La lune incise le ciel bombé



La lune incise le ciel bombé comme un vase, bleu plomb, puis bleu beurre, beau fixe enfin. Les enfants sourient au réveil. Température douce d’or tout le jour. Fais un feu pourtant. Tout ça me réjouit, sans compter que Louise égrène quelques notes du Printemps. Elle me demande de la conseiller pour son audition, ce que je fais, la descends au bus, elle a, contrairement à la veille, de l’énergie à revendre.
Lili coiffe ses longs cheveux qu’elle noue en queue de cheval, je lui laisse le volant de la voiture jusqu’au carrefour. Sur la route du collège, les pare-neige sont en tas, l’ombre des piquets dressés comme des gnomons s’est raccourcie. Photocopie les 5 premières scènes du Malade imaginaire.
Un élève présente les 6 artistes que la Banque nationale a choisis pour faire bonne figure sur les billets de banque : Charles Ferdinand Ramuz, Alberto Giacometti, Arthur Honegger, Sophie Taeuber-Arp, Le Corbusier. Et Jacob Burckhardt. Belle alliance contre nature de l’équivalent général et du sans prix.
Ne sais pas trop bien ce qu’on peut faire avec les élèves de la 9, aux limites de l’infans, grands pourtant, solides. Je prie un élève de descendre aux travaux manuels pour bricoler sa ceinture et le libérer de l’inquiétude continue qu’il semble avoir de perdre ses pantalons ou sa raison. Il y consent. Suis fatigué, le leur dit, leur remonte les bretelles, le camp polysportif branle au manche, ça fait un certain effet. Me voilà tranquille jusqu’à la fin de la matinée.
M’arrête au Chalet des Enfants, bois une camomille sur la terrasse, avec d’un côté l’eau de la fontaine qui coule en abondance malgré la sécheresse, de l’autre celui de huit retraités qui poursuivent les conversations commencées sur les banc d’école, en plus disciplinés. Les groupes lorsqu’ils ne visent pas l’efficacité sont des plaies, ils sont des monstres lorsqu’ils la visent.
Le vent d’ouest fait du bien. Un tracteur herse la prairie qui descend jusqu’au bois. Je ferme aux poules avant de me rendre à Moudon pour l’Assemblée générale du Trial. Sandra et les enfant vont à Ropraz manger chez les Moinat.

Jean

C'est un un bruit de crécelle

Il y a des voix qui sonnent juste, celle par exemple du conseiller national Christian van Singer rencontré ce matin dans la salle de commission numéro 3 du Palais fédéral, un militant vert honnête, indépendant, phrases courtes, propos sans ambiguïté apparente, sans exagération ni pathos. Avec ce petit air désespéré qui donne un peu de lest aux discours si souvent creux des politiciens, sourcils à la voûte surbaissée, un homme d’un certain âge qui n’a au fond plus rien à perdre, qui ne tient pas à gagner des majorités. De ces gens qu’on imagine ailleurs que dans l’arène politique, sans grande efficacité – ou souterraine – dont la rencontre ne produit pas d’autre effet que le rappel qu’ils existent.
Malgré le froid, cinq degrés au-dessous de zéro, on vit à l’intérieur de soi un temps de primevères, c’est à cause du ciel et de l’étrangeté des lieux, perceptible tout autant derrière le vitrage du café de l’Arena que sur l’esplanade du Palais fédéral. Mais aucune fleur ne se fait voir, on les attend, ce sont des mouchoirs en papier froissés qui traînent dans les jardinets qui s’étendent au pied du mur de soutènement de l’esplanade. Je cherche encore, pas de jonquilles, elles auraient déjà dû apparaître si les choses suivaient le cours de nos désirs.
H. a oublié le cadeau qu’elle a acheté pour Christian van Singer, je retourne au bâtiment de la Zivilschutzanlage pour le récupérer. Je surprends ce lieu qui ne s’attendait pas à mon retour, je ne devrais pas être là, profite sans modération du plaisir qui m’est donné de voir ce que je n’aurais pas dû voir, voir les choses telles qu’elles sont quand je n’y suis pas, c’est-à-dire un peu comme la première fois, ou à revers. On peut, je crois, être dedans et dehors, à certaines conditions que je commence à apprivoiser.
Dans le tram 9 qui me ramène au Palais, une vieille dame me sourit, elle cherche à lire ce qui est écrit sur mon badge. Je lui souris mais hésite pourtant à lui faire voir distinctement ce qui l’intrigue, inquiet de ne pouvoir lui répondre si elle m’adresse la parole. Elle a la peau sur le visage, fine et presque bleue, un ours doré à la feuille épinglé sur le col de son manteau de laine, vert militaire. On voit les os de son crâne, ses mâchoires animales, les orbites de ses yeux. J’aperçois l’objet vers lequelle elle tend. La mort qui rôde n’empêche pas qu’on se sourie.
J’entre dans le Palais avec mon appareil de photos, interdit dans le saint des saints politiques, pour faire quelques photos de la salle de commissions, des élèves avec Christian van Singer.
On se donne rendez-vous à la Zivilschutzanlage, je m’écarte alors du chemin qu’empruntent les élèves en me laissant dériver à l’arrière, fais une photo du Kornplatz aperçu ce matin, dans le soleil et sous les arcades, juste après le pont qu’emprunte le tram numéro 9 pour franchir l’Aar.
Toute l’après-midi et le soir à aider les élèves à rédiger les interventions de demain, j’en sors défait. Puise toutefois encore, dans le peu qui me reste, ce qui me manque pour écrire ces notes.

