Messe à Audresselles

Deux rassemblements ce matin à Audresselles, un vide-grenier et la messe. Je commence par le bric-à-brac du premier avant de me rendre à l’église patronnée par Jean-Baptiste ; elle est curieusement éloignée du village, pas seule pourtant, puisqu’un cimetière bien nanti l’entoure. J’y entre et croise un homme qui est sur le point d’en sortir. Il me demande si je cherche un mort.

-Non, c’est une visite générale. -Vous connaissez  Maurice Boitel ? -Non ! -C’est pourtant un peintre bien connu, mort ici à Audresselles en 2007.

L’homme me désigne une pierre un peu plus loin, des fleurs des champs ont été déposées, l’artiste a donc encore des admirateurs. On se rend ensuite ensemble dans l’église. Le curé enfile ses habits de messe dans la sacristie avant de venir nous saluer, mon guide est connu, il se comporte d’ailleurs comme s’il était chez lui. Il m’emmène dans le chœur, fermé à l’orient par trois peintures de belles dimensions qu’il commente : une Visitation à gauche, la décapitation de saint Jean-Baptiste au milieu, le Baptême du Christ à droite. Mon guide précise que le Baptême sort des ateliers de J-P Migne. Très endommagé, il a retrouvé sa place en juillet 2011, grâce aux donations, du conseil général du Pas-de-Calais, de la municipalité d’Audresselles, de la paroisse N.D. des Flots et d’un couple de riches Hollandais. Je prends place à l’arrière de l’embarcation, mon nouvel ami vient s’asseoir à ma droite, il laisse sa femme aux avant-poste à côté des lecteurs du jour. C’est elle qui tiendra le micro, qui entonnera les chants et les réponses liturgiques ; c’est elle qui fera les annonces de la semaine à venir ; elle encore qui accueillera les trente scouts belges qui entreront en cortège dans l’église, porte-enseigne et porte-drapeau en tête.  Son mari sourit. Le curé fait bien son job, explique les gentillesses du Christ avec Marie et ses gronderies à l’égard de Marthe. La première n’a qu’une seule chose en tête dans sa vie, Marthe en a trop, s’agite en tous sens, perd de vue ce qui pourrait rassembler ses nombreuses actions. Il exhorte ses auditeurs à profiter de leurs vacances pour se rassembler eux aussi.Je ne lui donne pas tort. Les scouts communient, mon voisin aussi. En sortant de l’église, celui-ci me demande qui je suis et ce que je crois, d’où je viens et où je vais. Il se présente à son tour. L’homme a travaillé dans les ambassades et arrondit aujourd’hui ses fins de mois dans l’immobilier. Il s’appelle Dominique, c’est lui qui est à l’origine de la restauration du Baptême du Christ. Il s’appelle Dominique Paul, Dominique Paul Boitel, c’est le fils du peintre.

Je termine la journée sur la route de Calais, par la côte et Sangate. Je fais une halte à Peuplingues, la route principale est fermée à cause d’un vide-grenier. C’est une réplique de celui d’Audresselles : mêmes livres, mêmes babioles, mêmes visages, même pauvreté. L’eurostar est à l’heure à Fréthun. Oscar fait la fête à Sandra.

Audresselles

Ce n’est pas un hasard si j’ai fait la connaissance, il y a deux ans, de Patrick Vincent, professeur d’anglais à l’Université de Neuchâtel. Je lui dois la confirmation des liens qui unirent Thoreau et Agassiz au milieu de XIXe siècle. Faut dire qu’il leur doit de son côté le motif de sa belle conférence inaugurale (le chapitre VI de Novembre en rend compte). Je l’ai revu, en vrai cette fois, à Dorigny, il y a un mois, à l’occasion du vernissage d’un livre auquel il a participé : Le Poème et le Territoire. Il m’a parlé à cette occasion des traductions du Prélude de Wordsworth ; j’en ai  lu depuis les extraits disponibles. Et puis il m’a écrit hier ceci :

Je viens de terminer « Novembre » que j’ai lu avec beaucoup de bonheur, le sirotant étape par étape comme un grand whiskey ! Cela m’a pris un mois pour parcourir votre parcours d’une semaine, comme quoi la marche, mais surtout l’attention aux détails, peut ralentir le temps. J’ai l’impression d’avoir découvert une région, qui, jusqu’à maintenant, me paraissait aussi plate qu’inintéressante. Ma famille a dû subir toute l’histoire de la correction des eaux, et même les betteravesm’intriguent un peu plus qu’avant. Votre style est aussi sobre que le thé et les fruits secs qui ont alimenté votre épopée (j’étais tout de même soulagé lorsque vous vous êtes remis au café et au vin suite au décès de votre ami). Merci pour ce beau livre qui deviendra, je l’espère, un classique, et où je suis très honoré de figurer. Je l’ai prêté à mon père, qui va sûrement l’aimer, et je vais également le recommander aux amis et connaissances. 

Non content de me faire, hier, ainsi rougir, Patrick Vincent m’envoie aujourd’hui, un lien sur une recension dans Arcinfo, signalant Huit lectures pour découvrir la Suisse autrement Novembre en fait partie.

Le plateau suisse à pied en un roman

Seul roman des huit ouvrages proposés ici, « Novembre » est un fabuleux récit de voyage à la première personne qui vous plonge sur les sentiers du Seeland. L’auteur, Jean Prod’hom, a découpé son ouvrage d’après son itinéraire, en douze étapes. Un parcours existentiel de dix jours, sac au dos, au départ du Riau sur les chemins de la Sarraz, d’Yverdon, Portalban, Ins, Bargen… Direction « les terres du Nord que les hommes ont trop souvent désertées, là où le présent bégaie, l’avenir hésite et le passé s’attarde ». Le lecteur marche avec avidité dans les pas de son guide, que son départ à la retraite couplé à la maladie grave de l’un de ses amis a poussé sur les routes, à la recherche de sérénité.

Pour qui ? Celles et ceux qui aiment découvrir la Suisse à travers les mots et les yeux des autres. Contée par Jean Prod’hom, elle est une terre d’histoire, d’agriculture, de barrages, de vertes prairies, de films oubliés, d’auberges sur le bord du chemin, et d’une nature qui déploie ses merveilles au fil des pas du marcheur. La lecture de « Novembre » donne envie de se jeter sur les routes du Seeland, sur les traces de Jean Prod’hom.

Le passage. « Les îles sont des refuges et des rampes de lancement ; on y est tourné vers le large, on ne s’y enterre pas. Nous avons tous un irrépressible besoin d’île et d’une embarcation pour nous en évader. »

Le +. Jean Prod’hom a glissé dans son livre quelques images de son périple sur les routes du Plateau suisse. Autant de petits cailloux semés çà et là, qui donnent un contexte visuel bienvenu.

A quoi bon, ici en Picardie, à Audresselles, il pleut.

