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Première gelée blanche ce matin, moins de zéro degré au Riau, il me faudra fermer l’eau du jardin. Mais le soleil a si vite fait d’éponger les prés que je remets l’opération à plus tard. Louise termine son Club des Cinq, Lili essaye de redonner le moral à Cacao qui vit prostré depuis le passage du goupil, Arthur poursuit son travail sur Victor Hugo, Sandra cuisine. J’installe mon nouvel ordinateur  – c’est-à-dire que je clique et opine du bonnet une ou deux fois –, avant de chercher et trouver une photographie.

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Une ancienne camarade de classe a convié tous élèves de la 6L2 à un repas, quarante ans après la fin de l’école obligatoire. J’ai longuement hésité à répondre à l’invitation, depuis hier la date est fixée, ce sera un samedi soir, le 24 novembre et je m’y rendrai. Je ne sais pas trop bien quoi attendre de ce type de rencontre, je préférerais passer quelques fois inaperçu. Mais les prénoms et les noms de ces anciens camarades ont gardé intact par-dessus le temps, comme dans un piège, quelque chose qu’il me plaît de retrouver un instant.
Je n’ai pas beaucoup de photos de cette époque, il y en a une pourtant que j’ai trouvée au fond de l’une de ces anciennes boîtes à chaussures dont l’usage second est sur le point, comme l’écrit avec le sourire Gérard Genette dans son Apostille, d’être relégué aux antiquités par l’invention du disque dur d’ordinateur, qui en revanche ne pourra jamais servir à emballer des chaussures.
Je compte, nous étions vingt-trois, neuf filles et quatorze garçons sous la direction de Monsieur Pavillard, séparés quelques heures pendant la semaine pour l’enseignement du grec ou de l’anglais. Ce qui me frappe en regardant cette photographie, c’est la manière dont chacun d’eux  – moi excepté – répartit ce qu’il est, tout ce qu’il est, c’est-à-dire sa voix, son prénom et son nom, son écriture pour autant que je m’en souvienne, l’inclinaison de la tête, les bras et les mains, le sourire,… autour d’un axe invisible : une répartition asymétrique, légèrement biaisée, équivalent physique du désir qui les aura fait vivre et qui me les rendra, eux et ce passé, si proches dans quelques jours.
Et lorsque j’y songe encore un instant, chacun d’eux représente dans le théâtre de ma mémoire l’une ou l’autre des quelques façons d’être au monde que je suis capable d’imaginer, essaimant ailleurs cette part invisible d’eux-mêmes dont j’ai eu la chance d’être le familier à l’Elysée, part invisible d’un seul tenant, un peu tordue, marquée depuis toujours et qui les fait balancer d’avant en arrière et sur les côtés.
Restent les noms d’alliance de celles qui se sont mariées depuis notre étrange équipée, qui me rendent ces femmes soudain un peu plus lointaines, je ne peux m’empêcher de considérer ces alliance, au vu de ce qu’on a vécu, comme de petites trahisons.

Jean Prod’hom

Victor Hugo bricole

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Fais un feu dans le poêle avant que les enfants ne se réveillent. C’est rien de le dire, mais on ne va décidément pas vers les beaux jours. Il est temps de renoncer à faire des économies d’énergie et de remettre en route le chauffage central. La neige est tombée sans faire de bruit jusqu’aux Paccots. Reçois par la poste mon nouveau matériel, envoie illico un mot au responsable informatique pour savoir si il y a un master à ma disposition. Sandra descend au CHUV avec Louise.

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Me remets sur mon iPad à la lecture du Dernier Jour du condamné, souligne quelques ficelles et dactylographie deux extraits dans lesquels Victor Hugo bricole, c’est là que je le préfère. Ainsi la description des cours de Bicêtre, ou les chaînes des prisonniers qui vont être envoyés au bagne, domaines dans lesquels ni lui ni le lecteur qu’il imagine ne disposent – ou ne souhaitent user – d’un vocabulaire spécifique, si bien que le lecteur avance à l’estime sans savoir exactement si la phrase qui le conduit va le mener quelque part et lui faire voir quelque chose. Et la belle affaire, c’est qu’il y parvient, miraculeusement.

Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur lui-même. Un des quatre pans de l’édifice (celui qui regarde le levant) est coupé vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que par une grille de fer. Cette grille s’ouvre sur une seconde cour, plus petite que la première, et, comme elle, bloquée de murs et de pignons noirâtres.

Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente à l’autre coin du préau, où les cordons allongés à terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes coupées transversalement de deux en deux pieds par d’autres chaînes plus courtes, à l’extrémité desquelles se rattache un carcan carré, qui s’ouvre au moyen d’une charnière pratiquée à l’un des angles et se ferme à l’angle opposé par un boulon de fer rivé pour tout le voyage sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils figurent assez bien la grande arête d’un poisson.