Jean

Le ciel est dégagé

Le ciel est dégagé, prés et lisières d’or, longues ombres qui s’échappent par manque d’attention, on détourne les yeux et tout redevient comme la veille. On fait faux, il faudrait persévérer dans les hésitations et les nuances de ce qui commence à peine, ce dans quoi on est immergé lorsqu’on sort de la nuit, ne pas renoncer et ne pas fermer les yeux, ne pas entrer dans ces filières qui ne mènent nulle part sinon au regret. Impossible pourtant de reprendre et commencer juste, notre condition l’interdit, y penser nous réconforte parfois.
Préparer le feu pour commencer, la table ensuite que Sandra garnit, c’est l’anniversaire de la grand-maman des enfants qui viendra à midi, avec Michel, comme tous les jeudis – et les vendredis – , leur faire à manger. Lili a perdu une nouvelle dent hier et se demande s’il est bien nécessaire de laver celles qui restent.
Une dernière plaque de neige, longue langue qui longe le bois derrière le Chauderonnet. Des colonnes de fumées s’élancent, tordues, au-dessus des haies et des palissades de l’Escargotière. Là-bas, du feu, ils en font presque toute l’année.
La creuse se poursuit au Mont, on entend les craquements de la souche du marronnier tronçonné il y a quelques semains et qui faisait des grappes de fleurs blanches et roses. Les camions se succèdent avant de disparaître avec leur chargement je ne sais où.
Pour le reste, j’enchaîne 8 périodes, avec une maigre pose à midi. Essaie de faire voir aux élèves de la classe 11 que la grammaire ne conduit pas exclusivement à accorder correctement le verbe avec le sujet, mais aussi à mieux comprendre la puissance générative de la langue, à nous en proposer une représentation dont il est nécessaire de disposer pour qu’elle ne nous abuse pas et qu’on la considère non plus seulement comme un véhicule, mais encore comme cette singularité relevant du monde des choses dont elle est issue, et située à la source du miracle dont elle fournit une image. J’essaie de leur montrer également la nature particulière du verbe être, des verbes paraître, rester ou devenir, si essentiels à leur vie d’adolescents, des verbes avec lesquels il faut faire pour devenir celui qu’on est et approcher la ribambelle de fantômes qui nous habitent, dans une société qui ne nous attendait pas. Ça fait beaucoup.
Je leur raconte ensuite le rêve qui a mobilisé près de la moitié de la population européenne de 1917 à 1991, la succession des dérives qui ont conduit Gorbatchev a entrouvrir, dès 1985, les portes de la fin. Le 25 décembre 1991, le monde se réveille, la bouche pleine, pluralisme et économie de marché, c’est la fin d’un rêve. Gorbatchev regrette aujourd’hui, il aurait fallu des réformes, plus de réformes et plus vite. Les oligarques feront le reste.
Arthur m’attend à la maison, je le dépose à Ropraz avant de partir pour Vulliens. C’est partout le printemps d’avant le printemps, vieilles herbes jaune filasse, vert tendre, sans brillance. M’arrête pour la premiere fois cette année sur le banc de l’épicerie de Carrouge, au soleil, mange un pain de poire et bois une eau minérale.
Reviens de la poterie avec les filles par Montpreveyres. Louise est fatiguée, mal à l’épaule, aux chevilles, au cuisses, partout. Les nouveaux poteaux téléphoniques entre le village et le Riau sont dressés.  

Jean