J’ai rencontré ce matin Sami et Tina

J’ai rencontré ce matin Sami et Tina à la Croix-d’or, à deux pas de l’entrée du chapiteau installé pour l’hiver sur la place d’Armes. Zapata les a engagés pour la prochaine saison, ils travaillent dur.

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On a bu un café, parlé de choses et d’autres ; pas simple de vivre aujourd’hui du cirque, on a bien ri quand même. Il se sont mariés l’été passé, civilement. Faut dire que lui est turc, musulman, plutôt agnostique, mais croyant lorsque les choses vont mal. Elle, elle est française, catholique par ses parents, résolument athée aujourd’hui, mais elle n’hésite pas à prier avant d’entrer en scène. Voilà.
Ah ! j’oubliais, ce sont des funambules. Vous aimeriez sans doute beaucoup Sami et Tina.

Il n’est pas rare que des associations

Il n’est pas rare que des associations invitent des intellectuels, des essayistes ou des philosophes à s’adresser à de jeunes enfants sur l’un ou l’autre des aspects essentiels de notre vie : la musique, l’image, le bruit, le temps, l’espace, le nombre… Ces conférences que des éditeurs intelligents mettent parfois sur le marché me sont toujours apparues comme des moments de grâce, ne laissant guère d’ombre et me persuadant la plupart du temps que je suis assez compétent pour être du côté de ceux qui savent, face à des gamins qui ont encore tout à prouver.
Mais en temps normal, quand ces grands hommes s’adressent à leurs pairs, travaillant à l’oeuvre dont se souviendra la postérité, je me retrouve comme les enfants de tout à l’heure, mais sans la sollicitude et la patience qu’ils leur ont témoignées, avec le sentiment d’avoir été trahi par ma suffisance. Me voici précipité dans un profond désarroi, assistant défait au passage de ce quelque chose dont ils sont à coup sûr les détenteurs, qui transite dans une langue et une érudition de si haute tenue qu’ils m’obligent à rester à bonne distance. J’aperçois bien ici ou là quelques lueurs, mais ce sont des lueurs qui passent sans m’éclairer, me convainquant surtout qu’il est trop tard et que je n’y arriverai pas.
Je me console alors en espérant que ces intellectuels, ces essayistes ou ces philosophes prendront un jour la voie du milieu et qu’ils daigneront m’offrir, en s’adressant à l’adolescent que je suis demeuré, le chaînon manquant.

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Si le potlach

Si le potlach, nom donné au principe qui organisait les échanges dans certaines tribus du Nord-Ouest américain et des îles Trobriand –donner, recevoir, rendre–, a pu conduire celles-ci à gaspiller leurs biens jusqu’à l’épuisement et à condamner leurs membres à la faillite, c’est (pour dire vite, un peu trop vite) parce qu’ils avaient à tenir leur rang : les groupes les plus riches se devaient. dit-on, de se montrer les plus follement dépensiers, au risque de disparaître.

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J’imagine un même scénario aujourd’hui tandis que le fossé entre riches et pauvres se creuse toujours davantage. Nous pourrions en effet nous précipiter dans une faillite analogue à celles qui ont frappé ces groupes étudiés par Marcel Maus et ses successeurs, mais à l’envers et en deux temps : en capitalisant leurs biens sans en faire réellement la débauche, les plus riches pourraient se retrouver bien mal pris lorsque les plus pauvres sans lesquels ils ne s’enrichiraient pas n’auront plus les moyens d’acquérir la moindre miette de ce qui leur est proposé sur le marché. La conséquence serait immédiate et la faillite assurée, les riches deviendraient d’un coup aussi pauvres que les plus pauvres.
Pas sûr que je raisonne juste ni même que je sois habilité à m’aventurer en ces domaines ; mais il me semble qu’il y a quelque chose de vrai dans tout ça, quelque chose d’évident, quelque chose de primitif.

Commencer

On peut évidemment commencer par le commencement, puis aller de cause en cause, de raison en raison jusqu’à la fin ; on peut également commencer par la fin et continuer, imaginer honorés les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :  un cessez-le-feu généralisé qui se prolongerait indéfiniment, une résolution heureuse des rapports marchands, le temps retrouvé.
Personne ne semble tout à fait prêt pour cette aventure, comme si au coeur de ce rêve une tension le faisait bégayer, une tension entre ce à quoi on songeait tandis que les conflits faisaient rage – vivre enfin ! –, et le désarroi que procureraient cette paix perpétuelle et le temps retrouvé – pour quoi faire ? C’est dans l’idée de lever cette crainte et préparer le chemin des générations futures que nous pourrions demander à un groupe d’hommes et de femmes courageux, triés sur le volet, de vivre comme si notre monde était en paix, avec pour seule butée celle de leur mort.

