Août 2020

Que des idées – n’importe quelle idée – puissent être contenues dans un livre donne une image très concrète de ce qu’on peut en espérer.
Non pas qu’elles y demeurent ou en sortent – ce serait les perdre – mais migrent dans un autre livre, comme au jeu du furet. C’est au fond bien peu.

Sur Moudon

Juillet 2020

Vidourle | Saint-Hyppolyte-du-Fort

L’eau plutôt, et l’ombre, soyeuses. 
Et le long du chemin, les magnaneries vides, les murettes en ruine, les volets fermés. Les châtaigniers malades, les oliviers à la peine, les buis aussi. Les terrasses que se partagent les ronces et les genêts. 
Mais là tout prêt l’eau encore, l’eau et l’ombre, sans couvercle.


Rive droite du Vidourle, à Saint-Laurent d’Aigouze

Camargue gardoise de la Tour carbonnière

Bouchons, réducteurs, mamelons, contre-écrou | Les Livres jaunes 19, éditions Oscar Beausoleil, 1961
Truinas

Bourdeaux | Gap des Tortelles

Yves Raeber | November

 

Cher Pierre,

Je ne crois pas encore te l’avoir dit, mais en février 2020, Ursi Aeschbacher a invité dans un café biennois toutes les personnes qui gravitent autour des éditions de la Brotsuppe Verlag qu’elle dirige depuis plus de 15 ans. L’éditrice m’a présenté à cette occasion Yves Raeber, à qui elle a proposé de traduire Novembre et qui a accepté. On s’est à peine parlé, il n’avait pas commencé, requis tout entier par les traductions de textes de Thomas Sandoz et de Jean-Pierre Rochat. 

Yves Raeber m’a écrit en avril, du milieu de Novembre, chapitre VI, effaré par la manière dont le virus a fait vaciller nos perceptions mais en bonne santé. Il avance sans perdre le nord. Voyage partiellement jouissif, écrit-il, parfois ardu, cerné de friches et de marécages. Il prévoit de finir ce chapitre avant de faire une pause, pour une première relecture axée sur des questions de signification et de température générales. Il me propose enfin que nous nous voyions dans quelques semaines, après les journées de Soleure où il parlera de sa traduction de Béton armé de Philippe Rahmy.

Yves Raeber m’a envoyé encore un mail le 25 mai depuis Ins. Il termine la traversée du chapitre 8 et se prépare à reprendre depuis le début, histoire d’avoir une idée où il va. Deux à trois semaines de travail, précise-t-il, avant qu’on se rencontre, pour discuter de quelques questions, celles qui subsistent, car souvent, écrit-il, les problèmes se résolvent tout seul en cours de travail.

On s’est retrouvés  hier au Point de rencontre de la gare de Berne. Il est venu en train de Zurich, moi de Lausanne. On a d’abord marché, parlé de choses et d’autres, de nos enfants et de nos vies. Puis on s’est installés dans un café en face du Rathaus, le Volver Bar Tapas Café. Il a aussitôt sorti son ordinateur de son sac à dos et on s’est mis au travail ; j’ai pris la mesure de son chantier, il ressemblait étrangement au mien. J’ai eu l’impression très nette que la tâche du traducteur est elle aussi sans fin, à tel point que j’ai hésité à lui dire, en en devinant l’ampleur, de renoncer à cette entreprise. Mais parce que ce livre était en passe de devenir tout autant son livre que le mien, je n’ai rien dit.

On en a parlé pendant quatre belles heures, abordant des questions pour de vrai, livrées à nos sens et à notre intelligence d’artisans ; c’était la première fois que ça m’arrivait de parler ainsi de Novembre, tandis qu’allait et venait entre nous ce qui ne se dirait pas, ce dont j’avais cru pouvoir m’approcher et dire et qu’il essayait à son tour de dire et de traduire.

On s’est quitté à 14 heures, il est reparti à la gare. J’ai hésité à aller faire une prière dans l’église St Peter & Paul pour que tout se passe bien ; j’ai préféré longer l’Aar qui filait à toute allure en direction du lac de Bienne : eaux de fonte, et lourdes pluies de la veille, terre, sables et bois flottés. Pourvu que les berges du canal de Hagneck tiennent et que le lac de Bienne ne déborde pas.

