Jean-Jacques Rousseau lecteur de Pierre Ménard

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Le dedans de la maison s’est refroidi, mais il fait près de 15 degrés lorsque je monte dans la Yaris ce matin pour aller au Mont. Le calculateur de consommation a perdu la tête, comme toujours les saisons aussi, je fais le plein au Chalet-à-Gobet.
J’enchaîne cinq périodes. J’aborde tout d’abord la question de la situation du monde avant 1914, en un petit quart d’heure, un peu vite j’en conviens, mais il suffit finalement de prendre acte de la volonté de puissance des états aujourd’hui pour comprendre les tensions d’avant-guerre. Ou l’inverse, il suffit de considérer les tensions d’avant-guerre pour comprendre qu’on n’en a pas fini aujourd’hui avec la question des hégémonies.
Une équipe de la classe 6 présente aux petits de la classe 11 le site qu’il vont nourrir tout au long des trois ans qui viennent, avec les modifications que les anciens ont souhaitées, et notamment la création de deux nouvelles rubriques : Découvertes et Débats. Je prépare ensuite la maquette avec le groupe de liaison. L’affaire part sur de bons rails, d’autant plus que les élèves ne souhaitent plus que j’évalue leurs contributions à la fin de l’année. Ça fait une dizaine d’années que j’en rêvais.
Raul m’aide après midi à loguer le site à un service Web qui propose gratuitement de nous décharger de la gestion des commentaires.
Retour au Riau, Elsa et Louise font du vélo, Arthur et Lili sont à Servion. Je termine la seconde des Rêveries d’où j’extrais ceci :

Le jeudi 24 octobre 1776, je suivis après dîner les boulevards jusqu’à la rue du Chemin-Vert par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donnés les sites agréables, et m’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondantes dans ce canton-là. L’une est lepicris hieracioïdes de la famille des composées, et l’autre lebuplevrum falcatum de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surtout dans un pays élevé, savoir lecerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans mon herbier.
Enfin après avoir parcouru en détail plusieurs autres plantes que je voyais encore en fleurs, et dont l’aspect et l’énumération qui m’était familière me donnaient néanmoins toujours du plaisir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. Depuis quelques jours on avait achevé la vendange ; les promeneurs de la ville s’étaient déjà retirés ; les paysans aussi quittaient les champs jusqu’aux travaux d’hiver.


On se retrouve tous, ceux de Servion et les nôtres dans le jardin. Après quoi j’imaginai le récit suivant.

Je remontai après le goûter le chemin à double ornière jusqu’à la Mussily pour gagner par les bois l’ancien réservoir et de là, empruntant l’allée sauvage de feuillus, je me dirigeai vers la Moille-au-Blanc. On avait achevé le déchiquetage de la montagne de foyards et d’épicéas que Daniel avait amenés là ; le camion rouge et fumant avait disparu ; les ouvriers n’allaient plus revenir jusqu’à l’hiver, la place était livrée désormais au silence, et par l’ouverture du bout de l’allée, le brouillard allait descendre sur la Broye et les collines onduler indéfiniment jusqu’aux Vanils. Je m’amusai à identifier les villages avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donnés les changements de perpectives auxquels nous obligent les promenades. Je crus repérer deux villages lointains, si lointains qu’on ne les voyait habituellement pas de la lisère du bois Vuacoz, mais que j’avais traversés autrefois et qui apparaissaient comme par miracle dans l’éclaircie d’une clairière. Cette apparition me réjouit et m’amusa très longtemps si bien que, après avoir parcouru en détail l’horizon qui se découvrait devant moi, je quittai les lieux, sans en avoir tout à fait conscience, et tentai tout en marchant de reconstituer de mémoire le paysage que j’avais eu sous les yeux, je listai les noms de chacun des villages que j’avais aperçus, puis les noms des essences que j’apercevais dans l’ombre, les dernières fleurs de l’été.
Lorque je me retrouvai à deux pas de l’ancien réservoir, je quittai peu à peu ces menues observations pour me livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante que faisait sur moi l’ensemble de tout cela. On avait achevé le déchiquetage de la montagne de foyards et d’épicéas que Daniel avait amenés là ; le camion rouge et fumant avait disparu ; les ouvriers n’allaient plus revenir jusqu’à l’hiver, la place était livrée désormais au silence, et par l’ouverture du bout de l’allée, le brouillard allait descendre sur la Broye et les collines onduler indéfiniment jusqu’aux Vanils.


