Il nous faudrait aujourd'hui mille Henri Calet

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Il a plu des perles toute la nuit sur les velux, je me réveille avec un peu d’anxiété, c’est que nous allons ce matin, Raymond et moi, faire visiter au élèves de la classe 11 et de la classe 6 la mine des Roches et le quartier qu’elle alimente depuis 1842. C’est la dernière grosse source privée du coin, une source bien vivante, une source qui débite plus de 100 litres-minute. Les propriétaires ont changé il y a peu toutes les conduites, de la plaque Menu – du nom de celui qui l’a fondue en 1905 – jusqu’aux Roches, les Meules, la Croix-Blanche, la Dubarde, en Lussy. J’apprends que les propriétaires du Serget ont renoncé à leur part.
Descends une fois encore dans la chambre de partage, une fois encore m’enthousiasme devant cette galerie de plus de 190 mètres creusée entre 1868 et 1872 qui s’enfonce dans la molasse, admire la ténacité de ces hommes, leur inventivité, la bienveillance des autorités communales.

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Le beau temps revient au milieu de la matinée et il fait soudain si bon au soleil. Je mange à midi avec Raymond, sa femme, son fils et son petit-fils à la Dubarde après avoir jaugé le débit de sa fontaine. Il faudrait que je réalise enfin ce petit ouvrage sur l’histoire de cette mine de 1842 à aujourd’hui, j’ai les informations, mais où trouver le temps ?
Sandra est descendue au CHUV avec Louise, tout va bien, les résultats des examens sont bons. Elle part en début d’après-midi à la HEP présenter le programme de l’option spécifique Mathématiques-physique de l’enseignement obligatoire, je reste avec les enfants.
Les filles, je ne les verrai plus de l’après-midi, il n’en va pas de même d’Arthur qui me demande à 15 heures de l’aider. Il doit répondre à des questions portant sur La Main de Guy de Maupassant. On en termine à 18 heures, trois heures pour répondre tant bien que mal à 24 questions. L’intention de l’enseignant était louable et j’en ai profité pour rendre attentif le mousse sur quelques points que j’étais en mesure d’éclairer. Mais si le travail a été si long et si difficile, c’est qu’Arthur et moi, nous avons eu de grosses difficultés à comprendre toutes les questions. On ne s’est toutefois pas plaints, on a engagé notre coeur et toute notre bonne volonté, on a fait des conjectures, on a remis l’ouvrage sur le métier, rien n’y a fait, certaines questions ont résisté. Mais on a fait au mieux, oui on a fait au mieux, si bien qu’à la fin on a eu quand même l’impression de ne pas être complètement idiots. J’espère qu’Arthur saura écouter et sera en mesure de comprendre les explications de son maître quand il aura à corriger ce travail en classe.
Je pense ce soir aux camarades d’Arthur, qu’ont-ils fait cet après-midi, étaient-ils seuls devant ces difficiles questions. Notre école est, je le crains, une école qui ne connaît guère la bienveillance, ni le pardon ; n’y nagent que ceux qui ont appris à nager ailleurs. Je ne crois pas que notre société ait raison de continuer ainsi.
J’ai proposé autrefois à des amis, un peu pour rire, un peu pour provoquer, mais surtout pour de vrai, qu’on devrait déposer une plainte à la Cour pénale internationale de La Haye contre l’école vaudoise qui met trop souvent nos enfants en danger, personne ne m’a suivi. En guise de réponse on a inventé un concept qui a bon dos, le concept de résilience.
Décidément, il nous faudrait aujourd’hui mille Henri Calet et mille Combat.

Jean Prod’hom

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Fuir ou prendre les devants

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Il est 7 heures 45 lorsque j’ai terminé mon premier tour, c’est-à-dire conduit aux arrêts de bus Arthur à qui j’ai préparé deux sandwiches, Louise, Lili et Mylène, tous dans la 807 que Sandra me laisse cette année le mardi et le jeudi.