Bien à toi.
Jean

Mai 2020


Lettre à Anna dans La Liberté du jour

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Faux ébénier, qui ne s’en formalise pas, et piquets d’acacia, faux-acacia

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Broye et Préalpes / 20 heures 20

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Ligne de printemps

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Après la pluie


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Tire d’aile


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L’étang


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La Corbassière, entre Orsoud et la Moille-aux-Frênes


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Préparation de saison


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Caux depuis Hermenches


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Travail en cours : autour du Réveil, de la Drôme, d’André du Bouchet et du 21 avril 2001 à Truinas


*

Avril 2020

Les pâturages que Rambert avait sous les yeux, et auxquels j’avais rêvé, avaient disparu ; et le lac qui les avait remplacés, Rambert y avait rêvé. Comme si l’un et l’autre souhaitions voir autre chose que ce que nous avions sous les yeux, ou plutôt la chose et ce qu’elle n’était plus, son apparition et sa disparition. Comme si l’image fixe était toujours un mouvement, une provenance et une destination.
Emile Javelle évoquera quelques années plus tard, venant du col des Paresseux, le bassin pierreux d’un lac à moitié desséché, une vaste et splendide arène, unie comme l’onde d’un lac dans les plus beaux jours, couverte de la plus tendre verdure et des plantes alpines les plus délicates, arrosée des plus séduisants ruisseaux. 

Tapis de chiffons 102 
Ni sage, ni dupe, un peu moineau
Une peinture et un vers sur un sachet de thé à assembler puis relier. Merci à Cécile A Holdban pour l’invitation.


28 avril : Le tapis s’agrandit, mais n’est pas encore fini. Il mesure pour l’instant environ 1m30 /1m50
Grand merci à toutes les voix de ce choeur de poètes d’ouvrir les fenêtres…
Cécile A Holdban


terre
eau
pollen



On sonne ce matin au Riau, Papa ! c’est la gendarmerie.

– Monsieur Prod’hom ? Quelqu’un a aperçu votre voiture parquée sur la route de l’’Ancien Stand, en lisière de forêt, après les Biolles. Il l’a revue ce matin, même place. Alors il nous a téléphoné, il a reconnu votre véhicule et s’est inquiété, peut-être aviez-vous fait un malaise dans les bois. On est venu vérifier.

– Réconfortez-le, tout va bien. Je suis descendu hier à la déchèterie, en fin de matinée, j’ai laissé ma voiture en bordure de route et suis rentré à pied. Comme il s’est mis à pleuvoir, j’ai décidé que je redescendrais aujourd’hui la chercher. Réconfortez-le, tout va bien.

 

 

– Tes lectures ? 
– Oui !
– Tout va bien ?
– Oui, je crois.

Pra Massin
Avec François Rossel | Juillet 1982 | Cévennes



De retour au Riau

Deux clairières, une haie, c’est assez

Plan / Élargir les seuils / 4.2.2 et 4.3

Un séjour à Hauterive

Cher Pierre,

Merci pour ton mot. il est au diapason de ce que je vis ici. Quant à la poule et à son couteau, pareil, je n’ai jamais fait mieux. Mais j’ai une tête de mule, te renvoie le lien. Il te suffira de cliquer là-dessous, là où c’est rouge.


DéCAMERA, c’est des écrivaines et des écrivains qui racontent chaque jour une histoire de leur crû, une histoire de leur choix, depuis leur chambre, pour tenir le coup tant que la pandémie durera. Un podcast low-fi de récits reliés, en souvenir du Décaméron. Un séjour à Hauterive constitue le 34e récit de cette belle aventure.

Mais. c’est aussi un supplément à NOVEMBRE ; il aurait pu prendre place au milieu du chapitre VIII. C’est le récit d’un confinement, dont le narrateur prend connaissance, sur son iPhone, en remontant le canal de Hagneck.

J’ai pensé à toi il y a quelques jours : le retour des hirondelles et, il y a quelques semaines, les jonquilles. On se sera vu sans se voir, comme la vie est curieuse. Je connais ta voix, voici la mienne.

Amitié encore, en ces temps à la fois bousculés et suspendus.
Jean

PS
Ici, c’est aussi la reverdie.

