Saint-Livres

Saint-Livres / 15 heures

Ce qui se passe dans les jointures. « Les grandes batailles, disait le général de M…, se livrent presque toujours aux points d’intersection des cartes d’état-major. »

On ne crée pas en ajoutant, mais en retranchant. Développer est autre chose. (Ne pas étaler.)

Ne cours pas après la poésie. Elle pénètre toute seule par les jointures (ellipses).

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe

Chez Max

Rau Graubon, 17 heures

Plus grande est la réussite, plus elle frise le ratage (comme un chef-d’oeuvre de peinture frise le chromo).

Une chose ratée, si tu la changes de place, peut être une chose réussie.

Robert Bresson, Notes sur le cinématographe

Bois des Censières

Lausanne / 10 heures

Après cela, Lié-tseu conclut qu’il n’avait encore rien appris. Il rentra chez lui et ne sortit plus pendant trois ans. Il remplaça sa femme à la cuisine, il nourrit les cochons comme si c’eussent été des hommes et remplit indifféremment toutes les tâches ménagères. Il cessa de ciseler et de polir pour retourner à la simplicité première, reposant en lui-même comme une motte de terre, se maintenant scellé au milieu de l’agitation, et resta uni de la sorte jusqu’à la fin de ses jours.

Jean François Billeter, Tchouang-Tseu

La Corde

Riau Graubon, 6 heures

L’homme est un être de nature soumis à l’étrange nécessité de se faire violence pour se socialiser et qui, quand il y est parvenu, éprouve la plus grande peine à intégrer les forces de la nature qui agissent en lui. Sa subjectivité est pour lui-même une énigme.


Jean François Billeter, Tchouang-Tseu

Chemin des Censières

Lausanne / 18 heures

Les chevaux et les buffles ont quatre pattes : voilà ce que j’appelle le ciel ; mettre un licou au cheval, percer le museau du buffle, voilà ce que j’appelle l’humain. C’est pour cela que je dis, poursuit le seigneur de la Mer du nord : veille à ce que l’humain ne détruise pas le céleste en toi, veille à ce que l’intentionnel (kou) ne détruise pas le nécessaire (ming).

Jean François Billeter, Tchouang-Tseu

Montagne du Château

Lausanne / 13 heures

La difficulté n’est pas, pour ainsi dire, de trouver la solution, mais de reconnaître la solution dans ce qui a l’air d’en être seulement la prémisse. Cette difficulté tient, je crois, à ce que nous attendons à tort une explication alors qu’une description constitue la solution de la difficulté, pour peu que nous lui donnions sa juste place, que nous nous arrêtions à elle, sans chercher à la dépasser. – C’est cela qui est difficile : s’arrêter !

Ludwig Wittgenstein, Zettel

 

Combles


Photo | Arthur Prod’hom

Riau Graubon / 18 heures

(Devant de telles pages, on en vient à déplorer, plus que jamais, que la critique littéraire ne dispose pas d’une pierre de touche qui permettrait de condamner  sans appel tous les livres de mauvais aloi. Quel salutaire nettoyage cela ferait dans les librairies, les journaux qui parlent encore de livres, les émissions télévisées plus encore ! Mais non : jusqu’à la fin des temps, les mots étant bien commun, les livres les plus nuls continueront d’avoir pour un regard myope ou louche exactement la même apparence de livre et la même légitimité – usurpée – que ceux-là seuls, nécessairement rares, qui en méritent le nom.)

Philippe Jaccottet, « Éclairé par l’écume » in Louis-René  des Forêts

Mollienches

Châtillens / 14 heures

– Ne comprends-tu pas que les maîtres ont dramatisé le règlement en donnant à nos rapports avec eux qui se substituent à lui le caractère d’un conflit permanent ? C’est aux maîtres qu’il faut obéir, c’est par eux qu’on se fait punir, c’est donc à eux qu’on sera tenté de désobéir pour leur permettre […] de « faire leur métier ». Résister sournoisement à leurs ordres, tromper leur surveillance afin d’encourir une juste punition, c’est rompre sans cesse avec la docilité satisfaite où nous risquerions de nous endormir, mais c’est aussi reconnaître la puissance invincible du règlement qui ne vit en nous que par la fréquence de nos délits. Et qui donc nous invite insidieusement à commettre ces délits, sinon les maîtres eux-mêmes par le rappel de nos devoirs comme par des sanctions dont ils nous menacent sans cesse ?