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J’entame alors un second tour, à pied cette fois, par le refuge de Ropraz, le chemin aux copeaux, la Moille au Blanc, avec le désagréable sentiment pourtant que mes soucis me précèdent, et que ce sont eux qui commandent. Je n’aime pas ça, d’autant plus que je sais d’expérience qu’il suffirait que je les précède de quelques pas pour que j’en fasse mon affaire, à la manière du dernier des Horaces survivants, Publius Horatius qui, après s’être enfui, tua les trois Curiaces l’un après l’autre. Je m’avise en passant qu’il y a bien moins de différence que je ne le pensais entre fuir et prendre les devants.
Malgré cette grogne qui ne me lâchera pas totalement, je parviens à rassembler dans une arborescence quelques triolets : Inuit, Mentawai et Korubo ; Arctique, Indonésie et Amazonie ; découvertes, colonisation et mondialisation ; exploitation, domination et tourisme. Pour fêter cela, je regarde la première partie de Nanouk l’Esquimau de Flaherti (1922).
Je prépare à manger et une tarte aux pruneaux. Sitôt rentrée Lili se dépêche de monter dans sa chambre où l’attendent ses playmobil, Louise joue de la guitare comme ce matin avant de partir à l’école. Je les redescends à l’arrêt de bus pour 14 heures 20.
Deux heures sont à ma disposition, je regarde la fin de Nanouk l’Esquimau, une merveille, les premières minutes des Derniers Rois de Thulé (1969) de Jean Malaurie que j’ai visionnés il y a quelques jours. Mets de côté les Premiers contacts avec les Korubo (2000) de Richard Charles Wawman mis à la disposition du public sur Daylimotion, et Rendez-vous en terre inconnue (2006) chez les Mentawaï de Natacha Quester-Semeon. Télécharge pour faire bon poids le Kuessipen de Naomi Fontaine. Me voilà paré.
Louise et Lili reviennent comme des boomerangs à 15 heures 45. La grande prend sa guitare, la cadette enfile ses bottes, ses pantalons, sa bombe et ses gants. C’est une voisine qui l’emmène à 16 heures avec sa fille au manège de Curtilles.
Ramasse Arthur à l’arrêt de bus de Corcelles à 16 heures 28, file au Mont pour y être à 16 heures 45. Y suis à 16 heures 50, c’est une réunion obligatoire autour des examens, elle se termine à 17 heures 15. Me demande à la fin à quoi elle a bien servi. A chacune de ces rencontres il me semble qu’apparaît une nouvelle fuite dans la coque de notre vénérable institution. On a beau écoper, la ligne de flottaison se rapproche du bastingage, le bâtiment pris dans la mélasse s’alourdit, on s’agite sur le pont pour faire bon poids, chacun veut l’alléger et il s’enfonce. Est-il bien prudent de continuer ainsi ?
Pour calmer mon humeur maussade, nous allons, Sandra et moi, faire un tour sous la pluie. Jean-Jacques a dégagé le lit du ru qui se jette dans le Riau. On parle de la reprise scolaire de nos enfants. Descends à Ropraz à 20 heures récupérer Arthur que Sandra a déposé en rentrant du Mont. Il est 21 heures 30 lorsque je ferme les écoutilles. Arthur passe encore à la bibliothèque, il souhaiterait un troisième sandwiche pour son pique-nique, je lui propose une pomme, pas sûr que cela lui suffise.

Jean Prod’hom

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La littérature est lyrique tout entière

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Réveil tardif et déjeuner au soleil, on fête discrètement mais tout au long de la journée l’anniversaire d’Arthur qui a eu lieu officiellement hier. Louise enfourche son vélo et on descend à pied jusqu’à Ropraz, par la Moille au Blanc et la Moille Cherry. Oscar se fait électrocuter en s’approchant trop près d’une clôture. Il restera à mes pieds, servile tout au long de la balade.

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Traverse l’exposition que l’Estrée consacre au peintre et sculpteur Jean Marie Borgeaud. Ne trouve pas le lointain d’où proviendrait ce miracle dont parle Christophe Gallaz dans la plaquette de présentation. Pas tellement en raison de ce qui est montré, mais de mon incapacité à demeurer très longtemps libre les yeux ouverts dans les lieux fermés.
Louise est restée avec Oscar sur la place de jeux, Sandra vient nous chercher devant chez les Moinat. Repas d’anniversaire en fin d’après-midi, au cours duquel Arthur nous avertit soudain qu’il doit proposer pour demain un texte à son prof de français, qu’il devra par la suite présenter. Condition ? Que ce texte soit écrit en français et fasse partie du trésor de la littérature. Le mousse se sent pris à la gorge, 13 ans aujourd’hui, nous aussi. Comment aider notre petit ? Dhôtel, Alain-Fournier, Victor Hugo, Tournier,… ? On discute avant d’arrêter la chose suivante : Arthur proposera à son maître Le dernier jour d’un condamné et nous lirons ensemble Les Misérables. Je me demande bien comment ont fait les camarades d’Arthur et leurs parents.
J’essaie, avant de boucler cette journée, de fixer les raisons pour lesquelles il conviendrait d’affirmer que la littérature est lyrique tout entière, et toute écriture un chant. Hymne au courage qui, d’un coup d’aile, ferait passer l’esprit sur l’autre rive, à côté, afin qu’il s’établisse résolument dans le langage, lequel sans lui se retournerait comme un ongle incarné. Je m’arrête là.

Jean Prod’hom

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