Emaz chez Veinstein

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« C’est pourquoi je fais une séparation nette entre les deux formes d’écriture. Pour le poème, – on peut revenir à du Bouchet, j’écris aussi loin que possible de moi –, il y a effectivement cette volonté d’écartement, la volonté de ne pas retomber dans le sentimental ou la confession, je m’y exerce depuis le début. Par contre, en ce qui concerne les notes, l’évolution a été inverse. Si l’on prend Lichen, Lichen ou Lichen, encore, on peut dire qu’il s’agit uniquement de notes sur la poésie, de notes de critique. Par contre, depuis Cambouis et Cuisine, je m’approche de quelque chose qui est ou intègre du personnel. Mais ce qui est dessous, je crois, c’est toujours cet écrire-vivre, c’est-à-dire que j’essaie, et la note s’y prête bien, il s’agit d’une forme informe, une forme chewing-gum, une forme élastique, d’intégrer tout ce qui est, le feuilleté de vivre, les multiples strates de nos vies. Par son côté très souple, – Quignard parlait de la variété de l’angle d’attaque dans une Gêne technique à l’égard des fragments, c’est très juste – la note ou le fragment explore un angle du vivre qui est à chaque fois différent : je peux faire une note sur le fait d’être prof, en faire une autre sur Jaccottet, il n’y a aucun problème. Mais vous avez tout à fait raison, il y a une contradiction, ou une tension entre, d’un côté, des poèmes qui vont dans le sens du délavement du moi, sans le perdre – on n’arrive pas à s’exclure complètement – et puis de l’autre, quelque chose qui semble aller vers du plus personnel, sans jamais pourtant épouser la forme du journal. »

Du jour au lendemain, Alain Veinstein reçoit Antoine Emaz, 22 novembre 2012

Les danaïdes

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Des cinquante jeunes femmes que leur père, Danaos, offrit aux cinquante fils d’Egyptos, leur oncle, pour prévenir les inévitables conflits liés à leur succession, des cinquante danaïdes qui plantèrent une aiguille effilée dans le coeur de leurs cousins avant que ceux-ci ne les tuent, de leur arrivée aux Enfers et de leur jugement, la tradition n’aura retenu que la terrible punition qui s’en suivit et le désespoir dans lequel les plongea l’absurdité de leur supplice : les danaïdes noyées dans un désespoir sans fin emplissent encore aujourd’hui des tonneaux sans fond.

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De la tradition, on ne retiendra ici que deux ou trois choses. L’extraordinaire sculpture d’abord que réalisa Rodin à la fin du XIXème siècle pour la Porte de l’Enfer et qu’il intitulera La Source. La chevelure de la suppliciée en pleurs coule sans discontinuer dans la poche de marbre d’où le sculpteur l’a tirée.

Mentionnons encore la représentation assez classique réalisée par John William Waterhouse en 1903 dans laquelle de belles danaïdes aux seins généreux remplissent une bassine avec une telle équanimité qu’on se demande bien pourquoi elles n’ont pas derechef quitté les lieux lorsqu’elles se sont aperçues que la bassine était trouée.

Il y a bien sûr Apollinaire qui les évoque en cette même année 1903 dans sa Chanson du Mal-Aimé :
Mon coeur et ma tête se vident | Tout le ciel s’écoule par eux | O mes tonneaux des Danaïdes | Comment faire pour être heureux | Comme un petit enfant candide

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Si la fontaine que réalisa en 1907 Hugues Jean-Baptiste près de l’église Saint-Vincent-de-Paul à Marseille ne mérite pas notre attention, la plaque de marbre qui avertit le passant que l’eau n’est pas potable doit nous alerter. Le supplice des danaïdes assoiffées est plus grand encore que ne l’imaginait Eschyle.

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Un mot encore sur le bronze de Brancusi, doré à la feuille, réalisé en 1913 que Christies’s adjugea en 2007 pour 19,3 millions. Brancusi a-t-il voulu représenter le visage d’une danaïde désespérée ou, à ce prix, le tonneau sans fond qu’elle est condamnée à remplir ? Nul ne le sait.