Gif-sur-Yvette | le dimanche 19 avril 2020

Cher Jean,
 

Pareil à la poule légendaire devant le couteau proverbial, je n’ai pas été fichu d’ouvrir TON envoi – on se tutoie depuis le début et on ne va pas commencer à se voussoyer. Mais j’ai pu prendre connaissance de  ton sentiment face à la crise dans ton envoi à J.-C. B. C’est, je suppose, celui de tous les hommes que nous sommes, confrontés à un événement sans exemple ni précédent et se sentant exister à proportion même de ce que leur existence est soudain et pour la première fois  menacée. Le printemps est revenu, le soleil brille depuis la mi-mars et la mort  se tient depuis lors à notre porte. L’ennemi est là, partout, invisible et non plus, comme auparavant, massé sur la frontière. De lourdes pertes humaines mais pas de destructions matérielles,  de flammes, de fumée, de fracas. A l’inverse, un monde purgé de ses bruits,  du dioxyde de carbone, les rues désertes, les trains arrêtés, plus de bagnoles, les avions cloués au sol. J’ai noté, comme tu l’as fait, l’émergence, si l’on peut dire, du silence, enrichi de chants d’oiseaux, des voix humaines qui résonnent, dans les jardins, où l’on s’active, faute de mieux, grâce au beau temps.

Nous étions pour regagner notre rustique berceau lorsque le confinement est entré en vigueur. On a tout ce qu’il faut, dans la grande banlieue, des livres, un crayon, du papier mais c’est la cervelle, aplatie par six mois de labeur roturier, qui ne suit plus. On ne sait quand ni comment la crise finira. Il faudrait un remède, un vaccin et on n’annonce rien de tel.  Si le mal se montre miséricordieux, c’est en ce qu’il semble épargner le jeune âge et montrer une évidente prédilection pour les gens du mien. Mais, comme Neruda, « j’avoue que j’ai vécu ».

La reverdie à la fenêtre du bureau et la curieuse écriture cursive dissimulée sous le carrelage mural de la station du RER, qui se déglingue.

Prudence et amitié.
Pierre

Mars 2020

Dorigny


Daniel Koch à Lima
Lorsqu’elle s’invite dans les collectifs et qu’elle les fait trembler, lorsque les institutions chargées de protéger nos vies ne répondent plus aux appels au secours, la mort – puisqu’il s’agit d’elle – plonge soudain notre corps dans un milieu gorgé de ce qu’on est sur le point de quitter, le déporte du côté des choses oubliées, celles qui résistent depuis la nuit des temps et nous invitent, dans la foulée, à résister nous aussi., une fois encore, au front, confinés, entourés, délaissés.





Paully


Moille joratoise


Gasse de l’ancien lit du Lignon

Février 2020

… mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel, jusqu’à Feurs, où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan.
Journées portes ouvertes
cendres et pâquerettes 
confiance en l’avenir
Détail
Ici s’étend, parfois, jusque là-bas.
Décroissance 
Il y a en Valais, écrit Saint-Preux à Julie, des mines d’or que les habitants se sont interdits d’exploiter ; elles leur auraient amené, assure-t-il, misère et pauvreté. 
Il conviendrait de suivre aujourd’hui cet exemple : dans le domaine de l’énergie bien sûr, de la chimie et de la biologie évidemment ; mais aussi, je crois, dans le champ littéraire. Les écrivains sauront-ils laisser reposer certains de leurs indubitables trésors ?
Il y a des morts inutiles, me dit Jean Rémi, des morts dont on pourrait facilement se passer. Ainsi Marcelin ce matin, tout le monde l’avait en effet depuis longtemps oublié.

Imprudents !
(3 février 2020)

Décembre 2019

Et au printemps :
« Et, dessous, la vie reprenait et la vie continuait, avec ces toits posés non loin les uns des autres comme des petits livres sur un tapis vert, tous ces toits reliés en gris ; avec deux ou trois petits ruisseaux qui brillaient par place comme quand on lève un sabre ; avec des points ronds et des points ovales qui bougeaient un peu partout, les points ronds étaent les hommes, les points ovales étant les vaches. »

(Ramuz, Derborence)



La maison des bois de Maurice Pialat : une merveille !
Eau sur asphalte

Le père…

… et le fils


« Je crois pouvoir dire que tout ce qui existe dans le monde y coexiste comme dans un livre, comme dans un nom, mais aussi certainement comme dans bien d’autres choses. »

Printemps

« … mais entier dans la parole,
j’ai aussi été proche du dehors, un instant. »

Ici et là en un

Serrer les coudes

Brouillon
« La barre fixe, le saut périlleux, les anneaux, le travail au sol, le trampoline, les plongeons valent pour des exercices de métaphysique expérimentale, (…) où le corps part à la recherche de son âme, où l’un et l’autre jouent, comme des amoureux, à se perdre et à se reprendre, à se quitter parfois, puis à se retrouver, dans le risque et le plaisir. »

Michel Serres, Les cinq sens, Paris : Bernard Grasset, 1985, p.27.