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Nous parviennent

Nous parviennent malgré les volets clos des maisons vides les échos du monde, des hommes, de ce qui arrive là-bas. Mauvaises nouvelles qu’on préférerait ne pas entendre, scènes de guerre et plateau de misère dont l’éloignement et la répétition contribuent chaque jour à en atténuer les effets sur nos consciences.

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Les plus sourds se plaignent, les bonnes nouvelles ne viennent pas, ou si peu, alors ils plaisantent. Mais leurs rires ne font taire qu’un bref instant les cris et les gémissements, corps mis à nu et à sang, qui arrivent des quatre-coins du monde. Chacun ici habite en son centre au milieu des champs, mais impossible d’écarter les sales rumeurs.
Une brève parfois enchante, un peu de paix s’est installée quelque part, une éclaircie, l’image d’une famille, d’un visage qui revient de nulle part, la violence est allée voir ailleurs, pourvu qu’elle ne les visite pas demain ou après-demain, ils ont besoin de se retaper.
Elle va et vient, emprunte les sous-sols, on la dit à nos portes, pourvu qu’elle ne nous surprenne pas ici. Le bon sens voudrait pourtant que la souffrance née de la violence soit partagée.
Nous avons su la tenir éloignée, il nous faut établir le prix de cette exception, et envisager ce que nous avons désormais le droit d’espérer.

Après l’inondation

Après l’inondation l’amnésie, un peu d’écume et des traces, celles du travail de la lune et de l’oubli ; quelques souvenirs desséchés et des récits convenus, indiquant et verrouillant l’accès à ce qui n’est plus. Comme un tombeau.
Soulever le couvercle ou faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il [faudra] mettre ensuite dans l’eau bouillante, comme si c’était hier et c’était hier, comme si c’était aujourd’hui et c’est aujourd’hui : le capricieux treillage, les fleurs pâles, les tiges, les boules grises, les boutons verts. Le passé se conjugue soudain au présent qui, ensemble, se rabattent sur ce que personne n’avait encore jamais vu.

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Virginia Woolf | Objets massifs

Il y a des messages qui changent les couleurs de vos journées et qui les réorientent, celui dont j’ai pris connaissance en fin de matinée par exemple :

Comme j’étais de passage à Lausanne, j’ai découvert votre petit livre Tessons, un peu comme s’il était lui-même un tesson au milieu de tous les autres livres, un petit bout de lumière coloré au milieu de bien des blocs opaques (en tous les cas, opaques pour moi)… et en suis émerveillée.
Merci pour ce livre qui luit d’une douce lumière par ces temps plutôt sombres…

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Comment ne pas avoir le coeur réchauffé par ces mots et en remercier son auteur ? Mais ce n’est pas le seul cadeau de Françoise Le Bouar :

Je me demandais, poursuit-elle, si vous connaissiez (mais oui, sûrement) la nouvelle de Virginia Woolf intitulée « Objets massifs » (« Solid objects ») parue en 1920 ?