Rendez-vous à Delley

Portalban, le 3 juillet 2019

Chère Evelyne,

On s’est vu pour la première fois à la Sauge ; c’était en octobre de l’année dernière, puis à Estavayer-le-Lac et à Morat. Tu as lu NOVEMBRE en décembre et on a fait connaissance.
Nos routes se sont à nouveau croisées en mars dernier, à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, d’ingénieurs, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui s’étaient donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols du Grand Marais. Tu m’as expliqué au moment de l’apéritif que DSP fêtait en juillet les 25 ans de son existence ; tu m’as proposé alors de participer à cette fête en écrivant quelques mots sur l’entreprise dont tu as, avec d’autres, assuré le succès et dont tu vas, sous peu, te retirer. Tu as ajouté, pour me convaincre, que j’aurais, si j’acceptais, toutes libertés et que les portes du château me seraient ouvertes. 
C’est fait, trois mois ont passé. Je t’ai envoyé début juin une dizaine de photos et un peu plus de 40 000 signes. Quelque chose qui est comme un supplément au chapitre VI de NOVEMBRE et qui s’intitule Rendez-vous à Delley.

Je vous y invite, d’abord, à retourner au mésolithique, et à emboîter le pas de ceux qui, les premiers, ont semé du blé d’automne, ici à Delley, à quelques pas du lac de Neuchâtel – qui ne formait alors qu’un seul lac avec ceux de Morat et de Bienne –, dans le triangle formé par le ruisseau des Côtes et celui de la Côte Lombard, qui surplombait le lac avant qu’on oblige celui-ci à se retirer à l’occasion de la première correction des eaux du Jura.
Vous découvrirez, dans la seconde partie, les impressions de l’amateur que je suis lorsque, un dimanche de mars, j’ai débarqué dans la cour du château. Et le lundi qui a suivi, lorsque j’ai découvert les activités qui s’y déroulaient : le grand jeu dont Darwin a énoncé les principes au milieu du XIXe siècle et auquel se livre, avec Agroscope et les agriculteurs, la petite équipe du Château de Delley.
Je vous propose enfin de suivre les avatars de la famille des Castella, née sur les rives de la Sarine il y plus de sept siècles et qui s’est éteinte ici-même en 2006. Le lecteur fera la connaissance de Tobie Castella, la fine fleur de cette lignée de patriciens ; un homme exemplaire qui a su concilier avec bonheur, à la fin du XVIIIe siècle, tandis que la révolution grondait à la porte de son château, le travail de la terre et la rêverie, la peine et l’émerveillement.

Je voudrais pour conclure remercier toute l’équipe de Delley qui a rendu possible une aventure qui, maintenant qu’elle est achevée, me fait espérer que les entreprises ont peut-être tout à gagner en laissant librement parler d’elles.
Si la littérature, comme je le crois, se nourrit du monde tel qu’il va, elle a aussi pour tâche de regarder au-delà de ce qui est, c’est-à dire d’élargir notre regard en direction de ce que d’emblée on ne voit pas, qui soudain remue, interroge, enchante.

 

PS
Vous recevrez 
Rendez-vous à Delley si vous me faites parvenir une enveloppe A5, que vous aurez affranchie et sur laquelle vous aurez mentionné vos coordonnées postales.

A l’adresse suivante :
Jean Prod’hom
Moille-Messelly 3A
1082 Corcelles-le-Jorat

Juin 2019

– Ne serait-ce le petit débarcadère de l‘île Saint-Pierre ?
– Ça y ressemble. C’est en réalité sur les rives du lac de Neuchâtel, à Portalban. Image aperçue au mur du café du Vieux Four de Delley

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Dorigny

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Je t’en prie, lorsque dans mon âme ou dans la tienne tu découvres un dogme qui risquerait de nous séparer, tiens-le pour faux, aussi faux que le Diable. 

Thomas Carlyle

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– Extraordinaire semaine en compagnie de Julie d’Étanges, Saint-Preux, Claire d’Orbe et les autres. À Clarens, aux sources de la Veveyse et à Meilleries. On a croisé en cours de route les Moraves à Montmirail, Malan à Genève, John Nelson Darby à Rolle, Oberlin chez lui en Alsace, Alexandre Vinet et Eugène Rambert au cimetière de Clarens. Et d’autres. Ça fait une drôle de pelote.
– Qui connaît aujourd’hui les noms de Malan, de Darby, d’Oberlin ? Quelle surprise de les croiser sur le chemin d’un voyageur d’aujourd’hui ?
– On voyage aussi dans le temps. Par ailleurs, on croise bien des inconnus tous les jours, et on ne s’en étonne pas. Malan a préparé, à Genève, le terrain à Darby. Celui-ci aurait rencontré – j’en doute – Oberlin en Alsace, cet homme qui a accueilli, quelques décennies plus tôt, Lenz. Je fouille.


– Élevée dans la parole de Darby, je ne peux oublier son nom, même si j’ai quitté son chemin dès l’adolescence… Malan, ce nom me rappelait vaguement quelque chose, j’ai consulté Wikipedia, de même pour Oberlin… Aujourd’hui ce sont des inconnus ou presque…


– Mon mari, Gabriel, historien, a beaucoup écrit – et publié aussi – sur la période du Réveil. Ces noms me sont familiers comme ceux de personnes de mon entourage. Mais je ne les ai pas autant côtoyés qu’il l’a fait lui-même. Et j’en entends rarement parler maintenant, d’où mon étonnement. Un peu comme quand on apprend qu’un ami qu’on croyait mort vit toujours et que quelqu’un l’a croisé !

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Salanfe ou l’histoire d’une convoitise | Le promeneur retrouvera certainement quelque chose du « beau désert » de Javelle. Qui sait – peut-être se sera-t-il même surpris à trouver cette cicatrice dans la montagne belle, à trouver juste le droit de l’homme de transformer sa terre.

(Pierre-François Mettan)


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Roche, neige, eau, poussière d’ardoise (Tour Salière)

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Traversée de la première moitié du XIXe siècle – Genève, Londres, Bourdeaux… – en compagnie de poètes qui ont cru pouvoir fixer l’ancre de leur embarcation dans le ciel et un seul livre.

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Miel au Riau
tourne tourne
or et soleil
abeilles
images du fils

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Alpage d’Emaney, inalpe samedi prochain.

 

 

Denis Montebello | Les Tremblants

Photographie | Louise Prod’hom

Louise m’a fait voir ce matin la fleur qu’elle a photographiée il y a quelques jours près du Chauderonnet, en se promenant comme elle le fait parfois, seule je ne sais où. Vivante et fragile sur sa tige, elle est sur le point de laisser échapper dans le vent ses aigrettes de soie, l’une d’elle a cédé et a lâché les amarres, emportant sous elle l’akène et ses promesses.
On aurait pu prendre un raccourci et assimiler à la hâte cette fleur solitaire à un pissenlit. Mais tout – sa tige en écailles, ses feuilles en forme de coeur, le velouté de ses aigrettes – l’en distingue. Hormis la fragilité de sa coiffe, dont chaque enfant a fait un jour l’expérience, au moment de l’offrir en guise de cadeau à celle qui le consolera.
On ne prête pas à ces fleurs, en les confondant ainsi dans les prés et les talus, l’attention qu’elles méritent, si bien que l’ignorance dans laquelle nous vivons conduit chacun d’entre nous à passer à côté de l’aventure et à souffler sur leur tignasse comme sur une bougie.
La fleur de Louise, dont les aigrettes se préparent à lever l’ancre, est en réalité un tussilago farfara, une fleur des talus aux nombreuses vertus : les fumeurs la mélangent par exemple au thym et au romarin ; elle soulage en infusion la toux de ceux qui en auraient abusé. Espèce pionnière, elle indique aussi, à peu de frais, l’instabilité des sols.

