Moins de 15 degrés sous zéro

Moins de 15 degrés sous zéro avant le lever du jour, mais la bise ne siffle plus, les tuiles ont cessé de trembler, la charpente se repose désormais. Je fais du feu dans le poêle en écoutant les nouvelles, ici les politiques ne lâcheront plus la langue de bois jusqu’à mars. Il fait encore nuit lorsque je pars au Mont, dans le ciel la lune décroît, elle regarde ailleurs, se détourne de nos affaires – son autre vie – s’impose à d’autres, comme le soleil d’été à l’aurore, lorsque la montagne ne parvient pas à le contenir derrière l’horizon.
Les préparatifs pour Berne vont bon train et quelques élèves de la classe 11 font voir un enthousiasme solide, ils ont compris, ceux-là, que ce qui donne de l’assise à ce qu’ils disent, c’est aussi ce qui les élève. Ainsi H. qui disait sa crainte abyssale de parler en public ne lâche plus désormais la parole lorsqu’on la lui donne, s’en saisit même, convaincue que son propos fera avancer les choses. Et les choses avancent. Pour le reste, bien des aspects de cette semaine que nous allons passer à Berne m’inquiètent un peu. Seront-ils à la hauteur ? Et moi assez détaché pour ne pas les encombrer de ma présence ?
De la classe 9 on n’aperçoit qu’à peine les crêtes du Jura dont d’épaisses poussières ont fait disparaître les contreforts. Le gris du ciel s’est glissé derrière, un timide pinceau d’aquarelle a passé un peu de bleu pour indiquer l’horizon, trait timide mais large qui ondule, plein d’eau et de rondeurs. Rien ne bouge. Certains élèves attendent, ils font ce qui leur est demandé puisqu’il le faut bien, à moins qu’ils parviennent à l’éviter, ils ne se risquent pas à sortir la tête loin de leurs épaules, ils veillent, intègres.
Lance les élèves de la 6 sur l’écriture en creux de cinq événements, – correspondant chacun à l’un des jours qu’ils ont passés à Crans-Montana –, qu’ils auront à taire, ou à représenter comme une empreinte fait voir ce qui n’est plus. Ils disposeront à cet effet d’une subordonnée, d’un groupe prépositionnel et d’un groupe nominal. Pas plus pas moins étant admis qu’ils pourront désobéir.
Le soleil est entré dans la Yaris lorsque je quitte le collège et je le remonte jusqu’au Riau. Ça fait une éternité qu’on ne l’avait pas vu. Les enfant ont le sourire, Arthur part avec Sandra sur Moudon pour s’informer de la voie qu’il pourrait emprunter dès la fin de l’été prochain. Il me semble que les choses sont déjà bien avancées et qu’il se dirige dans la direction qui fut celle de sa mère. Je n’en suis pas mécontent.
Lili me confie, tandis que je l’accompagne à Mézières pour sa leçon de flûte, qu’elle se réjouit de jeudi, à cause de la poterie et de M. qu’elle se réjouit de revoir ; de mercredi et des poneys aussi quand bien même elle n’est pas sûre que le sol du manège soit assez tendre. Pour le reste elle dessine des coeurs, épelle les noms de ses prétendants, demain c’est la Saint-Valentin. Je trouve un peu de temps pour lire quelques pages de ton Carnet, au Central devant un thé. La demi-heure passe sans que je puisse la ralentir.
On se rend à Oron récupérer Louise. On passe d’abord à la boulangerie et on grignote deux pièces sèches percées d’un coeur sur les escaliers du bâtiment dans lequel Louise prend ses cours de guitare et de solfège, on y croise G. et sa fille qui attendent comme nous, Louise sort enfin, enchantée. Elle croque sa pièce sèche. Sitôt rentrée elle joue en boucle une valse de Daniel Fortea qu’elle travaille depuis la semaine passée. Je passe la soirée à la bibliothèque, me couche à plus de minuit. Je crois bien que toutes nos vies se ressemblent, qu’on ne le sait pas toujours, ou seulement tard dans la nuit.