Sandra et Louise reviennent peu après midi, les résultats sont bons. Travaille avec Arthur qui liste pêle-mêle les aspects qu’il devrait aborder pour présenter judicieusement ce récit. Il doit aussi fournir un résumé en y plaquant le schéma narratif. Le mousse joue le coup, et bien, sur le deuxième chapitre, il décide de construire son travail autour d’une perturbation générale dont le narrateur rend compte dans le paragraphe suivant.

– Condamné à mort! dit la foule; et, tandis qu’on m’emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d’un édifice qui se démolit. Moi, je marchais, ivre et stupéfait. Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu’à l’arrêt de mort, je m’étais senti respirer, palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes; maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. Rien ne m’apparaissait plus sous le même aspect qu’auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela était blanc et pâle, de la couleur d’un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantômes.
Au bas de l’escalier, une noire et sale voiture grillée m’attendait. Au moment d’y monter, je regardai au hasard dans la place.
– Un condamné à mort! criaient les passants en courant vers la voiture. À travers le nuage qui me semblait s’être interposé entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides.
– Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines!

Sandra se rend à Mézières pour un cour de dressage, Louise découvre Le Club des Cinq, plus précisément Le Trésor de l’île, Lili dessine des poneys. Je remets en route le chauffage, il est 18 heures 30.

Jean Prod’hom

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Héli Freymond

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Cure les chenaux du garage, travaux des champs ensuite. Les filles me donnent un sérieux coup de main après midi en brouettant jusqu’au fond du jardin l’herbe lourde que j’ai coupée hier et montée en tas tout à l’heure, elle colle et le râteau qui ne répond pas à mes attentes m’exaspère. C’est à mon mon tour d’aider Arthur que j’ai engagé pour vider les chenaux de la maison. Sandra s’occupe des plantes de la véranda, cuisine et assure la viabilité de notre petite entreprise familiale. Quant à Cacao, il a réintégré la maison et essaie d’oublier le renard.

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Arthur a choisi de présenter en classe Le Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo. J’en profite pour lui raconter la dernière exécution qui a eu lieu en 1868 dans le canton de Vaud. L’histoire se passe dans un hameau au-dessus de Moudon, à dix minutes à pied de Beauregard, et si je peux la lui raconter aujourd’hui, c’est que j’en ai discuté hier avec un paysan dans l’arrière-cour d’une ferme de Corrençon, là où précisément a démarré l’affaire qui s’est conclue, sur les bords de la Broye, par la dernière exécution d’une peine capitale dans le canton de Vaud.
L’homme en parle volontiers, mais ses grands-parents avaient posé une chape de silence sur cette affaire qui n’a été levée qu’au milieu du XXe siècle. Héli Freymond a vécu à deux pas de chez lui – pas étonnant puisqu’il n’y a que 40 habitants à Corrençon –, dans la ferme qu’on aperçoit derrière son hangar. Il me raconte ce qu’un journaliste d’un quotidien local a rappelé en 2010 et que j’ai lu en rentrant, mais sur un autre ton.
Le ressortissant de Corrençon a 25 ans et de la suite dans les idées. il épouse par intérêt une riche propriétaire de Saint-Cierges, Elisa, mais continue à rencontrer en cachette Louise, une pauvre fille, mais bien faite, de Corrençon. Le gaillard encouragé par l’allumeuse n’hésite pas et liquide sa légitime enceinte de quelques mois en la gavant d’arsenic que leur a obligeamment vendu le taupier de Syens.
Mais c’est à la soeur d’Elisa, Méry, que revient la moitié de l’héritage. Hély tente alors de la séduire pour recoller le domaine. Jean, l’ami de Méry, ne voit pas la chose ainsi et essaie de mettre le holà. Héli pour la seconde fois n’hésite pas, il offre à son rival un petit pain de Moudon fourré à la strichnine. Le bougre, solide comme un Mettraux, s’en tire miraculeusement et dénonce sur le champ Héli qui charge derechef Louise de tous les péchés du monde. Ça ne réussit qu’à moitié, Louise sera en effet condamnée à vingt ans de prison, mais la tête d’Héli tombera dans le carré de sciure qu’on avait étendue sur la rive droite de la Broye.

Longue balade avec Sandra entre 4 et 6, par les hauts de Montpreveyres, dans les bois et les prés. On se rend en fin d’après-midi à Rue, Entre terre et mer, une excellente crêperie.

Jean Prod’hom

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