Non Françoise, mais j’ai mis la main sur une version en ligne de cette nouvelle ; je l’ai lue tout à l’heure, elle est épatante !
Elle commence par une violente dispute de caractère politique au bord de la mer, entre Charles et John, deux jeunes ambitieux. Le second fatigue et lance : « Au diable la politique ! » Trop c’est trop, les deux futurs parlementaires se taisent et s’affalent d’un coup sur la grève, près d’un sardinier échoué, et jouent comme des enfants : le premier lance des galets, le second fouille le sable ; il en retire un morceau de verre, poli comme une pierre précieuse, aussi dense que la mer est vague. Cet objet presque vivant le fait rêver comme un gamin et, tandis que Charles se lève et souhaite rependre la conversation abandonnée, John glisse l’éclat au fond de sa poche ; au retour, il lui trouvera une place au salon.
Presse-papier sur le rebord de la cheminée, le morceau de verre se mêle bientôt si profondément à la trame de la pensée, qu’il perd sa véritable forme et qu’il se recompose un peu différemment sous une forme idéale qui hante l’esprit aux moments les plus inattendus.
John ne cesse dès lors de guetter les objets qui lui rappellent ce morceau de verre, fragments de toutes sortes, abandonnés, sur le déclin, inutiles, bientôt éteints ; il marche le nez sur le bitume ou sur la terre battue des terrains vagues et des déchèteries. Le rebord de sa cheminée se peuple toujours davantage d’objets cousins du premier, qui protègent des coups de vent les papiers de ce politique ambitieux.
Jusqu’au jour où John aperçoit sur le chemin de la gare un morceau de porcelaine à belle découpe, au pied d’un bâtiment judiciaire, étoile presque, cinq branches aux couleurs éclatantes. Le grillage oblige John à fabriquer l’outil qui lui permettra de mettre la main sur ce fragment de porcelaine. L’aventure l’aura conduit si loin qu’il est condamné à faire l’impasse sur le meeting auquel il devait participer. Ç’en est fait de sa carrière politique.
Cette seconde découverte l’invite à d’autres expéditions, entre friches et zones industrielles si fertiles en débris. John relance les questions que la première avait fait naître, formule conjectures, suppositions et hypothèses. Il en ramène par poignées, tous plus beaux les uns que les autres. Si bien que ces éclats se mettent à jouer sur le rebord de la cheminée un rôle de plus en plus décoratif, depuis que se faisaient de plus en plus rares les papiers qui nécessitaient un poids afin d’être maintenus en ordre.
John ne sera donc pas élu au Parlement ; sa passion pour ces objets, fragments, morceaux ou éclats devient toujours plus sérieuse, les jours passent, John y consacre sa vie, seul, discret, ne renonçant pas plus à ses ambitions que Charles aux siennes.

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Merci Françoise pour votre message. J’aimerais vous confier encore avant qu’on ne se sépare que je n’ai rien à voir avec John, ou si peu. Ou un peu, comme vous, Denis, Pascal, Jasmine, Sylvie, Sandra, Arthur, Louise, Lili et les autres.
Et si vous le souhaitez, vous pourrez bientôt faire la connaissance de deux autres de ces passionnés, ils s’appellent Ismaël et Guy Villéger. Denis Montebello raconte leur histoire, ça paraîtra en janvier chez Georges Monti, Le Temps qu’il fait. Et le livre s’appellera La Maison de la Gaieté.

Bonheur d’avoir trouvé

Bonheur d’avoir trouvé cet après-midi de belles pierres, d’autant que ces miracles se jouent toujours à presque rien : une vague, un reflet, une distraction ; d’avoir su dégager ou ajouter – qu’importe ! – deux heures à ma journée sans les avoir volées à qui que ce soit, sans avoir soldé non plus les activités qui ont dessiné leur contour, sans que cet écart ait fait de moi, à la fin, un de ces filous moitié coupables moitié heureux.

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Bonheur plein de m’être trouvé là au bord du lac, alors que le soleil était encore haut dans le ciel, loin des promesses que nous nous faisons dans l’espoir qu’elles finiront un jour par ne pas mentir et nous y conduire alors qu’elles nous en éloignent. Ni droit ni dérogation donc, mais retraite, mise à l’écart, dépression même, absolument nécessaire, absolument lumineuse, qui me rappelle tandis que la nuit tombe, ces zones vacantes où l’enfant que j’ai été a grandi, entre école et maison, chien et loup ; le temps passé à traîner les pieds dans Riant-Mont, à ne rien faire assis sur le muret de la Colline, à fumer du bois doux près de la haie du Petit parc, avec sur le corps une laine chauffée à blanc et le vent cru de novembre.

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Au roman national

Au roman national et à ses mythologies, au récit national et à sa propagande, simplement un récit. Un récit hésitant, bégayant, des mille et une nuits, des horreurs et des merveilles, du paléolithique à aujourd’hui.

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Les petits fruits et la folle avoine, l’orage,
les clairières et les grottes, les pendulaires,
Lucy, les belles et les vilaines saisons,
les moissons, Gaur, les traces, les chemins,
l’écriture, les médiations…

La glandée et les clos, saint François d’Assise
les liens de subordination, le sang, les relations d’ordre, les amis, 
les attelages, la quête du Graal, la mort, les sorciers,
la mer, la langue, Sei Shōnagon,
l’opium, les résistances…

La terre, le ciel, l’amour, les épices, Laurent de Médicis,
l’exploitation de l’homme par l’homme,
les vertus, les étoiles, l’ellipse,
les lentilles, les focales, Jean Calvin, la lumière,
les éclipses, les nations…

Les rotations, les archives, l’électricité,
Marie Curie, l’universel, la machine, la marmite,
les canaux, les économies, l’avarice,
les grands travaux, Francisco Goya, les enfants, le travail,
la poésie, les océans…

Les amitiés, les frontières, les couleurs, William Faulkner
les murs, les victimes, les mythologies,
l’école, Gorbatchev, la propagande, les friches, l’agnosticisme,
les autres, la peur
l’histoire…

… Et d’autres noms propres, à choix, de ceux dont on dit qu’ils ont fait l’histoire.

