’arasaient ses étranges litanies.

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Elle passait près de nous sans tourner la tête, regardait le monde avec une naïveté consternante, en élevant de part en part de cette alètheia qu’elle disait traquer de hautes buttes incultes qui dérobaient à sa vue l’existence même de ce qui avait motivé l’engagement de ses prédécesseurs, le dévoilement, au prétexte que seules ces garde-fous et un travail incessant pouvaient l’éloigner des distractions qui font écran à la vérité.
Non pas qu’elle se trompât, égarés nous le somme tous peu ou prou, mais qu’elle succombe à une double ignorance et qu’elle oblige ceux qui l’entouraient à feindre qu’ils étaient avec elle dans la partie, alors qu’ils manquaient simplement de ce courage élémentaire qui leur aurait permis de l’avertir du danger qui la guettait, ne lui offrant qu’un silence molletonné dans le boudoir de ses certitudes, voilà qui était inacceptable.
Elle était dans sa filière, avait fixé le cadre et le cap de ses espérances, arrimée comme une désespérée à quelque chose qui l’empêchait de tomber, une pensée qui ronronnait de section constante, toute altérité mise à ban, une pensée qui étranglait son corps de la tête aux pieds jusqu’à la rendre invisible.
La philosophe courait un double danger : demeurer aveugle, sourde et muette, ou succomber à la folie en entendant soudain le chant des sirènes. On n’avait plus le choix, les plus courageux ont fui.

Jean Prod’hom

Langage porte-greffe

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Me semble parfois perdre de vue le propos, m’en désintéresser même et n’avoir en vue que le mouvement de quelques phrases ordinaires qui ne cessent de s’éloigner et de revenir, l’une par l’autre, l’une pour l’autre, dans l’autre, vers l’autre, relancées par une virgule, ou son absence, relayées par un qui ou un que, une imprécision, un silence, une tournure.
S’installe alors le besoin de serrer toujours plus étroitement le jeu des éléments qui concourent à ce quelque chose qui répand ses effets de part en part de ma respiration, sans méthode, rythme et musique sommaires, mélodie toujours davantage épurée tandis que la main se lève et dessine une ondulation spirituelle, ne laissant à la fin que la trace de son surgissement, mais qui aura eu pour effet de porter le trait assez loin et avec suffisamment de force pour qu’il pénètre l’air comme la charrue la terre, sans bruit, puissance du langage qui mène ou ramène les choses là où elles fleurissent et d’où j’étais parti.
Le langage ne se charge que de ce qu’il peut, se retire lorsqu’il en a fini, comme l’un de ces robustes et inusables remorqueurs, la mer est trop haute, il laisse dans son dos le bleu du ciel, une destination, la mémoire. Il est alors temps de mettre un point final et le nez dehors, là où s’élance le greffon que le langage porte-greffe a nourri.

Jean Prod’hom

L'essaim

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Me demandais bien au retour du CHUV comment on allait cet après-midi récupérer l’essaim suspendu à une solide branche de l’un des cerisiers du verger de Marinette, un peu haut à mon goût. Il y avait bien les deux anciens qu’elle avait fait venir de Chavannes-sur-Moudon, mais il était exclu qu’ils montent sur l’échelle, ce n’est plus de leur âge. Je m’y collerai donc, ce n’était pas prévu, enfile la vareuse, les gants, le voile et un chapeau de cardinal.
André est apiculteur, il a perdu ses quinze ruches l’année dernière et marche avec une canne, il commente avec son compère, du pied du cerisier, mes faits et gestes. Je glisse une caissette sous l’essaim avant de secouer la branche. On espère que la reine sera du voyage, il se met à pleuvoir. Je remonte à deux reprises dans le cerisier, pour brosser le solde des ouvrières qui gainent la branche que je scie ensuite et qu’André place à côté de la ruchette, Il faut attendre, impossible de savoir si la reine aura suivi les ouvrières.
Marinette nous offre un café, il pleuvine, le plus petit de mes deux acolytes est un Duc, un paysan à la retraite d’un domaine dont son fils n’a pas voulu et qu’il a remis au fils du second. Le second c’est l’apiculteur, il s’appelle André, André Rossier de Villarzel, mais il n’y a jamais vécu. Serait-on toutefois cousins ? Mon grand-père et ma grand-mère maternels y sont nés en effet dans la dernière décennie du XIXème siècle.
On s’essaie à remonter le temps et à dessiner les branches d’un autre arbre, sans grand succès, personne pour tenir l’échelle. Son père, Louis, a épousé une Perret, mais pas de Perret, que je sache, du côté de ma famille. Pas de Bersier, Cachin, Coigny, Duc, Ducret, Gilléron, Joliquin, Mayor, Miéville, Morattel, Pichonnat, Pochon, Rubattel, Tenthorey, Trolliet ou Veyre du côté de la sienne.
Mais disons que l’apiculteur ne sait pas beaucoup de choses sur son village d’origine, ce qu’il sait c’est que son grand-père a épousé une Vingre et a quitté Villarzel autour des années 1870. Il a fait le charpentier à Cottens pendant plusieurs années avant qu’un accident ne le force à prendre un domaine en fermage du côté de Bremblens, que son fils Louis louera jusqu’à ce que les propriétaires décident, en 1964, de le récupérer. Louis Rossier fera alors l’acquisition d’un domaine sur la colline qui domine Moudon dont André s’occupera et que celui-ci remettra à son fils il y a quelques années.
Avant de quitter Marinette et les deux retraités, je jette un coup d’oeil à la ruchette, elle grésille comme une ligne à haute-tension sous la neige, on a peut-être réussi notre coup. A l’arrêt de bus personne, deux sacs d’école abandonnés sous la pluie. Mais Lili et Mylène sortent soudain du bois avec des secrets plein les yeux. A la maison Arthur malade dort. Quant à Louise, comme souvent lorsqu’elle a passé quelques heures au CHUV, elle fait trembler les murs de la maison.

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Jean Prod’hom