Mais il faudra désormais compter avec une nouvelle interprétation iconographique du mythe des Danaïdes, une appellation qui aurait d’ailleurs avantageusement remplacé celle des Trois Danseuses attribuée aux trois nouveaux bâtiments scolaires du Mont-sur-Lausanne en référence à l’oeuvre aérienne de Degas. Pas tellement en raison du gouffre financier dans lequel de telles réalisations plongent immanquablement les communes habitées par une certaine idée du prestige, mais en raison des éviers installés dans l’un de ces nouveaux bâtiments. Que l’affaire se déroule dans les salles de sciences n’est évidemment pas anodin. Mais chaque chose en son temps, penchons-nous pour l’instant sur le renouvellement de l’interprétation du mythe.
Le supplice trouve ici son expression la plus aboutie : l’eau du robinet fixe coule directement, lorsqu’on l’ouvre, dans l’ouverture du trop plein ménagée dans la bonde qui rend le bassin étanche. La scène est nue, brutale, à son comble. Il y a du Maurits Cornelis Escher dans cette réalisation, mais on atteint ici les limites supérieures de l’art, si bien que les danaïdes, habituées pourtant au pire, n’auraient pu survivre à une telle épreuve. L’artiste en a fait l’économie, le désespoir va désormais seul, sans hésiter, dans la nuit d’une salle de sciences vide.

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Jean Prod’hom

Y a-t-il un fauteuil ?

Numériser

Trois notes, trois esquisses, des appels, des illustrations, des formules, trois cris peut-être ou rien de tout cela. Le papier buvard quadrillé au verso duquel papa, qui ne parlait plus ni ne voyait bien, a inscrit ce qui s’apparentent selon toute vraisemblance à des mots, me suit depuis qu’il est mort, ou plus exactement depuis que maman me l’a remis quelques heures avant ou après que les médecins eurent coupé les machines qui l’assistaient depuis plus d’une semaine. Elle m’en a expliqué la genèse au moment de me le confier.
Papa avait voulu lui dire quelque chose alors qu’elle se tenait debout à ses côtés. Elle s’était penchée vers lui pour tenter de comprendre ce qui n’était déjà plus qu’un murmure mêlé à une respiration sans fond. Il essayait en même temps d’un imperceptible mouvement de la main de lui désigner quelque chose, la chaise peut-être, elle ne comprenait pas, il avait eu alors un geste plein d’une violente exaspération, analogue à celle qui l’avait amené quelques jours auparavant à s’attaquer aux tuyaux qui, contre son gré peut-être, le maintenaient attaché à la vie. Elle s’est penchée vers lui une fois encore pour saisir ce qui devenait d’heure en heure toujours plus incompréhensible, toujours plus inaudible. Il a alors, les yeux fermés, griffonné sur un bout papier qu’elle a trouvé sur sa table de nuit et qu’elle lui a tendu – sur un livre j’imagine – trois choses, ou une seule chose qu’il a repris trois fois, nul ne le sait.
Maman n’a pas été en mesure de déchiffrer l’énigmatique message que papa lui a adressé avant de mourir. Ses derniers mots lui resteront donc inconnus. Nous n’en avons jamais parlé depuis, et nous n’en reparlerons plus puisque maman est morte.
Le temps a passé, mais ne passe pas une année sans que je ne me remette au travail, cherche à percer le mystère de cet énigmatique message. J’ai d’abord repéré le mot fourbu, puis le mot orgueil, j’ai cru distinguer la phrase je suis foutu. J’ai lu des mots ronds, des mots barbelés, la dignité, l’innommable, la force, la faiblesse. J’ai entendu la révolte, le désespoir, la paix, les fragments d’un espoir dont papa se disait plein, une distraction qu’il se serait accordée, des formules de l’au-delà, la mention de souvenirs… Me séduisait parmi toutes l’idée qu’il avait voulu représenter, tout à droite du papier buvard, le jardin d’Eden, je voyais là l’esquisse d’un paysage alpin avec un homme qui court en direction de la lisière d’un bois de conifères tandis que dansent sur une portée de musique des grelots. Papa si discret devenait bavard.
J’ai donc été tenté de faire la lumière en ramenant l’illisible du côté des vivants, mais l’illisible se partage les règnes, il est aussi du côté des morts. Scruter ces messages d’un monde intermédiaire, longuement, à l’oeil nu comme à la loupe, ne m’a guère avancé. Je m’y suis fait, papa est mort en nous laissant quelque chose d’illisible.
Il me plaît à penser alors, en guise de consolation, que maman avait raison. Papa lui a bel et bien désigné une chaise pour qu’elle puisse, elle si fatiguée, se reposer. Pour le comprendre elle s’est approchée de lui. Il a alors voulu écrire ce qu’il ne pouvait pas dire et qu’elle ne pouvait pas entendre.
Y a-t-il un fauteuil ?
Jamais maman ne s’est assise. Je crains que les derniers mots ne soient toujours inaudibles, toujours illisibles parce qu’ils sont les premiers mots d’un texte étrange, aussi étranges que les cris du nouveau-né.

Jean Prod’hom