48

Les grognements du sanglier, les cris de la fouine, les grincements de la chauve-souris couvraient autrefois le bruit sauvage que faisait entendre sur le parchemin la plume saturée de fiel des poètes. Ce sont les coups de becs du pic contre l’arbre mort qui couvrent aujourd’hui les activités illicites des poètes, leurs doigts gourds martelant sur leurs machines une étrange litanie, celle des tweets désespérés.

Jean Prod’hom

Arthur est réveillé

Arthur est réveillé lorsque je me lève à 6 heures et demie, le ciel est dégagé, on part à 8. Petite halte à la COOP de Charmey où le mousse ajoute à son casse-croûte un paquet de bonbons qui n’était pas prévu. Lui retiens la somme sur le salaire que lui vaudra le ravitaillement en bois du mois prochain. Son forfait ne me fait pourtant pas hésiter, je le confie aux amis du club de trial. Il fait grand soleil.
Sors de Charmey par le chemin de la Petite Fin, passe sous le parc à biches, les clôtures ont été déposées. D’en haut on voit le gâchis de la police des constructions. Aucun propriétaire ne s’en cache, chacun en fait à sa tête, veut s’émanciper des idées que la pratique du lego lui a imposées, il y a choisi une construction aux normes minergie, aux formes originales, à l’orientation originale, si originale que toutes ces bâtisses se ressemblent ou ne ressemblent à rien, un chantier où tout semble en sursis. Tout indique que rien ne durera, resteront des ruines trop jeunes pour être crédibles.
La neige fond, fait la place à l’odeur de la terre, quelque chose de la pourriture sur les bas-côtés, la sève aussi, le souvenir du trèfle alpin, l’odeur de résine surchauffée, quelque chose qui rôtit. Plus loin un bassin à l’eau généreuse où je fais le plein, des pains de glace tout autour.
Entame alors 400 mètres de montée dans la neige de printemps, sans rien à me mettre sous les pieds, j’enfonce, brasse la neige, il en est tombé là bien plus qu’au Riau. Me faut-il accélérer l’allure et transpirer, m’alléger ainsi en espérant que le manteau neigeux tiendra ? Des sportifs correctement chaussés, raquettes ou peaux de phoque me dépassent allégrement. Songe à acquérir dès demain une paire de raquettes.
Il me faudra deux bonnes heures avant de parvenir à Vounetz, sur les boulevards offerts à ceux qui n’ont pas d’ailes. Sandra et les filles ont rejoint les skieurs. Je leur envoie un message depuis le téléphone que j’emporte pour la première fois. Ça marche, on se retrouve tous pour le repas de midi, il est une heure.
Décide de redescendre par le même chemin, R. et son frère m’accompagnent. Le premier a des raquettes, je l’observe, ma décision est prise.
A Montminard, entre Vounetz et Charmey, on retrouve la fontaine, le soleil a fait fondre les pains de glace. Victor attend sur un billot d’épicéa la Saint-Joseph. On discute, il a travaillé une grosse partie de sa vie à la scierie, il n’aime pas l’hiver, c’est pour cela qu’il est là, il attend le 19 mars. Il aime les longues marches, partir de nuit, thermos et viande séchée. Je lui demande si je peux faire une photo, oui mais ça coûte de faire le mannequin. Je lui propose un verre à Charmey, ah ! moi les bistrots, faire le mannequin, à 73 ans, tant qu’on peut en rire, le soleil ne coûte rien.
J’ai transporté dans mon petit sac à dos ton Carnet de notes 2001-2010, un petit kilo. Je pensais en lire quelques pages chez Dudu ou à la Vounetz. Pas eu le temps, juste le temps d’avancer, marcher, et ça m’a fait du bien.
Arthur va skier encore un peu, c’est la maman de L. qui le ramènera. La COOP de Charmey où on devait se retrouver pour faire quelques courses est fermée, Sandra et les filles rentrent pour leur compte. A Broc on prépare le carnaval. Je les rejoins au Riau peu après.
Ceci encore : deux mésanges charbonnières. L’une à l’aller, l’autre au retour, toutes les deux le soleil sur le ventre, leur chant dans le ciel.

Jean

Me demande sitôt réveillé

Me demande sitôt réveillé comment je ferai la semaine prochaine à Berne pour tenir ma petite entreprise. Décide de différer jusqu’au soir cette inquiétude pour ne pas assombrir une journée qui ne le demande pas.
Par le velux, un convoi de nuages venant de l’ouest, des lambeaux plutôt, mêlés à de la cendre, étagés, sans qu’on sache vraiment s’il fuient ou vont de l’avant, eux ne se posent pas la question, commandés par l’unique désir d’être la où ils sont avec les autres, c’est en cela qu’ils sont mystérieux. On aperçoit parfois au milieu de cette agitation, derrière le rideau qui s’entrouvre, des morceaux de ciel bleu. Je remue les doigts, puis les bras, mon dos fort pris à parti hier entre Charmey et Vounetz répond à contretemps.
Quelques degrés se sont ajoutés à ceux d’hier dans la maison. On hésite à répéter aux filles, une dernière fois, de mettre une jaquette et des chaussettes au saut du lit. Quelques mouches se réveillent. Je me rendors avec le pressentiment que je ne verrai rien de cette matinée. Les filles nous appellent pour le déjeuner qu’elles ont préparé.
Les enfants travaillent une partie de l’après-midi pour l’école, Sandra avec les filles en-bas, Arthur seul dans sa chambre. Je crois bien qu’ils ne savent pas toujours ce qu’ils font et pourquoi ils le font. On aimerait bien parfois que ceux qui sont à l’origine de ces travaux réfléchissent avec eux.
Grande boucle dans la neige, par le sentier d’en-haut et le refuge de Corcelles. Dans le verger du Chauderonnet, un vieux pommier a versé. Je croise au retour Ch. qui me raconte : c’est la bise et la neige, le vieil arbre n’a pas supporté. Mais les vaches sont un peu responsables aussi, elles viennent pâturer à la belle saison et y frottent leurs flancs, ce sont des pommiers que le grand-père a plantés, ou l’arrière-grand-père. Le plus faible, recouvert de mousse et de lichen, a laissé ses racines dans la terre. Ils vont en planter un nouveau, mais il devront interdire aux vaches de pâturer. Ch. m’apprend qu’il va commencer une école en Valais dans laquelle on apprend les métiers de la terre.
Le temps s’est refermé sur le monde, temps d’huître encore, et pour confirmer cette image, le soleil apparaît pâle comme une perle derrière les nuages.
Je ramasse 4 oeufs au poulailler. A l’ouest, tout à l’ouest, les restes d’un immense incendie, braises lentement noircies par des fumées âcres. Il est temps de préparer ma semaine à Berne.

Jean