Moille Margot
Vivre caché | Moille Cucuz
La Corbassière, en amont de la Moille-aux-Frênes
Sous Bullet

Muriel Pic | Rügen

© Bidone 2013

En 1937, l’Allemagne nazie présente, lors de l’Exposition universelle de Paris, les plans et la maquette du camp de vacances géant que l’architecte Clemenz Klotz a conçu et qui sera réalisé sur l’île de Rügen. Inauguré avant la guerre, ce camp n’accueillera pourtant jamais les citoyens méritants du IIIe Reich. Viendra s’y entraîner la police d’un bataillon d’exterminations ; les blessés de la guerre trouveront bientôt un lit dans quelque-unes des chambres doubles de cette prison balnéaire, caserne ensuite, camp d’entraînement enfin. On projette d’y aménager aujourd’hui des hôtels de luxe. 

Muriel Pic saisit en un long poème et d’anciennes cartes postales ce qui ne passe pas dans cette histoire, résiste, affleure : les poisons fades et inodores de l’horreur qui se prépare, les fruits amers du mariage de la force et de la joie, du travail et des loisirs, les ombres noires laissées par l’encamaradement forcé des hommes. Entre la cité philosophique et la cité totalitaire, il n’y a qu’un pas, un pas encore.

Il y a pourtant en deçà et au-delà, là, rappelle Muriel Pic, l’île de Rügen de Caspar David Friedrich et, aujourd’hui encore, le secret de la mer, de l’herbe, du mouton des marais et le rythme élémentaire.

Contre le travail mort 
des appareils.
Contre les vacances mortes
du tourisme à la chaîne.
Contre l’ordre mort
des normes.
Il y a une voix
un geste
une hypothèse lyrique
– et des larmes.

Rügen, Élégies documentaire, Muriel Pic, Éditions Macula, 2016

PS
Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigent l’article 24 : Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques, les hommes auraient dû une fois encore se méfier.

On ne peut en effet s’empêcher de penser aujourd’hui que cette mesure permettait d’abord de mettre à la disposition de ceux qui n’ont jamais manqué de rien, des employés en bonne santé, pleins de de cette santé joyeuse et de ces forces vives dont ils pourraient tirer profit. Cinquante ans auront suffi pour que le monde entier souscrive à ce programme.

 

Novembre 2019

Retrouvé sous de la paperasse | 1975-1976


Premiers secours… ou kintsugi du pauvre


Atelier d’automne


Après la conquête


Catalogne


Ull, la table est mise


Andain


Andante



… je rêve que partout où fera halte un étranger, partout où naîtra un enfant, à la campagne, en ville ou dans la banlieue, il existe un « nous » qui l’accueille et l’emmène, là tout près, aux lisières ou au fond du ravin, dans le parc ou sur la place, au fond du parking ou derrière la remise. Y vivent de mystérieux locataires et de très anciens dieux…

Seeland, pays des lacs et des âmes

 
 
Les mots qui suivent ont été adressés aux membres de la première assemblée ordinaire de l’association Avenir Pays des Trois-Lacs, le 15 novembre 2019 à Ins.

 

Le canal qu’Elie Gouret rêva au milieu du XVIIe siècle devait relier le Rhône au Rhin par la cluse d’Entreroches. Il fut réalisé en partie de Cossonay à Yverdon, avec ses quais, ses entrepôts et ses treize écluses. Les barges naviguèrent, côté Rhin, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, puis le trafic diminua. 
En 1830 ne naviguaient plus que huit barques dans la Plaine de l’Orbe et le canal redevint bientôt un rêve. La route et le chemin de fer avaient gagné la partie. 
Qui tend aujourd’hui l’oreille le long de la Thièle entre Orbe et Bienne, ou le long de l’Alte Aare, entend distinctement encore l’écho des anciens passages, les embarcations chargées de vin, de sel et de grain. Les canards aussi, les oies et les aigrettes qui mêlaient le froissement de leurs ailes aux chants et aux cris des bateliers.
Ce rêve d’eau à pente nulle au milieu des marécages, je ne puis m’en défaire lorsque je songe à l’avenir du Seeland, lorsqu’un bateau glisse sur le canal de Nidau-Büren entre Port et Aegerten ; lorsque des pêcheurs, assis sur les talus de la Sauge, lancent leur hameçon dans le canal de la Broye. 
Alors oui, cette vie le long de l’eau, peuplée d’âmes et de mystères me comble, elle a un sens et mérite d’être vécue.