J’ai reçu ce matin le petit livre de Denis Montebello et du photographe Marc Deneyer, que les éditions des Petites Allées ont publié en février. Ils vont, chacun à leur manière, ramper dans les friches ; ils s’attardent à plat ventre dans le grand désordre de midi, vont et viennent parmi les herbes pâles qui dorent en juin et brûlent en août, celles qui se multiplient aux lisères des forêts, sur les bords des routes et des chemins, autour des étangs et des lacs, au milieu des chantiers et des ruines, sur les terres inconnues d’avant la conquête et les terres abandonnées d’après. Modestes, elles composent avec le vent une interminable danse, s’épaulent et se mêlent dans une chorégraphie qu’elles réinventent.
On ne connaît pas leur nom, et cette ignorance nous garde d’une passion qui pourrait devenir dévorante ; on ne veut pas en savoir plus, avancer à l’intérieur de ces territoires inexplorés ; on craint de se retrouver pris dans le filet de trésors que nous tendent les cousins et les cousines des folles avoines ; les petites et les grandes brizes, les brizes intermédiaires ; les tremblants, toutes ces herbes qui ressemblent à des herbes sans en être vraiment et qu’on appelle herbacées.
C’est dans ces territoires en marge de l’actualité que Denis Montebello s’aventure, sans s’y perdre tout à fait, parce qu’il avance dans des trouées dont il se souvient et qu’il réinvente, faites de mots et de choses, de boucles étranges et de mitoyennetés, de saveurs et de mystères.
Il va et vient, tend une toile d’araignée invisible dans laquelle ce qui a été et ce qui est se relancent. Il ne force pas, fait entendre la folie qui anime les réalités silencieuses, ce dont on ose parler à peine, leur reconnaissant cette manière d’être tremblante dont l’enfant qu’il fut se souvient, et qu’il découvre la seconde fois pour la première. Beautés entr’aperçues et souvent oubliées, ou mises en réserve : amourettes et guerres enfantines, dessus de commode et sous-bois.
La brize intermédiaire – son architecture, sa mobilité, ses antennes – fait décidément bien plus rêver que les mobiles de Calder. Ses fruits aussi, tout à la fois queues de serpent et écailles de poissons, petits pains, fées et clochettes.
Denis Montebello est un généraliste des profondeurs, les mots qu’il glisse sous les choses opèrent comme des leviers ; il soulève le réel, l’aère et fait renaître quelques-uns des pans du passé et du présent. C’est sa manière à lui d’inventer l’avenir et de rappeler la nouveauté du monde. 

Je voudrais pour conclure, aux tremblants du fort du Bois de l’Abbé et au tussilage du Bois Vuacoz, ajouter les branches de foyard d’automne qui fleurissent depuis 1968 dans un coquemar sur l’armoire à chaussures de Riant-Mont, et tous les cardères de la jachère disparue de Grancy. Il en faut du courage pour ne pas se laisser emporter par les habitudes, triompher de nos négligences, résister aux trahisons. Il en faut du temps pour revenir sur nos pas, revisiter ces présences invisibles, ignorées de ne pas avoir de nom, d’être trop communes ou rétives. Gardons-nous de ne pas leur refaire d’ombre par excès de lumière. Ce sont ces présences invisibles qui tiennent tête en toutes saisons à nos hivers.

Claire Krähenbühl | Chemin des épingles

Personne n’aura jamais vu à la fin qu’un seul visage, le visage de celle qui n’aura cessé, jour et nuit, de se confondre avec l’absente. Il n’y aura eu ni commencement ni dénouement, pas même une histoire.
J’ai pris à mon tour le chemin des épingles et puis celui des aiguilles. Je revisite aujourd’hui des gestes oubliés. Je me souviens de l’écheveau que maintenaient comme un cerceau mes deux avant-bras écartés, raides comme des marionnettes. Et le fil, que mes mains en se déhanchant et en se dérobant libéraient, courait à l’autre bout de la petite chambre vers celle qui, assise en face de moi, le mettait en pelote. Tandis que je dansais des deux mains elle façonnait avec l’art du vers à soie le cocon de laine qu’elle tricoterait.
Sur la table le nécessaire de couture, l’oeuf de bois pour repriser les talons usés, une boîte pleine de boutons, une vie au ralenti et des exercices appliqués, des épingles dans une boîte bleu clair, des aiguilles et leur chas par où passerait le fin mot de l’énigme. 

C’est seulement après nous avoir confiés à la nuit – lorsque nous dormions profondément tous les trois – que notre mère se raccommodait avec le monde d’avant notre naissance, pour le prolonger et s’y perdre étourdiment. C’est notre sommeil et notre nuit qui désencombraient d’un coup cet horizon vers lequel tout à la fois elle s’élançait et demeurait un bref instant, comme sur un seuil. Et nous l’ignorions.

Le poème et le territoire

Vernissage hier à la Grange de Dorigny de l’ouvrage dirigé par Antonio Rodriguez et Isabelle Falconnier : Le poème et le territoire.
L’ouvrage propose une série de cartes, d’images, de notices et de promenades en Suisse romande, sur les traces des grandes figures littéraires qui, venues du monde entier depuis plus de deux siècles, ont traversé ou séjourné dans nos régions, avant d’en repartir avec des morceaux choisis de paysage. Rien à dire de ce livre à la belle facture, auquel des universitaires ont prêté leur voix et qui occupera, c’est certain, une place de choix chez ceux qui aiment le patrimoine. 

Une remarque toutefois, elle renvoie au nom d’un lieu qu’on ne pouvait ne pas prononcer à cette occasion ; il l’a été à trois reprises par trois orateurs différents : Clarens

Clarens, l’un des plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages, écrit Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Clarens, sweet Clarens. C’est à Clarens que le philosophe plaça les personnages de Julie ou la Nouvelle Héloïse ; c’est dans l’un de ses bosquets que Saint-Preux et Julie échangèrent leur premier baiser ; c’est à Clarens encore que celle-ci, M. de Wolmar et leurs enfants vécurent en famille. C’est à Clarens enfin que Lord Byron, qui a lu Rousseau, séjourna pendant deux soirs, avant que des milliers de touristes y passent et s’y fassent photographier.

Le temps a passé, Clarens était un village et c’est une ville ; quant aux habitants d’alors j’ignore si, au milieu du XVIIIe siècle, ils prononçaient le s final de son nom, encore moins les habitudes de Jean-Jacques Rousseau à cet égard. Ce que je sais depuis hier soir, c’est que l’usage de taire le s final, qui prévaut aujourd’hui à Clarens – et dans tous les villages vaudois qui présentent le même suffixe –  a été abandonné. Les trois orateurs l’ont prononcé en effet à la fribourgeoise, en sifflant. J’ai attendu avec un peu d’inquiétude qu’un orateur iconoclaste suive l’usage valaisan qui non seulement exige le sifflement final mais encore l’ouverture du ɑ̃ vaudois en un ɛ̃.