Louis-René des Forêts, La Chambre des enfants

Jardin

Riau Graubon / 19 heures

Et me revenait aussi à l’esprit le souvenir d’un certain dimanche de mai où j’avais aperçu un gros oiseau touffu, encadré par une des hautes fenêtres ouvertes à deux battants par laquelle s’échappaient habituellement les effluves de l’encens qui me fait vomir, se détachant en gris sur la jeune et frissonnante verdure du marronnier que je voyais resplendir chaque jour sous les couleurs du soleil comme le flanc étincelant d’un vaisseau – tandis que moi, dans mon trou froid et sombre, pareil à une larve, je dépérissais – et avec quelle application furieuse, têtue, insensée, je m’étais efforcé de prêter l’oreille au chant qui montait en boule le long de sa gorge, défiant ainsi la force torrentielle d’un Magnificat crié à tue-tête par deux cents voix, et de quelle poignante façon, lorsqu’un silence religieux s’établit en bas comme un majestueux point d’orgue, l’oiseau fit entendre là-haut quelques vocalises pures, presque grêles, mais dont l’ironique désinvolture me causa cette ivresse qui est le désespoir absolu voisin du bonheur.

Louis-René des Forêts, Le Bavard

Beauregard

Moudon / 15 heures

Mais, pour en revenir au choeur des petits séminaristes, la nostalgie qu’il éveillait en moi, ce n’était pas seulement ce plaisir mêlé de regrets que nous éprouvons toujours à ranimer des souvenirs d’enfance qui, avec le recul du temps et l’amère expérience que nous avons acquise depuis, nous reviennent parés de couleurs charmantes, mais bien plus le malaise que me causait l’antinomie, qui se révélait soudain à moi avec une horrible évidence, entre ce que je n’avais jamais douté de devenir et ce que j’étais devenu : n’avais-je pas creusé de mes propres mains le fossé infranchissable qui me séparait de ma jeunesse ? Qu’on me comprenne bien, il ne s’agissait pas de déplorer mon impuissance d’adulte à déserter le monde brutal, sec, désespérément impropre à toute aventure mythique où nous nous démenons avec une férocité d’araignée pour m’introduire ensuite, à la faveur d’une évocation précise, dans ce monde perdu auquel les hommes attachent si douloureusement leurs regards – quant à moi, je tiens celui que nous qualifions de réel pour seul digne de notre condition, préférant depuis tout le temps la lumière rigide de midi aux vapeurs du soir, la rigueur d’une vérité aux replis du mensonge, la nudité aux parures. Bien au contraire, ce qui me déchirait le coeur, c’était de découvrir dans les profondeurs de mon enfance tout autre chose que des rêves dérisoires : des passions vivantes et par exemple l’impossibilité foncière de pactiser avec ce que j’exécrais, la certitude puérile d’être tout à fait maître un jour de disposer du monde qui s’étendait devant moi comme un domaine ouvert, l’incapacité de prendre mon parti du sort qui m’était fait et d’apaiser en moi une brûlante soif d’exigences.