Le pharmacien Rudolf Schneider fit un autre rêve en 1820 à Meienried. Il lui fallut plus de trente ans avant que ses contemporains lui prêtent l’oreille, vingt encore pour que les travaux démarrent en 1868. Ils prirent le nom de Première correction des eaux du Jura et contribuèrent, par l’abaissement du niveau des trois lacs, à une amélioration sans précédent de la santé du petit peuple des agriculteurs qui vivaient à la peine dans le Grand Marais, les plaines de l’Orbe et de la Broye, dix ans de travaux de Titan pour creuser les canaux de Nidau-Büren et de Hagneck, élargir ceux de la Broye et de la Thièle. 
Le système des vases communicants que Rudolph Schneider imagina tint ses promesses ; il soulagea des milliers de familles, leur santé s’améliora, elles n’eurent plus à pleurer les récoltes si souvent inondées. Et dans les anciens marécages où l’on fauchait autrefois des foins de litière, on vit apparaître des légumes, du colza, des céréales, bientôt des betteraves.
Si cette Première correction améliora la santé des hommes et leur offrit de nouvelles terres arables, elle fut à l’origine d’un immense désastre, de la disparition d’autant de marais. Les oiseaux et les grenouilles manquèrent soudain de tout et cherchèrent asile ailleurs. 
On ne prit la mesure de l’événement que dans la seconde moitié du XXe siècle. Il fallut alors agir vite, avant que les paysans assèchent les sols, que les entrepreneurs les imperméabilisent et que le monde d’Elie Gouret disparaisse tout à fait. C’est ainsi que naquirent les réserves du Fanel, de la Grande Cariçaie et du Häftli. 
Le temps a passé, aux premières corrections du XIXe siècle ont succédé celles du XXe. On songe aujourd’hui à de nouveaux travaux ; les terres agricoles sont en effet en mauvais état ; elles manquent d’eau et les drainages glougloutent. Les citoyens exigent de nouvelles infrastructures pour leur bien-être. Quant à la biodiversité – oh le vilain mot ! – elle se réduit comme peau de chagrin. Il va falloir se concerter et prendre des mesures. 
Nous sommes beaucoup à vouloir concilier le rêve de Rudolph Schneider et celui d’Elie Gouret, disposer d’un sol, d’un lit et d’une maison étanches, mais aussi d’une barque pour nous en échapper. Comment pourrions-nous en effet vivre sans école buissonnière et sans lenteur, sans marécages, sans vanneaux huppés et oies sauvages. A quoi rêverions-nous ?

Nous, nous… mais qui est ce « nous » ? 
Longtemps il fut local : la commune, ses notables, ses bourgeois, ses résidents. Mais il s’est vidé toujours davantage de sa substance. Les habitants ont confié en effet, dès 1848, la défense de leurs intérêts à ceux qui les représentaient, à Berne et dans les chefs-lieux des cantons, mais aussi, suivant les secteurs dans lesquels ils oeuvraient, à des associations transversales – agriculture, protection de la nature et du paysage, industrie, tourisme – qui ont été amenées, chemin faisant, à s’opposer les unes aux autres lorsque leurs intérêts divergeaient.
Cette centralisation et les différentes formes de délégation, couplées à la division du travail, ont permis – il faut s’en réjouir – la mise en place et l’extension des réseaux autoroutier et ferroviaire, l’alignement des poids et mesures, la régulation des relations internationales, la solidité des digues et des voies de communication, l’établissement de normes pour la santé et le travail. Elles ont contribué à l’accroissement du confort de chacun et à une rallonge dans notre espérance de vie, mais elles ont conduit également à la réduction des initiatives et des responsabilités des individus, au sacrifice de nombreuses prérogatives des collectivités locales, qui se contentent aujourd’hui d’appliquer ce qui a été décidé en haut-lieu. Si bien que cette organisation rationnelle, efficace, centralisée, menace aujourd’hui l’existence même de ce « nous » différencié et actif.