J’ai craint soudain que la Suisse romande soit prête à brouiller ses usages poétiques et régionaux. C’est peut-être le prix à payer si elle entend révéler au monde entier son patrimoine poétique mondial et devenir cette vallée lyrique que les auteurs de ce petit livre appellent de leurs voeux.

Michel Serres sera absent |1980-1981

C’est La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce qui m’aura conduit à l’oeuvre de Michel Serres ; c’était l’hiver 1980 et je préparais un examen sur les livres I et II du De rerum natura. J’ai enchaîné avec la lecture des Hermès avant de me régaler avec celle du Parasite.
L’année suivante (1980-1981), j’ai suivi les cours d’histoire des sciences qu’il donnait à la Sorbonne. Ils avaient lieu, si je me souviens bien, le samedi matin de dix heures à midi. Je me rendais à Paris la veille, dormais dans le 11e chez Darius P et Daniel S. Et je repartais le dimanche pour Lausanne.
Le premier jour de cours de la rentrée universitaire, je n’ai rencontré personne au fond du couloir du rez-de-chaussée ( ?) de la Sorbonne, mais un papier punaisé sur la porte close de l’auditoire, qui avertissait celui qui ne l’aurait pas été, que Michel Serres serait absent.

Si le philosophe avait mis il y a peu un point final à la série des Hermès, Le Passage du Nord-ouest hantait encore, à l’évidence, ses propos et son emploi du temps. La semaine suivante en effet, le philosophe raconta à ses auditeurs médusés son séjour de la semaine précédente dans le Nord-ouest du Canada. Il commenta pendant une heure et demie, de la voix, du corps et de la main, la pente quasi-nulle du Yukon et du Mackenzie. Je n’étais cette fois pas venu pour rien.

A plus d’une reprise je me suis retrouvé au cours de cette année-là devant ce même panneau indiquant l’absence du philosophe. J’en ai profité, Paris m’a déniaisé. C’est également pendant cette année que j’ai renoncé à déposer un sujet de thèse, mon éducation n’était décidément pas compatible avec ce train de vie.

Cela ne m’a pas empêché de poursuivre la lecture de Michel Serres : Genèse et Détachement, Rome surtout, le livre des fondations, qui m’a conduit en 1983 à l’oeuvre immense de René Girard. J’ai lu ensuite, mais moins systématiquement les parutions de cet historien des sciences qui a su composer avec les voix de son temps. Avec admiration mais avec moins d’entrain.

J’espère qu’on a n’a pas oublié samedi passé, de ressortir et de punaiser le panneau sur la porte de l’auditoire de la Sorbonne d’où il s’est si souvent échappé, pour indiquer à celui qui n’aurait pas été averti que Michel Serres serait absent. Pour la dernière fois.

Mai 2019


1 mai 2019
Comment ne pas renoncer à toute activité littéraire…
Un texte extraordinaire !

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2 mai 2019
C’est la première qui est venue m’adresser ses voeux.

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– Qu’appelle-t-on folie au fond ?

– Vous l’avez dit, folie c’est le contraire de la sagesse et de l’équilibre, de la normalité et de la raison, le contraire de l’économie, de la brique et du roc…

– Mais ça c’est la petite folie. Et la grande folie ?

– Celle des asiles et des fous ?

– Oui.

– C’est trop souvent une souffrance, une immense, une incommensurable souffrance. 

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5 mai 2019
Rendez-vous de la presse : Lisbeth Koutchoumoff et Michel Audétat se réjouissent de tous ces jeunes qui sortent de l’institut de Bienne… et d’un vieux qui s’est mis à écrire à soixante ans.

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13 mai 2019

Un arrosoir, une herse abandonnée dans un champ, un chien au soleil, un pauvre cimetière, un estropié, une petite ferme, tout cela peut devenir le vaisseau de ma révélation. Chacun de ces objets et mille autres pareils sur lesquels le regard d’habitude glisse avec une évidente indifférence, peut soudain pour moi, à n’importe quel moment qu’il n’est aucunement en mon pouvoir de provoquer d’une quelconque façon, prendre une valeur sublime et émouvante qu’il me semble dérisoire de tenter d’exprimer par des mots. 

Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos (à Francis Bacon)

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NOVEMBRE EN TROIS TABLEAUX :
Une belle lecture de Novembre par Anthony Ramser dans L’Année du livre, l’Almanach numérique de la littérature contemporaine et du discours critique UNI Fribourg

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Tourne la dernière page de « Là-haut » d’Edouard Rod (1897). Découvre de belles pages sur Salvan, Emaney, Van d’en-bas et Van d’en has. Il évoque également la mainmise des investisseurs sur les hautes cimes. Voilà pourtant ce qu’il écrit à propos de ce roman :

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On ne va pas le cacher ! 
Et puis Novembre est en bonne compagnie : José-Flore Tappy, Elisa Shua Dusapin, Pierre-André Milhit.
Merci aux libraires de Suisse romande et à l’Académie.

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Ainsi la maison est-elle moins l’asile où pénètrent les hommes que le réservoir inépuisable d’où ils se répandent. (Walter Benjamin)

C’est une belle aventure…

Une des membres de l’équipe de direction de l’entreprise de sélection et de développement de la branche semencière suisse lit NOVEMBRE à la fin de l’année dernière. Elle s’appelle Evelyne et s’entiche de ce bouquin, en offre un ou deux bouquins à des amis. Les travaux reprennent, on se perd de vue et le temps passe. 
Nos routes se croisent à nouveau en mars de cette année à Ins, à l’occasion d’une rencontre d’agriculteurs, de membres d’ONG, de biologistes, de cimentiers, de paysagistes, de pédologues et de politiques qui se sont donné rendez-vous pour évoquer les problèmes liés à l’utilisation des sols dans le Grand Marais. 
Evelyne se penche vers moi au terme de la journée, me sourit, hésite, se lance enfin. Elle m’explique que son entreprise – DSP – est sur le point de fêter les 25 ans de son existence et qu’elle souhaiterait que j’écrive quelque chose pour participer moi aussi à la fête, quelque chose qui aurait les dimensions d’un chapitre de NOVEMBRE. Elle ajoute pour me séduire que j’aurai toute liberté et que les portes de son entreprise me sont ouvertes. 

C’est fait, je lui ai envoyé le texte ce matin, 40’000 signes. J’y évoque Jean-Loup Trassard et Dormance, Gustave Roud et son Journal, Mendel et ses lois, Darwin et Caillois, la famille fribourgeoise des Castella ; mais aussi les Révolutions française et helvétique, la division du travail et la tristesse ; le Musée romain de Vallon et la multiplication des pains de l’église de Ressudens, les moulins Bossy et l’Oxford Pub de Corcelles. Mais aussi et surtout une poignée de grains de blé qui nous vient de la nuit des temps et d’un rêve.

Combien j’ai touché pour le taf ? Dix sous de l’heure, moins que les paysans et les employés de commune. C’est naturellement peu, trop peu. Mais la liberté restera un cache-misère aussi longtemps que l’écriture – et la littérature avec elle – dédaignera ces territoires triviaux dans lesquels nous vivons, et que les entreprises ne seront pas convaincues qu’elles ont tout à gagner que l’on parle librement d’elles.

