La pince se desserre

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Les enfants sont à l’école, Sandra au Mont, c’est mardi et il fait soleil au Riau. Je laisse en arrière tout ce qui est susceptible de se transformer en remords et envoie à trois jets de pierre les urgences. Je fais un pas, puis deux, trois, ça suffit pour que la pince se desserre.

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Vingt-deux degrés, je me réjouissais de cet instant, retrouver le bois Vuacoz où j’ai vécu tant de belles heures l’année passée, choisir une souche et m’y adosser, avec le chien qui vaque à ses affaires et ce bonheur enfantin d’être dehors et d’y rester.
Eux aussi sont au rendez-vous, mais ils sont à l’air libre depuis samedi à l’aube. Je n’ai besoin de rien sinon de mes mains nues pour disposer d’un peu de place au milieu de leurs chants. Je ne les vois pas mais leurs sifflements montent à la verticale avant de retomber comme des feux d’artifice, ils semblent se comprendre, je ne comprends pas, c’est réconfortant.
Un peu de lecture, de la bruyère, un tapis de mousse et des bouquets de prêles avant que mon corps se défasse, se fragmente, menus atomes qui se dispersent comme des grains de poussière dans un rais de lumière, mon visage tient tout seul près du feu de la forge. Tout se juxtapose mais les choses ont les coudées franches, celles qui portent un nom et celles qui restent muettes, si bien que le verbe se lève : il ôte ses gants et se fait brise.

Jean Prod’hom

CXXII

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Parce qu’il n’avait rien compris à l’idée de vacuité, Jean-Rémy rentra du séminaire les mains vides mais illuminé, avec le sentiment d’être en accord avec lui-même.

– … ne saurait donc exister dans le monde de cause sans effet, ni d’effet sans cause
.
Et le sage se tut. J’étais à deux pas de penser que la cause et l’effet étaient une seule et même chose. Heureusement je m’arrêtai à temps.

– Existe-il une réponse définitive à une question qui ne se pose pas ?
– Oui ! 
– Laquelle ?
– Non ! 

Jean Prod’hom

Une petite Triumph décapotable

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Le printemps est entré ce matin par la fenêtre du fond d’un couloir sombre d’un tea-room de la Gruyère.

J’ai essayé de rattraper sur l’autoroute, pour mieux la voir, une petite Triumph décapotable, mais j’ai dû renoncer par manque d’essence. J’ai écouté la voix de Monsieur Jardinier en faisant le plein, il parlait de primevères et de pensées, de tomates et de pois. Même l’aire du Muguet souriait.

Le Daïla-Lama a abordé ce matin trois questions : Qui suis-je ? Ai-je un début ? Ai-je une fin ? La réponse à la première question entame fortement la notion d’un sujet substantiel, indépendant, patron de la conscience. Les réponses aux deuxième et troisième dépendent de la réponse à la première, elles m’ont rappelé celles que donnaient Epicure et Lucrèce.

Tout au long de la journée, les gens marchaient comme des vieux, voûtés, aussi bien sur la scène où étaient installés le Daïla-Lama, ses disciples et ses assistants que les anonymes qui allaient et venaient dans les travées. J’ai compris que tous ces gens ne se faisaient pas petits exactement pour les mêmes raisons, quoique…  Les anonymes pour ne pas déranger les spectateurs qui regardaient les écrans géants, les seconds par égard pour le maître.

J’ai cru soudain que le Daïla-Lama salivait, j’ai eu mal pour lui. Mais ce n’était que le micro-miniature qui pendait à la commissure gauche de ses lèvres. J’ai eu mal pour moi.

À la question d’un jeune homme qui ressemblait à Tom Cruise et qui lui demandait ce qu’il pensait des mouvements New Age, le Daïla-Lama a répondu qu’il n’aimait pas trop ces pensées qui picoraient à tous les stands.

Le Daïla-Lama était installé au sommet d’un échafaudage molletonné aux couleurs de fête foraine, il m’a donné l’impression d’un homme qui se prépare à jouer avec sérieux une partie qu’il aurait à arbitrer, mais qui doit préciser au préalable les règles, indéfiniment. Et soudain la partie est terminée et t’as rien vu passer !

Le maître et son interprète, Martin Ricard, ont joué une autre partie, une belle partie au cours de laquelle à la fois ils serraient et desserraient les choses. J’ai reçu la réponse aujourd’hui à une question qui ne m’a pas quitté hier. Martin Ricard prend des notes dans la langue du maître, qu’il interprète dans sa propre langue lorsqu’il en reçoit l’ordre.

Tandis que Sa Sainteté rejoignait la communauté tibétaine de Suisse, je suis allé me balader au milieu des stands de ce petit Disneyland, puis je suis remonté près de la patinoire où j’avais parqué ma voiture. C’est le triomphe du printemps sur l’autoroute et au Riau. Je croise la décapotable bleue aperçue ce matin, au Riau Sandra a installé le parasol.

Jean Prod’hom