Dimanche 5 février 2012

L’essentiel sur lequel se greffent nos actions, les grands froids le ramènent d’un coup : rester vivant quoi qu’il en soi, on payera le prix, et veiller à ce qu’on dispose d’un filet d’eau, de pain et de bois secs pour assurer l’avenir de notre progéniture et la pérennité de l’espèce, guère plus. Notre aventure est fragile, on la sent à la merci d’un tremblement qui se prolongerait. C’est sur le terreau du sursis que fleurit le rire de nos enfants.
Ils sont au lit la tête hors-gel, des récits les font patienter tandis que la bise siffle, ils lisent l’autre vie, celle qui se développe dans la chaleur ouatée du leurre, lèvent les paupières par instant et regardent absents par la fenêtre le temps qui bute et qui se prend les pieds dans la glace. Les chenaux sont de pierre, le sable fait masse, les oiseaux voltigent entre les pinces du froid. Je peine à réchauffer quelques idées qui s’égouttent avant de filer au caniveau, puisse le tout tenir jusqu’au printemps.



Jean Prod’hom

Des Forêts et Bergounioux levés de bonne heure

Me 28. 11. 2001


Levé à six heures. Je prends congé de Cathy, qui se rend au laboratoire et descendra demain à Poitiers. Nous ne serons pas très loin l’un de l’autre. Je couvre deux pages sur le Limousin puis fais mon bagage et me rends à la gare Montparnasse. Je passe au guichet faire modifier mon billet pour Rouen. Départ à trois heures moins le quart. J’avais réservé une place en wagon fumeurs et le regrette. Mon voisin m’asphyxie, avec sa Gitane. J’ai repris Ostinato, entamé il y a quelques années, et délaissé. Décidément réfractaire à ce langage scolaire, aux abstractions («orgueil», «lâcheté», «outil ébréché du langage»), à cette casuistique datée, ébréchée, pour le coup. Un grand bourgeois qui n’a jamais connu de difficultés que génériques et dont les réflexions, le «style», pourtant, sont génériques. J’ai emporté d’autres livres mais j’hésite à les ouvrir de peur d’être fatigué, en soirée, pour parler.

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010


Levé de bonne heure, il ne fait que réitérer la question laissée en souffrance la veille au soir, après quoi, faute de trouver à y répondre, il l’écarte avec dépit pour se remettre à l’ouvrage, mais comment y parvenir tant qu’elle n’aura pas été résolue ? Il se prend alors le front entre les mains, et c’est dans cette posture apparemment réfléchie qu’il commence une journée qui déjà s’annonce aussi ardue que la précédente, comme il en ira sans doute de toutes celles à venir, sauf à passer outre en affectant de tenir la question pour négligeable, et au demeurant rien ne dit qu’elle ne le soit pas.

Quiconque remplit honnêtement sa besogne quotidienne ne gaspille pas son temps à s’interroger sur la manière de s’en acquitter au mieux, il lui suffit, le soir venu, d’éprouver la satisfaction de l’avoir tant bien que mal accomplie, il n’en demande pas davantage, et c’est ainsi qu’il vit en paix avec lui-même, l’heureux homme, qu’on se gardera toutefois de prendre pour modèle, ce qui reviendrait à préférer le réconfort sans risque ni péril au plaisir de la recherche aventureuse.

Louis-René des Forêts, Pas à pas jusqu’au dernier, Mercure de France, 2001

Voyage au centre de la terre

La réussite d’une expédition au centre de la terre nécessite en amont de longues et difficiles études, l’aide aussi de ceux qui en savent plus que vous, une préparation soignée, de lourds sacrifices, un peu de hasard, le dos solide et le coeur bien accroché. Axel Lidenbrock et son oncle Otto en savent quelque chose, le chemin est long de la Köningstrasse à Hambourg jusqu’aux contreforts du Sneffels près de Reykjavik. Plus d’un tiers du récit de Jules Verne – publié en 1867 – en témoigne, c’est alors seulement que la descente dans les entrailles de la terre peut commencer : entrés sur les traces d’Arne Saknussemm dans un volcan situé aux confins du monde, dans la région des neiges éternelles, les aventuriers en ressortent sous le ciel de Sicile par la cheminée d’un volcan entouré de verdure infinie : le Stromboli. Des pêcheurs les recueillent, ils ont côtoyé la préhistoire, découvert des trésors, confirmé des hypothèses et frôlé la mort. Un seul regret chez Otto Lidenbrock, celui de ce que les circonstances, plus fortes que sa volonté, ne lui ont pas permis de suivre jusqu’au centre de la terre les traces du voyageur islandais qui l’avait précédé.


Voyage au centre de la terre | Eric Brevig

Si l’adaptation cinématographique qu’Henry Levin fait du récit de Jules Verne en 1960 vaut aujourd’hui pour le vieillissement prématuré des trucages et des incrustations, celle qu’en propose Eric Brevig en 2008 constitue une illustration saisissante de la mutation de nos façons de saisir le monde et du virage épistémologique que vit notre époque : pas besoin de matériel ni de préparatifs pour descendre dans les entrailles de la terre, un petit sac à dos fait l’affaire. Se laisser tomber ensuite dans le puits, se laisser glisser dans la nuit, jouissances et vertiges. La connaissance c’est comme une fête foraine, on y accède sans y toucher, en gardant sa bonne humeur et en variant les attractions : train fantôme et grand huit, chute libre et marelle. Nous y voici, les luminaires ne manquent pas au Luna Park. Il faut le dire, la vérité c’est d’abord une émotion. Trevor, le héros du film l’avoue à plusieurs reprises, ce qu’il déteste par-dessus tout ce sont les sorties pédagogiques. Un bémol pourtant dans cette aventure, un regret, un seul, celui de Sean, le neveu et assistant du savant qui avoue soudain n’avoir jamais lu le récit de Jules Verne.

Jean Prod’hom