Avril 2019

Dans la foulée de Jean Prod’hom, « Novembre » s’ouvre à la rêverie… 

La chronique de JLK dans Bonpourlatête.

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Descente de croix
Ressudens, XIVe siècle.

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« Et je voudrais comprendre comment, dans l’ordre vivant des idées, se transforme un intérêt central répercuté dans une durée vécue. Comment parler des passions d´idées, comment parler des genèses, comment donner à voir ce qui arrive à la jeune intelligence en devenir, avec ses tensions, ses hasards et ses trébuchement. À travers la naïveté d’un cas, que peut-on rejoindre de la question même de l’intimité intellectuelle, ce ressort de vie dont la durée s’empare, qu’elle étire, qu’elle transforme pour en faire un récit. »Judith Schlanger, Le Front cerclé de fer, Circé, 2015

 
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De la fondation Michalski

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Musée Romain Vallon
Mosaïque de la chasse, détail floral.

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… je pars pour Genève demain mais je n’aurai pas hélas le temps de m’attarder et d’errer quelque peu. Ce que votre livre fait si bien, autour de ces trois lacs. Je n’en connais bien (c’est déjà beaucoup dire) qu’un seul, celui de Bienne, ayant passé plusieurs nuits à l’Île Saint-Pierre (mémorables) et aussi à Bienne. Un tout petit peu celui de Neuchatel, dont la mélancolie m’a saisi. Et pas du tout le plus petit.
L’entretrissement des descriptions, des récits et des remarques forme une sorte de fugue dont la musique entraîne, on est avec vous, dans les brouillards, les éclaircies, les petites bourgades et les affreux labours. Avec vous aussi dans la rumeur que font passer les noms des lieux…

Jean-Christophe Bailly

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La Bibliothèque Sonore Romande met des milliers de livres enregistrés à la disposition de personnes empêchées de lire à cause d’un handicap. Vous trouverez ici les conditions et le formulaire d’inscription. C’est ici.

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On a trouvé aussi, pas loin, dans une sépulture près du lac un enfant mort ; à côté de lui un bol contenant 76 petits galets de quartz blanc. On a appelé cette tombe du quatrième millénaire la Tombe du Petit Poucet.

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Complément au chapitre 6 de NOVEMBRE, en route ! 
Hauterive / Corcelles-près-Payerne / Ressudens / Vallon / Saint-Aubin / Delley / Portalban

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Lou, Joachim, vous j’sais pas, mais nous ça a été Pâques au refuge, et comme d’hab on a ramené toutes les cloches pour deux nuits de folie.
Et puis à l’aube du grand jour, comme d’hab, on a roulé des pétards de toutes les couleurs et ramassé 807 cannettes de bière vides qu’on avait cachées sans le vouloir dans les bois.
Bon je vous laisse, c’est le moment d’en fumer un et d’en boire une ; après ce sera trop tard, faudra rentrer.
 
*

Mon cœur s’est mis soudain à battre, il me fallait désormais choisir entre la brise et la vapeur. C’est fait. J’ai remisé tous les couvercles et me suis envolé sur une assiette.

*

Siri Hustvedt / Les mirages de la certitude

 
Que le livre de Siri Hustvedt, encore une femme *, nous vienne de là-bas, Park Slope, Brooklyn, et soit honoré ici, Lausanne, par le Prix européen de l’essai, Charles Veillon 2019, est une bonne nouvelle.
C’est un peu comme si la question du mariage de l’esprit et du corps, dont les derniers phénoménologues continentaux avaient prolongé l’existence, mais qu’on oublia lorsque les néo-néo-positivistes la réduisirent au silence, était rapatriée de l’Amérique, où la pensée avait pris l’allure d’un câblage – en autorisant partout, à leur insu ou en connaissance de cause, des rêves d’épuration et d’immortalité.
C’est en recourant à Husserl, Vico, Merleau-Ponty, mais aussi Varela et Kuhn, que l’essayiste écorne pas à pas le crédit accordé aveuglément, des deux côtés de l’Atlantique et bientôt partout, à la psychologie évolutionniste, celle qui fusionne la sociobiologie et la théorie computationnellle, le biologique et l’ordinateur, et qui nous assure que l’esprit n’est qu’une affaire de gènes et de connexions, de codes et de combinaisons, et que tout s’en suit comme une machine.
Et par cette brèche que Siri Hustvedt élargit, c’est non seulement l’esprit tel qu’on l’entendait et qu’on l’entend secrètement encore aujourd’hui qui fait son retour mais aussi, avec lui, le monde et ses ambiguïtés.
L’essayiste milite pour le tendre empirisme de Goethe – qui est aussi celui de Darwin. Elle réhabilite l’intersubjectivité des phénoménologues, la peau et les placebo, la vie prénatale et le doute, l’action des pensées sur le corps et le corps.
Elle se demande aussi pourquoi les gens sont si sûrs de tout. Mon doute, dit-elle au terme de son essai, commence avant de pouvoir être exprimé convenablement en tant que pensée. Elle propose, en écho au linguistic turn et au computational turn, un corporeal turn, le nom technique d’une réorientation, une réorientation vitale, heureuse.
 
* Après Judith Schlanger et ses extraordinaires essais.

Saisir / Jean-Christophe Bailly

Thomas Jones est né en 1743 au pays de Galles ; il le quitte en 1775 avec tout l’équipement du sublime, c’est l’heure de l’Italie et du Grand Tour.
Mais c’est aussi l’heure d’une résistance : Jones préfère Naples à Rome, Torre Annunziata à Pompéi, aime autant les fabriques de macaronis à la grande peinture.
En 1782, il se retire sur une terrasse à Chiaia ; il peint comme il n’avait jamais peint auparavant, sur papier, une cinquantaine d’huiles, rêveusement, loin du tumulte des reconnaissances : Mur à Naples, Maisons à Naples, Toits à Naples…
Jones s’est évadé, a atteint un rivage. Consolation. Il cesse de peindre et rentre au pays de Galles.
Thomas Jones et Jean-Christophe Bailly partent de loin. C’est beau comme un ricochet.

On guigne à gauche sur la maison natale de Dylan Thomas, on traverse Swansea jusqu’à la mer. On laisse à l’est les aciéries de Port Talbot, pour longer le rivage à l’ouest, jusqu’au Pier de Mumbles puis, jusqu’à Laugharne.
On remonte l’estuaire du Tãf jusqu’au cabanon de la Boat House où la vie et l’écriture du Gallois ont coulissé l’une contre l’autre puis glissé l’une dans l’autre, emportant avec elles la rumeur qui les a engendrées.
Ce sont d’anciennes voix, décollées du petit matin, porteuses de rêves de rien du tout, décalées à peine – comment sinon les faire entendre et offrir ainsi, ensemble, à celui qui passe un lieu où se replier et un ciel où se déployer ?