Jean

Un air glacé

Un air glacé m’accueille au bas des escaliers, la porte d’entrée est en effet restée entrouverte toute la nuit. La mauvaise humeur me gagne, incapable de la raisonner : le dernier qui est allé se coucher n’a pas pris la peine de tirer le loquet de la vieille porte qui s’ouvre au moindre coup de vent, je le sais, tout le monde le sait. Qui est donc monté se coucher en dernier ? Pas moi. A quoi bon tous ces efforts pour tenir le froid hors de la maison,… J’ai bien conscience que je file le mauvais coton mais la connaissance de cette vilaine habitude ne suffit pas à m’attendrir, le feu tousse, je m’agite, inquiet que le bus parte sans les garçons, précipitation, je m’en veux. Mes premiers pas dans la journée sont bien aigres.
Petite rédemption au retour. Louise joue en boucle une valse de Daniel Fortea. M’assieds près d’elle, submergé par la douceur de cet air simple, les égards que Louise lui porte, le soin qu’elle y met. Lili s’exerce aux majuscules. L’avenir est à nouveau possible. Tout est beau d’un coup, la route blanche jusqu’au château, noire de pluie au Torel. Je passe à la Goille régler la livraison des deux stères que F. nous a livrées il y a quelques semaines. La valse et le grand air assurent ma guérison.
Prépare avec les élèves le travail de la semaine prochaine, les persuade qu’il y a une vie en mon absence, qu’ils ont toutes les qualités pour ne pas chasser les questions qui tardent à trouver une réponse. La panne de courant au milieu de la matinée réjouit un bref instant les collaborateurs du collège, tout le monde stoppe ses activités, tous, comme si ces petites catastrophes redonnaient un peu de jeu à ce qui n’en a plus guère. Et ce qu’on a perdu de vue revient, on salue cette sensation de vacances qui nous rapproche, à la dérobée, de quelque chose qui fait partie de notre secret. On regarde avec le sourire ceux qui sourient. On rêve que cette panne dure, sème son joli poison plus loin.
Par la fenêtre on aperçoit le Jura desserrer l’étau mou des nuages, le soleil en profite pour s’engouffrer dans la Vallée de Joux, puis c’est au tour des fumées du quartier de briller bleues au-dessus des cheminées. Quelques minutes dans la classe vide, le temps passe, personne, ce n’est pas désagréable de ne pas être là, avec la trotteuse qui court dans le vide et hausse les battements de son coeur. Me lance dans l’air tiède de cette fin d’après-midi, satisfait d’en avoir fini, pressé de retrouver le Riau. On a gagné plus de vingt degrés en deux jours, la pluie a déglacé les alentours, le froid retrouve un nom, la neige colle, le noir se mélange au gris, on se réveille soudain dans le coeur d’une huître.

Jean

(FP) Faire subir aux choses d'infimes variations de langage

Plutôt que de vouloir saisir l’essence immobile des choses, tenter d’en dégager la vérité et le passé qui les vertèbre, sans lesquels elles n’auraient pas reçu de nom, il m’avait confié qu’il souhaitait plus modestement s’en approcher, en tenant compte de ce qui advient d’elles lorsqu’on fait subir, en leur voisinage, d’infimes variations de langage, et qu’on les confronte sans les raidir à la diversité de nos humeurs, à la lenteur des jours qui passent, au temps qu’il fait, à l’horizon, au hasard.
C’est là peut-être que la littérature a tout son sens, parce que c’est elle qui, multipliant les chemins, détours ou raccourcis, nous affranchit de celui qu’on emprunte jusqu’à plus soif, nous détourne de ce qu’on ne cesse de voir, en nous invitant à répéter après elle les formules avec lesquelles elle se confond pour nous orienter autrement hors d’elle. Sans cela le paysage ne serait qu’un visage fini et ton visage une promesse passée.
Si on n’usait de nos forces que pour lever les obstacles qui se présentent et contre lesquels on se bat sans compter jusqu’à l’épuisement, si on ne contournait pas par ruse ce qui jour après jour nous laisse insatisfaits, si on ne mélangeait pas un peu les mots et les choses, dans quelle disposition serions-nous ? Et quel temps nous resterait-il pour aimer ? (P)

Jean Prod’hom