Gif | 27 novembre 2016

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Cher Jean,
Vous n’êtes pas seuls, au Jorat, à craindre que le soleil vous oublie. On est quelques-uns, je suppose, en grande banlieue et ailleurs, à imaginer qu’il n’y aura pas de fin à la saison désastreuse où le monde est entré. Non seulement elle a envahi le ciel mais la terre elle-même  – avec les élections primaires de la droite et la sourde menace de l’extrême-droite, en France – s’en trouve assombrie.  L’âge où j’atteins a certainement sa part dans le sombre environnant mais celui-ci existe indubitablement par soi. Je serais bien en peine de te donner espoir et consolation mais la mélancolie qui vous gagne, dans vos montagnes, sera peut-être un peu moins  difficile à supporter si vous savez qu’elle est largement partagée.
Amitiés.
Pierre

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Photo | Pierre Bergounioux

Le brouillard a jeté ses poisons sur le Jorat

Cher Pierre,
Depuis quelques jours le brouillard a jeté ses poisons sur le Jorat, on désespérait un peu ; hier soir pourtant une lueur bleue et rose est apparue au-dessus de la Montagne du Château, elle a fait tache d’huile pendant la nuit et ce matin le ciel avait fait peau neuve, débarrassé de toute cette poix lénifiante. Mais si un jour le soleil ne revenait pas ?

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Ils sont nombreux à se tenir sur leurs gardes, à tout faire pour ne pas faire de vagues, à vivre dans la crainte bien réelle qu’on leur retire un jour le peu qui leur reste, lorsqu’ils auront remis la part destinée à assurer la marche du collectif, son administration, à gonfler le capital de ceux qui le détiennent ou à éponger leurs dettes.
Mêmes craintes du nord au sud de l’Europe – je ne parle même pas ici du reste du monde – auxquelles répondent les discours de nos politiques lestés de promesses creuses. Chacun d’eux ravaude l’immense filet que d’autres ont jeté avant eux, aux mailles si serrées désormais qu’il ne laisse passer plus aucune lumière et fait croire à beaucoup qu’il se confond avec ce qui est. Ajoutant sans le dire – la peur est si mauvaise conseillère – qu’il est préférable, si l’on veut rester dans la partie, de ne plus tenir compte de ce que que nous entendons lorsque nous sommes seuls et qui nous souffle que la vie vaut la peine d’être vécue, petite mélodie que nous étions invités jusque-là à recueillir et à lancer plus loin.
Brouillard empoisonné enveloppant des coques vides, décorées de joutes verbales, de liftings et de parfums de comédie mis en scène par des hommes transparents, on rit jaune des figures que les politiques enchaînent lorsque les journalistes aux abois leur lancent un peu de grain, jeux de cirque qui nous détournent de ce qui se passe en sous-sol et qui pourrait, si nous n’y prenons garde, nous conduire au pire. Nul sarcophage ne saura contenir la pression latente.
On entend pourtant ici et là des voix discordantes et courageuses, dans les écoles et les hôpitaux, dans les banques et les administrations, chez tous ceux aussi qui ont su garder leur indépendance, ont préféré se retirer ou déjouer plutôt que de faire les marchepieds ou les porteurs d’eau.
Je m’étais étonné du silence des intellectuels français sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon dont j’ai suivi quelques-unes des interventions ; j’ignore bien des choses sur tous ceux qui pourraient le soutenir dans l’exercice de la charge pour laquelle il s’est porté candidat, mais je n’ai pu m’empêcher d’entendre en l’écoutant, à chaque fois, une voix presque nue, la voix d’une résistance aux poisons ambiants. J’ai lu ton texte de soutien ce matin, un peu par hasard, il m’a réjoui. Et quand bien même cet homme ne serait pas élu, il aura permis de faire entendre un souffle qui rend l’air à peu près respirable, qui écarte les brouillards et rendent aux corps leurs reliefs, font voir un coin de ciel et tout ce qui va avec : espérances, vues, aspirations.
Amitiés.
Jean

Ça a duré toute la nuit

Ça a duré toute la nuit, au-delà même puisque le rêve m’a déposé il y a plus de quarante ans dans les pâturages qui surplombent verts et gras le village de Rossinière, du côté des Eterpis.