Du séjour de Jacques Austerlitz à Barmouth, rien ne porte trace, hormis des lieux et leur nom.
Mais la flânerie entêtée – oui cela se peut ! – de Jean-Christophe Bailly donne à entendre l’omniprésence de la voix de G. W. Sebald ; et on saisit mieux, par le relevé et le dépôt de traces invisibles, ce que la fiction doit à la réalité, ce que la réalité doit à la fiction. Pour autant que le lecteur s’en mêle.
Les temps s’enchevêtrent et les apparitions se superposent. Le sculpteur Piotr Kowalski s’invite dans le récit comme le narrateur des Émigrants dans la vie de Max Ferber. Gilberte et Jean Christophe Bailly s’imaginent vivre dans une maison au pied du Cader Idris tandis que Clara et W. G. Sebald partent en quête d’un logement dans les environs de Norwich. La nuée d’éphémères qui s’étaient donné rendez-vous en 1982 sur les rives de l’Ardèche en s’échappant d’un édredon géant trouvent leur écho derrière Andromeda Lodge, dans une combe couverte de bruyère. Une scène que Bailly est persuadé d’avoir vue mais qui, en réalité, le ramène à l’amitié, celle de son ami Kowalski.
C’est parce que nous cherchons un lieu où habiter que nous voyageons.

Robert Frank et W. Eugene Smith ont réalisé au sud du pays de Galles des photographies de mineurs, traces de l’âge d’or du coke, qui a nourri dès la seconde moitié du XIXe siècle le rêve enflammé d’autre chose. Il ne reste rien de ce rêve sinon son abandon lui-même.
Les visages noirs et blancs des mineurs surgissent comme les négatifs de photographies perdues.
Et si Jean-Christophe Bailly atteste de la disparition du lien réciproque attachant le monde et les hommes, l’écriture le rétablit. Quelque chose se dilate, soulève le paysage et ses habitants pour laisser la vie, invisible, les envelopper à nouveau, comme un liquide. Et les choses défaites se rassemblent, le monde remue comme un corps qui se réveille, s’ébroue et se lève, omniprésent, sous le regard du passant qui sait et se tait.

*

 

Contrepoint
C’est en novembre 2017 que j’ai croisé W. G. Sebald, sur les hauts de Ins, en suivant les traces qu’il a laissées lors de son passage en septembre 1965, sur le flanc du Schlaltenrain qui domine le Grand Marais et le lac de Bienne. Le premier était noyé dans le brouillard ce jour-là, il n’eut d’yeux que pour le second qu’il aperçut des hauts de Lüscherz, puis l’île Saint-Pierre lui apparut baignée d’une lueur blanchâtre et frémissante…
(La suite, c’est ici : W. G. Sebald, « Comme un chien qui court »)

 

Quartier des éprouvés

Poèmes des villes et des vieux quartiers, des passés qui s’attardent, des chenaux percées et des pavés polis, poèmes des ghettos ouverts aux quatre vents et des sursis, poèmes des résistances muettes. On y craint les regrets comme la peste, regret d’avoir agi sans retenue, d’avoir barré la route au passé auquel l’avenir s’abreuve, d’avoir voulu obtenir la transparence par le vide. Il y a dans le silence des éprouvés un courage qui ressemble à de la bonté.
J’entends ce matin des voix, le soleil s’est glissé dans la rue après la pluie, ombres et lumières, colombages, travaux légers, planches remplacées, fuites épongées. L’eau coule à flots dans la fontaine, c’est sûr, il y aura des salades dans le potager, on suspendra nos linges à l’étendage et on entendra du haut en bas du quartier le cantique des degrés.

Etienne Rouziès | Olivier Savoyat
Quartier des éprouvés | VOIXéditions

Mars 2019

TRAVERSE II :
11 avril 2019 | Tavannes | Librairie du Pierre-Pertuis

Grand Marais, entre Bellechasse et Witzwil, mars et novembre

Dorigny

« Devenue souvenir et laissée au souvenir,la lecture engloutie n’est plus une information ou une connaissance, mais une trace indisciplinée, lacunaire, déformante, qui relève de la construction mentale autant que des pages traversées. Aussi les fausses filières ont-elles la même assurance que les vraies. D’étonnants vieux faux souvenirs de lecture ont eu le pouvoir réel de servir de noeud, de guide ou de soutien. Des repères erronés, mal référés ou mal compris, ont pu apporter des certitudes, des noms fétiches, des citations, et contribuer peut-être à des déplacements pédagogiques souterrains. Incompréhensions, interprétations fantaisistes, livres lus trop tôt et trop vite, mal compris et mal retenus, images anarchiques et noms pris en vain – c’est le domaine de ce qu’il y a de fabulé dans une constitution personnelle…
L’étonnement de découvrir que j’ai fait fond sur un faux sens, et que cette incompréhension a joué un rôle réel dans ce qui m’a menée par la suite à Schelling et à bien d’autres voyages encore… ouvre une question plus générale, celle des faux souvenirs de lecture…
Et rien ne me permet de penser qu’aujourd’hui est plus lucide qu’autrefois. La relecture n’est pas forcément plus profonde ou plus sage, et elle peut se tromper à son tour. »

Judith Schlanger, « Sordello ou le faux souvenir de lecture » in La Lectrice est mortelle, Circé, 2013

Rousseau est mort. Starobinski a emporté la clé.

L’église de Moudon retrouve sa polychromie.

Rencontre autour de NOVEMBRE chez Cosette, dans son improbable GRANGES AUX LIVRES. C’est à La Chaux, sur la rive gauche du Veyron. Le jeudi 21 mars à 20 heures.
Attention, la librairie de Cosette est dans un lieu charmant au bout du monde ; les places sont également limitées. Il est donc préférable de téléphoner avant de vous lancer sur les routes sinueuses qui y conduisent.
Et puis si vous désirez en savoir plus sur NOVEMBRE, il suffit de le lire ou de prêter l’oreille à ce qu’on en dit ici ou là, ici

Dans le Seeland, avec Sylvain Maestraggi (écrivain-promeneur, auteur de Waldersbach). Orbe, Grande Cariçaie, Payerne île Saint-Pierre et chalets lacustres, ad libitum. Une journée fantastique.

L’AVENIR DU LIVRE dans le kiosque de L’Isle

Qualité gustative et résistance pour le premier, rendement et précocité pour le second ; les possibilités de croisement sont presque infinies. Seuls les hybrides les plus performants seront commercialisés.

– Le Talent ?
– Ce ruisseau n’a en réalité pas encore pas de nom ; il glisse le long du flanc occidental de la Montagne du Château, le point le plus haut du Jorat. Ses eaux passent ensuite sous la Route des Paysans, traversent la clairière de la Moille Saugeon avant de se jeter dans le Talent qui les emmène après de nombreuses hésitations, avec celles de l’Orbe jusqu’à Yverdon.
A deux pas de ce ruisseau, un peu plus au nord, un autre ruisseau, la Corbassière, qui se jette vite dans la Menthue, laquelle creuse son lit jusqu’à Yvonand sur la rive sud du lac de Neuchâtel.
Et puis, un peu plus à l’est, le Riau de Corcelles, qui rejoint la Bressonnaz près de Moudon, avant que la Broye ne les emmène jusqu’à Salavaux au sud du lac de Morat.
Elles emprunteront ensuite ensemble, après s’être considérablement éloignées les unes des autres, le canal de la Thièle pour rejoindre le lac de Bienne et buter contre le barrage de Port.