Louis-René des Forêts, Le Bavard

Rionzi

Le Mont-sur-Lausanne / 16 heures

Quand j’étais enfant, j’éprouvais une joie singulière et assez énigmatique à circuler avec indolence entre les manèges d’une foire, les mains dans les poches, à observer successivement et avec une avidité aussi inlassable que si j’étais moi-même participant, les ébats turbulents des enfants de mon âge qui poussaient des cris de délicieuse angoisse sur des balançoires – et je tremblais pour eux que celles-ci fassent malencontreusement le tour complet de l’axe auquel elles étaient fixées – ou bien à califourchon sur des chevaux de bois, une main serrant la baguette tendue vers un anneau qu’il s’agissait de décrocher à temps – et ma propre main tremblait dans ma poche, comme si elle-même avait été rendue malhabile par l’épuisement ou la crainte de l’échec. Au plaisir actif qui le plus souvent me paraissait astreignant, illusoire, trop limité ou encore inaccessible, je préférais celui à mon avis incomparablement plus émouvant où me jetait le spectacle d’une joie collective qu’exprimaient diversement les visages sur lesquels j’attachais un regard fasciné. Il s’agissait de sympathie. D’une sympathie qui me faisait pénétrer le plaisir des autres et me rendait capable de l’éprouver avec une intensité d’autant plus vive, d’autant plus persistante que je le partageais ensemble et tour à tour avec un grand nombre d’enfants, d’autant plus profonde qu’échappant en quelque sorte à l’étourdissement causé par des sollicitations extérieures un peu trop brutales, il m’était permis de le savourer à l’écart en toute lucidité et de le gouverner au lieu de m’y soumettre. Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’échapper à la tentation de saisir la première occasion qui s’offre de me rendre sur le théâtre d’une manifestation populaire où j’ai des chances d’être à même d’observer sur les visages tous les signes caractéristiques de la passion dont il m’est d’ailleurs indifférent d’apprendre qu’elle est alimentée par une sotte admiration ou des rancoeurs injustifiées, mais la seule crainte d’être entraîné moi-même par un flot débordant de colère ou d’enthousiasme, et précisément en vertu de ma faculté de sympathie et malgré le sang-froid que je me suis juré de conserver, me retient quelquefois d’y céder.

Louis-René des Forêts, Le Bavard

Les Planches

Le Mont-sur-Lausanne / 13 heures 

L’idée de voyager me donne la nausée.
J’ai déjà vu tout ce que je n’avais jamais vu.
J’ai déjà vu tout ce que je n’ai pas vu encore.

L’ennui du constamment nouveau, l’ennui de découvrir, sous la différence fallacieuse des choses et des idées, la permanente identité de tout, la similitude absolue de la mosquée, du temps et de l’église, l’identité entre la cabane et le palais, le même corps structurel dans le rôle d’un roi habillé ou d’un sauvage allant tout nu, l’éternelle concordance de la vie avec elle-même, la stagnation de tout ce qui vit pour cela seul qu’il bouge.
Les paysages sont des répétitions. Au cours d’un simple voyage en train, je suis partagé, de façon vaine et angoissante, entre mon désintérêt pour le paysage et mon désintérêt pour le livre qui me distrairait, si j’étais différent. J’ai une vague nausée de la vie, et tout mouvement l’accentue encore.
L’ennui ne disparaît que dans les paysages qui n’existent pas, dans les livres que je ne lirai jamais. La vie est pour moi une somnolence qui ne parvient pas jusqu’à mon cerveau. Je le garde libre, au contraire, pour pouvoir y être triste.
Ah ! qu’ils voyagent donc, ceux qui n’existent pas ! Pour ceux qui ne sont rien, comme les fleuves, c’est le flux qui doit être la vie. Mais tous ceux qui pensent et qui sentent, tous ceux qui sont vigilants, ceux-là, l’horrible litière des trains, des voitures et des navires ne les laisse ni dormir, ni être éveillés.
De chaque voyage, même très court, je reviens comme d’un sommeil entrecoupé de rêves – une torpeur confuse, toutes mes sensations collées les unes aux autres, saoul de ce que j’ai vu.
[…]
Lorsqu’on ressent trop vivement, le Tage est un Atlantique innombrable, et la rive d’en face un autre continent, voire un autre univers.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité