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J’étais arrivé mi-juin et devais y rester jusqu’à l’automne. Il pleuvait et la Tine de Cray débordait ; la journée avait été longue, j’avais aidé le patron à traire, fendu du bois, fait quelque photos des flammes et de la suie de l’âtre, écouté Europe 1, couru après les génisses qui avaient démonté la clôture.
La journée avait filé droit, il devait être 17 ou 18 heures. Nous étions dans l’écurie pour gouverner, la porte était ouverte sur la vallée de la Sarine lorsque le patron m’indiqua du doigt quelque chose qui se passait derrière mon dos. J’ai vu l’effroi dans ses yeux avant de me retourner, pour y échapper peut-être. C’était pire et silencieux : le chalet d’en-bas avait pris feu et flambait en plein jour comme une torche. On a couru, couru. On le sut plus tard, le berger avait fait une bêtise, on parvint à sauver le bétail.
J’ai passé la fin de cette sinistre journée à tenir les cochons éloignés du foyer qu’ils voulaient rejoindre. Lorsque les propriétaires du chalet sont repartis, il devait être plus de minuit, on a mangé un morceau de pain et de fromage, ils ont parlé, je suis monté sous le toit et me suis endormi dans le foin ; le malheureux berger s’était étendu sur la paillasse que je lui avais laissée, ils ont parlé jusqu’à l’aube. Lorsque je me suis réveillé sous les tavillons, il n’y avait plus de chalet en-bas, plus de berger non plus, mais un tas de bois calcinés, noirs et fumants.
Je m’y suis rendu à nouveau hier soir, j’ai couru, couru toute la nuit ; j’en reviens ce matin, épuisé comme jamais, il faut dire que je n’ai plus mes jambes d’autrefois.

Si l’égocentrisme a toujours fait le jeu de l’espèce

Si l’égocentrisme a toujours fait le jeu de l’espèce et le fait encore, il n’a jamais fait le jeu de personne. Chacun pourtant le sait confusément, c’est lorsque nous avons accepté de nous ouvrir à l’autre que nous sommes nés pour de vrai, c’est lorsque celui-ci s’est mis à chanter d’autres airs que nous nous sommes penchés pour relever d’autres empreintes que les nôtres.
Pourquoi donc nous être arrêtés en si bon chemin et n’avoir pas regardé plus loin ? Car si nous manquons de passeurs, il reste encore la possibilité de nous éloigner de nous-mêmes.

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Souvent le soir

Souvent le soir, la vieille de Pra Massin fêtait en faisant quelques pas sur le chemin des Tailles ce qu’elle appelait ses victoires, celles d’avoir traversé le jour sans y toucher, d’avoir ramassé quelques fruits, fait quelques pas, rentré du bois ou taillé une haie. Mais comme elle n’était pas dupe, n’ignorait pas que ces victoires ne la mettaient pas à l’abri de leurs poisons, la vieille rejoignait de l’autre côté du jour, du côté de la nuit qui tombe, le clair-obscur de sa cuisine où la paix avait établi ses quartiers et où elle écoutait la radio ou lisait. Et ces victoires et cette paix se confondaient.

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Ce qui embellissait et nourrissait sa vie

Ce qui embellissait et nourrissait sa vie découlait souvent, disait-elle, de ces petits incidents sonores et linguistiques qui ébréchaient ses journées en les faisant tinter sans trop déranger ses habitudes, que certains amateurs provoquent et auxquels elle tentait de donner une forme et, si le temps était au beau, un avenir.