Retrouvailles, un récit immense, qui n’a du roman que l’apparence.

Un mot reçu à propos de Novembre, qui me ravit : 

Le « oui » de l’enfant que vous fûtes, et plus encore les pages, toutes les pages (magnifiques !) qui suivent, m’ont ramené à ces lignes de Nicolas Bouvier :
L’enfance plus qu’un âge est un état d’esprit. C’est une attention fébrile aux êtres et aux choses, une impatience d’absorption qui permet, pour de brefs instants, de saisir le monde dans sa polyphonie – il est toujours polyphonique – et de ne pas se contenter d’une lecture monodique où l’on ne suit qu’une ligne de la partition, ce que nous faisons trop souvent par lassitude, résignation, ou par ce qu’Antonin Artaud appelait, avec une justesse cruelle, « insuffisance centrale de l’âme ».
Cette attention, je l’ai sentie tout au long de votre livre, qu’elle soit portée aux êtres – de cœur ou de passage – ou aux choses. Le plaisir fut grand de m’être promené sur une partition polyphonique, jouée à quelques pas de chez moi (Val-de-Travers), de chez nous.

« Lolita se fait la messagère du sieur JLK pour recommander très vivement la lecture de ce livre de sereine marche en plaine à travers nos pays extérieurs et intérieurs, comme un rendez-vous avec soi-même et quelques autres rencontres en chemin (oiseaux ou bonnes gens) au rythme égal du souffle et du style… »

 

Grandcour ce matin. Et ce message hier :

« Les CFF ont été malgré eux les entremetteurs… L’autre jour j’ai voyagé en compagnie d’une dame chanteuse dans un chœur à Bâle, qui tout comme moi, admirait le paysage depuis le train entre Neuchâtel et Yverdon-les-Bains. Et c’est avec enthousiasme qu’elle m’a parlé de votre livre tout en commentant l’histoire de la région. Arrivé à Genève je n’ai pu m’empêcher de lui demander le titre du livre et le nom de l’auteur. Du coup ça m’a aussi donné envie de « vous suivre » sur Facebook et d’acheter votre livre « Novembre ». Voilà toute l’histoire…. »
Fabrice

Ainsi voyagent les livres, passagers clandestins et furets.

Je ne résiste pas, Olga de Vevey. T’embrasse.
   
 
Cervin, Pointe de Zinal, Dent blanche | Bec de Nava, Pigne de la Lé

François Conod et la Cinquième Saison

Halte cette après-midi chez Payot ; je parcours au pas de charge la dernière livraison de la Cinquième saison, consulte le dossier des critiques en me réjouissant du retour de cette grande absente du champ littéraire, de ses caresses et de ses coups de griffes. Jusqu’à la critique du dernier récit de François Conod, Étoile de papier, dans lequel celui-ci retrace son internement forcé en psychogériatrie, peu de temps avant de mourir.

La lecture critique de Cédric Pignat m’aura plongé dans un vilain état : son texte, d’une extrême violence, m’a semblé en effet une opération de démolition réglée d’un livre que personne n’aurait jamais osé disqualifier ainsi du vivant de son auteur.
Il y a un parfum de scandale à s’adresser ainsi à un mort, à s’acharner sur lui, à profaner les traces qu’il a laissées ; quelque chose de sacrilège qui m’a fait penser à l’exécution d’un cadavre.

A moins que j’aie mal lu, ou trop vite.

Je dois toutefois excuser Cédric Pignat, qui a préféré se soucier de sa propre langue, belle langue écumante, comme le dit Julien Sansonnens sur son blog à propos d’un recueil de ses nouvelles, flot de phrases creusées par un travail formel sur les mots et relancées par un vocabulaire rare, bref une esthétique de la tournure qui semble se suffire à elle-même, entre assonances et allitérations, jeu de mots et expressions heureuses.

Comme je disposais de deux heures encore, j’ai lu l’Étoile de papier de François Conod dont je ne connaissais pas jusque-là les livres ; j’en suis sorti sonné, remué, emballé, devant la dignité d’un homme dont l’écriture sobre, distante même, parvient du début à la fin à faire entendre une expérience unique et une voix attachante.

La critique de Cédric Pignat aura eu donc la vertu de me conforter dans l’idée qu’il faut toujours préférer la voix au style, l’expérience aux exercices de rhétorique.

W. G. Sebald, « Comme un chien qui court »

LE TEMPS | 2 mars 2018 | Comme un chien qui court

C’est en novembre 2017 que j’ai croisé W. G. Sebald, sur les hauts de Ins, en suivant les traces qu’il a laissées lors de son passage en septembre 1965, sur le flanc du Schlaltenrain qui domine le Grand Marais et le lac de Bienne. Le premier était noyé dans le brouillard ce jour-là, il n’eut d’yeux que pour le second qu’il aperçut des hauts de Lüscherz, puis l’île Saint-Pierre lui apparut baignée d’une lueur blanchâtre et frémissante.
W. G. Sebald reviendra dans la région en 1996, il débarquera alors sur l’île et s’installera pour quelques jours dans la chambre qui jouxte celles qu’occupa, heureux, Jean-Jacques Rousseau durant l’automne 1765. J’évoque ces rencontres heureuses dans le chapitre VIII de Novembre.
C’est à G. W. Sebald que j’ai pensé lorsque Lisbeth Koutchoumoff du TEMPS m’a demandé, à l’occasion de sa visite au Riau, d’évoquer un écrivain qui me nourrit, le Sebald crapahutant sur le Schaltenrain (qu’il nomme Schattenrain !) le marcheur mélancolique et apaisé des Anneaux de Saturne, et c’est ici.

Février 2019

On en parle ici, et ça ne fait pas de mal.


Calcaire / Carrière jaune / Ferreyres


Les betteraviers dans la panade

Cent litres de tord-boyaux et une seule allumette, c’est ce qui est nécessaire à Jean Buhler pour nous faire voir du pays, de la Vue des Alpes à la Chaux-de Fonds, par Rome et Naples, les Balkans et Winterthur, dans une avalanche de langue soulevée par des rythmes et un tempo qui la font sortir de son lit : amours d’une ligne, muscat d’arrière-saison, routes de bitume bordées de réverbères, journées pressées. On traverse l’Europe au pas de charge, dans une prose raccourcie qui fibrille et ne s’attarde pas.