Jardin

Photo | Arthur Prod’hom

Riau Graubon / 18 heures

Lorsque nous avons considéré durant un certain temps une couleur déterminée, notre rétine produit la couleur complémentaire. Comme tout phénomène sensible, celui-ci possède son correspondant spirituel ; aussi nous est-il permis de penser que, dans notre rapport avec le monde, nous saisissons celui-ci comme un tout.  Quand l’une quelconque de ses parties a requis démesurément notre attention, l’esprit appelle à soi comme un remède tout le reste qu’elle excluait.
Ce rapport traduit aussi notre faiblesse, qui est de ne pouvoir appréhender l’ensemble que dans le successif de l’existence. Et ce qui manque est d’abord saisi comme couleur complémentaire. Nous ne progressons pas en ligne droite, mais selon un mouvement sinueux, non point graduellement, mais d’un extrême à l’autre. Des écarts de cette espèce apparaissent comme inévitables ; ils font partie de la vie, qui, de par sa nature, procède par pulsations, comme on le voit dans la respiration ou le mouvement du coeur. Nous parcourons cependant notre carrière spirituelle, pareils à l’aiguille de l’horloge qui se meut au battement alterné du balancier.

Ernest Jünger, Le Cœur aventureux (traduction Henri Thomas)

Les Sauges

Les Cullayes / 15 heures

Sur le chemin du Cap Misène et de là vers Procida, l’odeur de la mer me parut plus profonde, plus pénétrante et plus vivifiante que jamais. Chaque fois que je la respire en suivant l’étroite bordure que le flot aplanit, je sens en moi cette légèreté qui est le signe d’une liberté accrue. Il se peut que ce soit parce que cette odeur mélange intimement décomposition et fécondité ; génération et destruction tiennent en elle la balance égale.
[…]
Nous ne trouvons pas ici cependant l’horreur des champs de bataille abandonnés par le guerrier, car ces confuses dépouilles sont sans trêve léchées par les langues minces et salées de la mer carnassière, qui flaire là la substance de son eau et veut à nouveau la boire. Cet inanimé touche aux sources de la vie, et c’est pourquoi son odeur est comme une médecine amère qui dissipe les angoisses de la fièvre. Puis, quand la mer bruit dans le lointain, comme l’un de ces gros coquillages que nous prenions, enfants, sur la cheminée pour y mettre l’oreille et dont la surface rose semblait parsemée de taches bleues par quelque riche maladie, il arrive que la proche idée de la mort verse dans notre sang cette goutte du Léthé qui nous dispose à la mélancolie songeuse et conjure la sombre mascarade de la destruction.

Ernest Jünger, Le Cœur aventureux (traduction Henri Thomas)

Crêt de l’église

Pampigny / 17 heures

[…] les révolutions, non plus, n’allant pas très loin tant que les mères ne s’en mêlent pas, mais alors surviennent des instants où les meilleures troupes tout simplement oublient de tirer. Quand les femmes n’ont plus peur de la mort, les choses ont, pour s’accomplir, la force du torrent originel.

Ernest Jünger, Le Cœur aventureux (traduction Henri Thomas)

Rue Schaub

Genève / 19 heures

Je ne désire rien d’autre de la vie que la sentir se perdre, au long de ces soirées imprévues, au milieu d’enfants inconnus et bruyants qui jouent dans ces jardins, confinés dans la mélancolie des rues qui les entourent, et couverts, au-delà des hautes branches des arbres, par la voûte du vieux ciel où recommencent les étoiles.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité

Le Tranquille

Vevey / 16 heures

Je jette ma boîte d’allumettes, vide à présent, dans cet abîme de la rue, au-delà de l’appui de ma fenêtre dépourvue de balcon. Je me redresse sur ma chaise, et j’écoute. Nettement, comme si elle signifiait quelque chose, la boite d’allumettes vide résonne sur la chaussée, qu’ainsi elle m’annonce déserte. Aucun autre son, sauf ceux de la ville entière. Oui, les sons de la ville tout entière, si nombreux, sans se concerter, mais tous justes.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité