Réveil aux accents de John Reutter

Réveil aux accents de John Reutter, le ciel est dégagé mais le thermomètre de la 807 indique 8 degrés lorsqu’on monte tous les cinq au marché de Grignan. Françoise, Édouard et Valentine sont rentrés ce matin à Vevey.
Peu de monde sur la place, des fraises, du miel, des pélardons. Et un militant du Front de gauche qui se tient sous la fontaine à baldaquin. L’homme est timide, c’est un professeur de philosophie suppléant à Taulignan. Il fera tout pour que la gauche soit en tête dimanche prochain et prépare les législatives des 10 et 17 juin, le philosophe s’y présente.
Au bas de leur tract, quelques tags qui annoncent une mise à jour de la 5ème République et l’installation d’une version 6. Quelques autres mots, résistances, projet, alternatives, émancipation, revenu maximum, difficile de trouver l’intrus.
Au verso, les intentions des candidats du Front de gauche : combattre le système et le réinventer du Vercors aux Baronnies, le refondre loin du libéralisme, des privilèges, des privautés et de la marchandisation du vivant. Ils déclarent pour terminer ouvertement leur opposition à l’exploitation des gaz de schiste.  Il y a dans le front de gauche et chez Mélenchon un petit air de printemps continu. Mais l’invention quotidienne des institutions est une tâche épuisante, on a besoin de nuits et d’un hiver pour rêver et se remettre à inventer. Je bois un sirop d’orgeat au Grenier à sel, il est 11 heures et les couverts sont en place.
Avant de rentrer je m’arrête à la Collégiale, rien de bien intéressant sinon les signes d’un tour de passe-passe pas si lointain que cela, d’une fable qu’on a tenté d’éloigner sans vraiment s’en défaire, qu’on s’est efforcé de désactualiser sans parvenir à se donner de l’air, car finalement la question des fins n’est pas réglée par la laïcisation de l’espace public et les jours du néo-positivisme dans lequel nous a plongés le néolibéralisme économique sont comptés. En rejetant à l’extérieur de l’espace public, ou à l’intérieur de l’espace privé la question des fins, on n’a fait que différer son traitement. Comment agir désormais pour faire bon accueil à cette question alors qu’on a par trop raidi la frontière qui fait desde ces espaces des espaces étanches.
Rebelote, mais je suis un rebelle, Sandra veut m’emmener avec les enfants à Valréas. Cette fois ce n’est pas pour le Marsupilami mais pour Blanche-neige, je résiste, ce sera sans moi. Je lis un petit texte de Jaccottet écrit en 2009, Couleur de terre, qu’il me semble avoir lu ou écrit ce matin en-dessous de Bedarès, la choeur du chemin, le murmure de la rivière, même énigme. Mais est-ce bien une énigme ?

Jean


CIII

Louise et Lili sont méconnaissables, elles concluaitur le nez une paire de lunettes aux verres immenses, l’un rouge et l’autre vert, offertes hier soir à l’occasion d’une séance de cinéma à Oron. Elles écoutent en boucle une chanson sans grand relief qu’elles ont téléchargée sur leur Ipod et qu’elles lancent chacune leur tour, avec un léger décalage. Louise et Lili cherchent le juste retard pour entendre leur chanson en trois D.

Jean Prod’hom

La montagne de la Lance

La montagne de la Lance prise dans la ouate n’a pas bougé, mais le versant sud des collines au-dessus de Nyons se prépare à accueillir le soleil. Plus au sud, du côté d’Aix, le soleil a déjà pris la mesure de l’armée de nuages qui descendaient du nord.
Traverse le village de Grillon et ses logements sociaux, des enfants en sortent sac au dos et suivent comme des somnanbules le père ou la mère, les vacances pascales sont terminées.
Nous sommes 7 clients muets au café de la place avec la radio qui distille de la publicité. C’est la première fois cette année que je me trouve là. Des clients, au bar ou accoudés à une table lisent le journal du jour sans consommer. On entre, on sort, chaque matin c’est la même chose, les nouveaux arrivants saluent, ça va ? ça va ! puis lentement, très lentement quelque chose comme une conversation s’engage, sans queue ni tête, les maux de dos, les candidats à la présidentielle, le jardin, le voisin, les haricots, la pêche, le prix du pain.
Édouard répète dans la matinée des airs de John Rutter. Sandra, Valentine et les enfants font des courses à Valréas, Françoise est allée à la coopérative, je lis en-haut les nouvelles du Provençal.
Ce sera la première fois, mais cet après-midi je visite avec les filles le château de Grignan que je rejoins par mes propres moyens en franchissant le Lez au pied du pont de l’ancien chemin de fer. Le mistral noir souffle si violemment que je l’entends à peine.
On entre donc, Françoise, Valentine, les filles et moi dans la résidence de madame de Grignan, pillée à la Révolution, à l’abandon durant de longues années. Madame Marie Fontaine a commencé les travaux de restauration, le Département et la République ont poursuivi. Elle est aujourd’hui un majestueux garde-robe, tout y est vrai, mais rien n’est d’origine. La plus belle chose demeure la façade qu’a conçu Adhemar et la vue sur la plaine qui penche vers la mer.
On passe en coup de vent ramasser Arthur et Sandra pour une séance de cinéma à Valréas. Un film qui aura eu pour principal mérite de nous faire passer une heure et demie ensemble.
Ce soir, une fois encore on mange comme des rois.  

Jean