Comment ne pas se réjouir d’un mot et de ce paysage :

Merci pour le lien sur l’émission d’Espace 2 ! Ce n’est peut-être pas ce que tu préfères, mais tes propos étaient si intéressants que je me suis dépêchée d’acheter ton livre. J’ai donc lâché un de ceux reçus à Noël (un Siri Hustvedt, écrivain dont je n’avais jamais entendu parler, la honte) et me suis plongée dans Novembre.
Quel plaisir ! Bon, je l’avoue tout de suite, tu n’auras pas réussi à me faire aimer cette région que je trouve plate dans tous les sens du terme. Même les trajets en bateau finissent par me lasser. Peut-être devrais-je parcourir le même trajet que toi et à pied ? Mais tu auras réussi à éveiller malgré tout mon intérêt pour ce Seeland dont à vrai-dire je ne connaissais pas grand-chose.
J’ai aimé ton histoire, ton personnage S. et j’ ai admiré ton érudition discrète : comment fais-tu pour connaître tous les noms de lieu, leur histoire, les personnages, l’art qui s’y rattache, bref tout ? Et je t’envie cette capacité à t’immerger dans la  nature et à la décrire si affectueusement. Je connais très bien Grancy par exemple et sa forêt où je vais depuis mon enfance et où les cendres de mes parents ont été répandues, mais j’ai l’impression que tu la connais bien mieux que moi. Donc, félicitations pour ce premier roman !
Et j’oublie les chardonnerets… la couverture de ton livre m’a tout de suite fait penser, même s’il n’y a aucun rapport à part l’oiseau, au tableau de Fabritius que tu cites et au roman de Dona Tartt : tu l’as lu ?
Au plaisir de te rencontrer dans la région ou lors de notre prochaine rencontre élyséenne ! et surtout ne te balade pas trop, écris ! on attend ton prochain livre..

Amitiés.
Sylvie U


Sous la paupière du jour
Photographie | Arthur Prod’hom


Ecrire autour de ses dettes…


Première sortie | 16 février

La sociologie de Bruno Latour avait, dans les années 70, mis au diapason les sciences et la poésie. Il revient, je crois et au fond, avec le même bon sens. Tout bouge et les horizons s’ouvrent.

« … c’est ce que doit faire la société : s’ancrer.
Le problème est qu’elle ne sait pas où elle est. Si on change de Terre, avec le nouveau régime climatique, c’est comme de déclarer que la Terre tourne autour du soleil. C’est une mutation de même ampleur. C’est ce qui est à la fois excitant et angoissant. Mais ne nous plaignons pas : enfin ça bouge ! »

Il aurait évidemment été préférable que toutes les gentillesses conservées en secret dans mon cœur aient été directement adressée à Bruno Ganz de son vivant. J’en conviens.
Mais si j’ai réservé l’expression de mon indéfectible passion pour ce prince au moment même de sa mort, c’est pour écarter une crainte, celle qu’il m’éconduise en n’accusant pas réception de mes messages ; et pour nourrir une fois encore un espoir qui se réalise enfin et qui me console : s’il était vivant, c’est sûr, il m’aurait liké, fait un petit signe, souri,… et s’il ne l’a pas fait, c’est bêtement parce que des circonstances ne relevant pas de sa volonté ont prévalu.
Bruno Ganz m’est, depuis qu’il est mort, plus familier que jamais. Il faudra désormais, chers amis, et c’est le prix, que je me satisfasse de vos « like ».


La Sarine, Abbaye de Hauterive, dimanche


– Fribourg !
– Frimeur !

L’idée que l’on puisse simultanément gagner sa vie et la réussir a aujourd’hui du plomb dans l’aile et met nos éducateurs en porte à faux. En réalité, et l’enquête de Judith Schlanger le montre, cette idée a constitué une utopie même en période de plein-emploi.
Pourtant, cette utopie de nos démocraties libérales n’empêche pas de distiller aujourd’hui encore son rêve, quand bien même chacun est dûment averti qu’il aura, dans le monde qui s’ouvre à lui, à changer plusieurs fois de métier.
Après en avoir suivi les péripéties depuis sa naissance dans l’horizon économique de la division du travail, Judith Schlanger s’interroge dans « La Vocation » sur l’avenir de cette idée. Enquête au terme de laquelle la philosophe s’interroge : une conception renouvelée de la vocation est-elle possible loin des règles contraignantes de l’autre fille de la démocratie libérale, la consommation ?
Chaque homme peut-il aujourd’hui espérer se définir autrement qu’à partir de la mise en scène consumériste et changeante de soi, durablement, à partir d’un ressourcement intérieur qui déboucherait sur un faire ?
La question paraît essentielle.


Il arrive parfois que tout semble achevé.

Ce matin, deux amis m’envoient un lien sur le site de la fondation Jan Michalski : « Sylvain Maestraggi, actuellement en résidence, présentera le jeudi sept mars sa traduction du Journal d’un voyage dans la région des lacs. Ce récit de voyage, composé en 1769 par le poète anglais Thomas Gray, offrant un point d’entrée dans une archéologie de la promenade. »
J’irai. Et tandis que je mange avec mon fils à Morges, je me souviens soudain que je connais cet inconnu, nous nous sommes croisé en mars 2015 sur une page du Matricule des Anges, Tessons d’un côté et Waldersbach de l’autre.
Trop de coïncidences pour ne pas leur emboîter le pas : je file à Montricher sous le soleil, aperçois Sylvain Maestraggi sous la canopée, on fait la causette. Je lui offre Novembre, il m’invite au quatrième étage de la Fondation à lire son Waldersbach, textes de Oberlin et de Büchner, texte et photographies de Maestraggi et postface de Jean-Christophe Bailly.

Je me régale.


Les mésanges sautillent dans les rameaux des mélèzes,
un merle siffle le rassemblement.


– Écrire ? Lire ?
– Séjourner, s’échapper.

« Comme on entame une balade.
J’ai entamé votre livre ;
Comme j’emprunte un sentier avec mon chien, sans savoir où il va nous mener ; et c’est très bien.
J’ai entamé votre livre et je m’émerveille de vos mots ; simplement ; comme je m’émerveillerais d’une pierre, d’une écorce ; d’un nuage sur le chemin… »

Merci à Valérie G

Cher Jean,
j’ai beaucoup aimé lire « novembre » ; t’accompagner dans cette grande balade solitaire, dont les pas te mènent vers des villes, des personnes, des événements et des réflexions si personnelles partagées dans « novembre » m’a ravi. L’écriture est calme et paisible ; il ne se passe rien, c’est un compliment, je veux dire qu’il n’y a pas d’intrigue comme dans un policier. Cette marche au mois de novembre est si belle, elle calme, elle est paisible. Le pensionnaire de Chantemerle, devenu un ami, à l’institution médico-sociale où tu abordes les questions du dépouillement, de la mort et de la solitude. La visite de ce musée, ancien moulin, fermé à Yverdon, les mosaïques d’Orbe, l’histoire incroyable des établissements de la plaine de l’Orbe, de Louis-Frederic Berger, de la disparition des oiseaux, de belles rencontres… bref, tout est tellement bien documenté, les dates, les noms et les événements, comme ces hommes très riches, voulant peut-être alléger leur conscience ont entrepris de grands chantiers pour faire travailler les plus cabossés de la plaine de l’Orbe. La Grande Cariçaie devenue une réserve dont l’humain est exclu…..ce chantier pharaonique et dont nous ne saurons jamais s’il était utile, voulu par le politicien écologiste Philippe Biéler, comme une obsession, une mission personnelle de souvenirs de jeunesse dans un camping à Yvonand, et puis la mort de ta mère… merci pour ce partage, j’ai adoré te lire.

Amicalement.
Martine D


PS
Editions d’autre part se commande en ligne : https://www.dautrepart.ch/


Quelques mots sur W. G. Sebald et les Anneaux de Saturne dans la boîte.
Paraîtra dans Le Temps samedi 2 mars 2019.