Rentre alors pour écrire ce qui précède, lis le Pierre Ménard, auteur de Quichotte, puis la troisième, la quatrième et la cinquième des Rêveries d’un promeneur solitaire.

Jean Prod’hom

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Pezzolato PTH 1400/900

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Prépare des sandwiches pour Arthur avant de le déposer à l’arrêt de bus de Corcelles sur la route de Berne, et puis dans la foulée les filles au Torel. Madame A. est en pleurs, les bois de pins et d’eucalyptus entourant la maison de ses parents et de ses frères ont brûlé hier à Lordosa au Portugal, les savoir sains et saufs la console, mais il faudra, comme il y a 22 ans, tout recommencer.
De l’intérieur de la maison c’est un grondement sourd de fond de cale ; du refuge de Ropraz un tohu-bohu de chantier naval ; tout près plus difficile à dire, trop de bruit. Mais j’ai vu la bête, rouge, fumante, une broyeuse déchiqueteuse fabriquée à Envie au sud de Turin et montée sur un camion, un modèle fabriqué par la société Pezzolato pour la Coopérative suisse Sodefor qui exigeait, dit la publicité, une productivité très élevée, sans renoncer à la qualité des plaquettes. Le chargeur hydraulique, équipé d’une commande mobile, introduit des brassées de troncs jusqu’à 80 centimètres de diamètre qu’avalent trois rouleaux dentés. Le système d’expulsion ressemble à celui des becs cueilleurs de maïs. Un seul homme est aux commandes de la PTH 1400 mm (diamètre) / 900 mm (largeur), capable de réduire en plaquettes plus de 300 mètres cubes à l’heure. Oscar reste à bonne distance.
Plus loin le corps se déplie, le dedans et le dehors se cherchent, croisent leur trame avant de s’équilibrer l’un dans l’autre. Pas de quoi appeler du nom d’âme ce qui vient de l’intérieur, rien ne s’élance, mais quelque chose de poreux s’extrait des geôles du corps, laisse la porte ouverte. Entre veille et sommeil sur les chemins du bois Vuacoz, sans affection, un ténu sentiment d’exister, loin de la raison bruyante et des arguments sans pitié qui cadenassent à l’intérieur de nos frêles embarcations les corps légers des sensations. La pensée se défait, ce qui dure au fondement de ce qui ne dure pas monte à la surface, pas de raison que ça s’arrête, qui veut s’y adonner le peut, quelque chose ondule, ce que nous croyions enfouis dedans se noue dans les bords du dehors, le coeur bat à peine, feuilles mortes et rameaux, coule au delta des circonstances.
M’arrache pour me rendre à Montpreveyres acheter de quoi faire des hot-dogs, accueille à midi les filles qui sourient. On mange. Et puis c’est à nouveau l’école.
Lis après le repas la première des Rêveries du promeneur solitaire dont j’extrais ceci :
Sentant enfin tous mes efforts inutiles et me tourmentant à pure perte j’ai pris le seul parti qui me restait à prendre, celui de me soumettre à ma destinée sans plus regimber contre la nécessité. J’ai trouvé dans cette résignation le dédommagement de tous mes maux par la tranquillité qu’elle me procure et qui ne pouvait s’allier avec le travail continuel d’une résistance aussi pénible qu’infructueuse.
Et puis ceci :
Les loisirs de mes promenades journalières ont souvent été remplis de contemplations charmantes dont j’ai regret d’avoir perdu le souvenir. Je fixerai par l’écriture celles qui pourront me venir encore ; chaque fois que je les relirai m’en rendra la jouissance. J’oublierai mes malheurs, mes persécuteurs, mes opprobres, en songeant au prix qu’avait mérité mon cœur.
Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain.
Entame la seconde lorsque j’entends la voix des filles, on grignote des biscuits. Je reste auprès d’elles pendant qu’elles font leurs devoirs. Vais cueillir le mousse à la sortie du bus. C’est le carrousel qui a repris depuis une semaine, Sandra conduit Arthur au trial, on mange à la véranda, Louise fait de la guitare, je descends à Ropraz, et ainsi de suite jusqu’à la nuit.

Jean Prod’hom

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Certains hommes parmi les plus profonds sont comme quelques-unes de nos étoiles brillantes et lointaines, morts depuis longtemps déjà.

Jean Prod’hom