Nous sommes beaucoup à rêver aujourd’hui que ce « nous » s’émancipe à nouveau, retrouve une âme et s’affranchisse de l’état d’infantilisation dans lequel la multiplication des lois et l’anonymat des décisions administratives l’ont plongé, que les collectivités locales reprennent la main et redeviennent les dépositaires de l’avenir des terres qu’elles auront à remettre à leurs enfants. Et c’est autour d’une table ou sous un tilleul, à Bavois et à Aarberg, à Ins et à Chiètres qu’on offrira un avenir au Seeland. Les habitants sont seuls habilités, là où ils sont, à réinitialiser les rêves, raccourcir les circuits, réanimer les lieux qu’ils habitent. Il est temps que les collectivités locales, orientées par les politiques fédérale et cantonales, soutenues par les associations, décrivent très exactement la situation dans laquelle elles vivent, identifient leurs maux, leurs bonheurs, leurs besoins ; se concertent avant de prendre en main, à des vitesses différentes, l’avenir du lieu qui leur a été confié.
Serons-nous capables d’emprunter cette voie après tant d’années d’infantilisation ? Aurons-nous assez confiance en nous-mêmes pour redevenir les acteurs d’une vie qui ne nous appartient plus tout à fait ? 

La situation de blocage dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, ici comme ailleurs, est si grave qu’elle exige qu’on remette la démocratie à l’endroit, sur ses pieds, en pariant sur la responsabilité de ceux qui auront à répondre, devant leurs enfants, de l’avenir des terres confiées.
En parant au plus pressé, c’est-à-dire en suivant les décisions prises par nos élus, instruits par les universitaires et les spécialistes des sciences de la vie et de la terre, de la biodiversité, du climat, des sols, de l’eau, des forêts. 
Mais aussi en donnant une chance à la liberté et à la lenteur que suppose toute mise en oeuvre responsable. Aucune peine, aucun effort n’a de sens si le monde qui nous entoure et la vie tremblante qui l’habite nous sont retirés : les oiseaux dans le ciel et les barques sur les canaux, la nonchalance des poules d’eau et le miroir du lac. On n’obtiendra absolument rien de durable sans lenteur, sans poésie, si l’on ne tend pas l’oreille à ce qui nous vient du fond des temps. L’avenir est à ce prix.
Aussi longtemps qu’on attendra des autres le salut, qu’on calculera notre bonheur à l’aune de celui de nos voisins ; aussi longtemps qu’on mettra au premier rang nos passions aveugles et le rêve américain, une villa sur les rive du lac, une place au port de Chevroux, des fraises en janvier et des vacances aux Maldives ; tant qu’on s’encombrera des signes de la richesse pour étouffer notre insatisfaction et notre désarroi face à la mort, nous ne ferons que différer davantage le règlement des problèmes qui grossissent chaque jour davantage et menacent l’avenir. La tâche est à la fois simple et immense. 

Le Seeland ressemblera demain à celui d’aujourd’hui. Quelque chose d’essentiel pourtant aura changé : l’avenir sera à nouveau la grande affaire. Chacun aura fait sienne cette discrétion et cette retenue auxquelles nous invite notre condition de mortel, attaché à un sol et soucieux de bien le quitter. Le temps aura pris ses aises, il y aura à nouveau du jeu entre les choses et un café dans chaque village. 
Et puis, partout où fera halte un étranger, partout où naîtra un enfant, à la campagne, dans son quartier ou au diable Vauvert, il existera un « nous » qui l’accueillera et l’emmènera, là tout près, aux lisières ou au fond du ravin, dans le parc ou derrière le battoir, là où vivent de mystérieux locataires et de très anciens dieux. 
Les hommes auront tenu leurs promesses, ils auront rendu Seeland l’âme dont ils avaient trop longtemps cru pouvoir se passer.

Octobre 2019

Lendemain de fête au Bois Vuacoz

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« … quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. »

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« … l’enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle. Et, cependant, si Marc-Aurèle n’avait pas écrit les douze livres de ses Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne serait pas le même. » (Maurice Maeterlinck)



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« Un ordre jaillissant, un infini architecturé, une indubitable mesure »

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« Une poignée de poèmes et c’est tout. »
Un recueil d’entretiens qui, avec le temps, touchent toujours davantage à la simplicité. 
Le dernier – Surpris par la nuit du 20 novembre 2000 – est bouleversant. 
« La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi. »
 
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Dernières perfusions avant la nuit

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On ne dit pas des choses pareilles, ça n’est pas convenable ; on n’évoque pas si abruptement la faim, la maladie, la mort.
Se taire plutôt – personne ne trouverait rien à redire, non ? – et penser qu’on peut ainsi sauver sa peau, seul ou collectivement.

– Quand donc serons nous grands ?
– Je ne sais pas, il y a tant de violence. Je ne vois pas la fin.

  •   

Je préfère ce grand
espace qui me donne le temps
m’accorde un sursis –
Je dispose de ce dernier instant perpétuel.
 

(André du Bouchet, 1949)