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Ces incidents linguistiques avaient pour théâtre les intervalles ténus d’une phrase en suspens, la dépression d’une voyelle qui tourne le dos à une consonne, un lapsus ou la fatigue ; la courbe à peine audible d’un phrasé, la poussée de deux mots l’un contre l’autre, le retrait malencontreux d’une syllabe, une encouble, un décrochement ; deux mots solitaires, la glissade d’un lieu commun jusqu’au nom du lieu qui l’éveille ; le coulissage d’une action sur une passion, la convergence de deux traits que tout oppose, ou une divergence que rien n’annonce, à l’image des plaques tectoniques et de leurs failles, par où surgit un peu de cette pâte à mots en fusion qui brouille les quartiers de la langue.
Il suffit de marcher et d’être aux aguets, disait-elle, et de garder dans la bouche le pli ténu qui crisse sous la dent, si léger et si volatile qu’il ne se dépose pas au fond de la mémoire, guette au contraire la moindre occasion de prendre la tangente, comme ces taches de lumière dans la nuit qu’on aimerait retenir derrière les paupières, mais qui filent sur les côtés. Il suffit, continuait la vieille, de tourner et de retourner ce pli dans la bouche, sans jamais l’ouvrir, autant de fois qu’il le faut pour qu’il ne s’échappe pas, et de le noter au retour.
J’ai essayé ce matin en-bas la Moille-aux-Blanc, il faisait nuit noire, je marchais en pensant aux mots que je voulais adresser à Pierre Bergounioux, j’ai vu une lueur rose s’étendre sur Brenleire et Folliéran. Au retour j’ai noté ceci : il y a dans toute pente une élévation.

Qu’au-delà de la connaissance

Qu’au-delà de la connaissance des programmes, de leur teneur et de leurs intentions, on exige des enseignants du primaire et du secondaire un travail, ou plutôt les signes d’un travail – des planifications, des séquences, des exercices – , et que les acteurs de ce théâtre exhibent ces signes pour attester de leur professionnalisme, n’est pas sans effet sur l’allure et le succès de leur entreprise.

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Je crains en effet que cette donne pipe les dés et que l’enseignant demeure longtemps encore éloigné du maître, comme l’était autrefois le psychiatre du psychanalyste, pour une raison assez simple au demeurant : l’enseignant du primaire et du secondaire déploie de telles forces, réelles et imaginaires, en amont de ce qu’il appelle très justement ses cours, qu’il lui est impossible d’imaginer d’autres chemins, de ceux qui l’amèneraient à penser qu’il pourrait en aller autrement. Ses cours sont si soigneusement pensés que les remous du bachot le plus discret entament durement ses berges talochées de frais. Pris à son propre piège, il se persuade qu’il serait parfaitement immoral que le flux des apprentissages de ceux dont il a la charge ne se plie pas au lit aménagé.

Mais on le sait bien, l’imprévu règne en ces domaines : saisons sèches ou inondations, bouchons locaux, chutes ou pollutions. En conséquence, le travail du pédagogue sur le terrain se résume à des mesures de précaution et des opérations de canalisation ; tout faire et à n’importe quel prix pour que les incidents qui ponctuent le flux rêvé, laminaire des eaux capricieuses, rejoignent dans le calme le lit de son ouvrage, le delta, les élèves à bon port, à la ramasse ou glorieux.

Tous les moyens sont donc bons pour boucler les comptes, écourter les observations, donner les réponses attendues, écarter autoritairement les obstacles de manière à éviter toute discussion et rejoindre le point où l’on jetterait l’ancre ; faire taire les incompréhensions, l’imprévu, la jouer donnant donnant, tu te tais, tu notes et on n’en parle plus. Les élèves ont bien compris le deal, je fais ce que vous dites, on laisse les détails et nous sommes quittes.

On ne le dit pas assez, c’est piper les dés, chacun en paiera le prix : beaucoup d’élèves seront déposés sur les berges, la barge avancera sans eux, on invoquera les compétences, cette mise au ban n’aura pourtant été que le produit de la marche forcée d’une institution aveugle. Ce qui fera dire à beaucoup, et j’en suis, qu’il a bien peu appris à l’école, sinon à vivre, et à comprendre ce que nos futurs employeurs veulent. C’est dur, un peu trop dur, caricatural même, je le concède.

Il serait peut-être préférable de considérer, dans le primaire et le secondaire au moins, qu’enseigner n’est pas une profession, mais un art au plus près des origines, qu’il convient d’y accueillir ce qu’on a oublié et qu’on imagine à peine, l’imprévu, en faisant de l’espace scolaire un milieu assez riche pour que chacun croise ce qui relève des programmes, c’est-à-dire que chacun croise ce qu’il se doit d’acquérir pour prendre place dans le collectif.

L’école n’a pas fait sa mue, elle reste une école de dressage, un cirque où toutes les ruses et les manipulations sont autorisées pour autant que les apparences soient sauves, que le maître demeure celui qui est supposé savoir et qu’on se réfugie ensemble dans nos croyances, à bonne distance nos ignorances.