L’Etang

Lausanne / 16 heures

Il n’y a pas de pire danger pour le maintien de la culture et de la paix que le caractère rouillé, figé d’un maître d’école, c’est-à-dire la prétention de tout savoir, d’être supérieur. Les Allemands d’ailleurs ont été trompés, bernés par toute l’Europe d’autant plus étourdiment qu’on les avait tout d’abord encensés comme les gens les plus consciencieux, les plus dociles, les plus cultivés, les plus efficaces, les plus fiables. Cet éloge insensé, vertigineux, douteux, s’est trouvé à l’origine d’un « encerclement » tout à fait naturel. Mais pourquoi vos compatriotes ont-il prêté foi à tout ce stupide fatras de louanges ? On peut écouter les flatteries, mais on fera toujours bien d’y ajouter un point d’interrogation intérieur, amusé. A présent, on recommence ces inepties, et il faut souhaiter à l’Allemagne un guide doué d’une grande forcée caractère, qui ouvrirait à temps les yeux du peuple allemand, sévèrement et de sang froid.

Robert Walser
à Therese Breitbach
Lettre 167, mars 1926

Bibliothèque

Riau Graubon / 19 heures

Tombe ce matin sur deux articles de la Feuille d’Avis de Lausanne et de La Petite Revue, des mardi 31 octobre et vendredi 3 novembre 1944.
J’y apprends que, dans la nuit du lundi au mardi, la ferme de mon grand-père Louis Rossier a été la proie des flammes, à 01 heure 40, à Epalinges, près de la halte du tram de Marin. La grange et l’écurie y ont passé. Fort heureusement les neuf vaches ont été sauvées, mais les 18000 kilos de paille et de foin sont détruits.
La police de sûreté et la gendarmerie ont fait leur job et ont arrêté dans la journée René Regamey ; celui-ci avoue être à l’origine du feu. Il raconte avoir passé la soirée en compagnie de quelques amis avec lesquels il a fait la fête avant de rentrer chez lui en état d’ivresse. Il n’y demeure pas longtemps puisqu’il en ressort, dit-il, un quart d’heure plus tard ; il  se rend chez mon grand-père, glisse à travers le treillis de protection d’une des fenêtres du rural laissée ouverte une poignée de foin auquel il a bouté le feu à l’aide de son cigare. Il rentre ensuite chez lui.
Pas longtemps ! Son frère l’avertit en effet d’un sinistre. René Regamey se lève, enfile son uniforme de pompier pour accomplir son devoir et participe au sauvetage des neuf vaches piégées dans l’étable. L’homme ne s’arrête pas là, il fait une halte en rentrant, tout près, dans une villa que fait construire mon grand-père ; il y commet des dégâts importants.
L’enquête n’est pas terminée puisque René est également soupçonné de l’incendie de la ferme de Balègue qui a brûlé le dimanche précédent. La police s’interroge également sur le rôle du frère dans cette affaire. Il faut savoir pour terminer que leur père Charles Regamey exerce le métier de sellier dans la ferme qui jouxte celle de mon grand-père.
J’ai beau chercher, les deux gazettes ne disent rien les jours suivants des résultats de l’enquête.

Le Motty (Célestin Freinet LXXI)

Ecublens / 14 heures

La même fausse manoeuvre avec des enfants ne prouve jamais, par elle-même, sa propre faillite. Il est toujours facile de prétexter leur inintelligence, leur distraction, leur manque de mémoire, de goût, d’application au travail, l’envoûtement du jeu. Alors, et le plus sérieusement du monde, les pédagogues scrutent ces vices enfantins qui ne sont que des actions indispensables à vos erreurs ; ils proposent des remèdes qui font illusion un moment pour laisser éclater bientôt leur totale inefficacité. Il aurait suffi du magicien pour libérer, avant qu’il soit trop tard, le grand élan propulseur.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Chemin d’en haut (Célestin Freinet LXX)

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

– Nous avons cru qu’il fallait partir de la connaissance et de la documentation pour accéder à l’expérimentation, pour en comprendre les lois et les enseignements, pour aborder enfin le domaine mystérieux de la création. Vous prétendez partir de l’expérimentation et de la création pour arriver à la connaissance, qui appelle la recherche et la connaissance… Ce serait sans doute plus logique. Reste à voir s’il vous sera pratiquement possible de faire fonctionner dans ce sens l’organisme.
– C’est en effet ce retournement qui est tout, parce que lui seul permet au sang nouveau, né du travail, de donner dynamisme et vie à des disciplines qui, sans lui, ne sont que tâches imposées, et donc toujours plus ou moins rébarbatives.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant

La Chamberonnne (Célestin Freinet LXIX)

Lausanne / 14 heures

Expérimentation et création sont des activités malgré tout communes. De tout temps, des hommes s’y sont livrés, avec plus ou moins de génie, avec plus ou moins de succès. Elles ne sont pas spécifiquement scolaires. La nouveauté que nous mettons en avant, c’est cette documentation qui leur apporte l’appoint de la connaissance et leur permet d’aller toujours plus avant, avec plus d’audace et de sûreté, qui les intègre dans le processus complexe du progrès humain : documentation par exemple du milieu ambiant par le livre, la fiche, l’image, le journal, la correspondance, les échanges intercalaires, le magnétophone, la photographie, le cinéma, la radio.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Jardin (Célestin Freinet LXVIII)

Riau Graubon / 17 heures

Nous abandonnerons, nous aussi, le râtelier scientifiquement construit. la litière neuve et la mêlée savamment combinée – et nous essayerons, à la fois humblement et intelligemment, de préparer à l’enfant ce pré plantureux, humide et ensoleillé, riche en herbes délectables et en fleurs dont le seul parfum est la plus délicate des nourritures.
Mais cette nourriture ne sera pas toujours prête, et comme offerte passivement. le poulain se lasse des carrés trop drus où chaque coup de langue fait son plein. Il gambade – et vous vous en étonnez – vers une revers de canal, jusqu’à la rive ombragée du ruisseau, pour chercher, pour choisir et savourer ce qu’il avait peut-être en abondance dans le coin délaissé. L’enfant de même devra souvent conquérir sa nourriture, la mériter et l’atteindre par la recherche, par l’effort, par la création, le travail.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Saint-Christophe

Mathod / 12 heures
L’essentiel n’est plus, en effet, d’enseigner aux enfants les éléments de l’histoire, de la géographie, des sciences ou des mathématiques, mais de satisfaire leur besoin de connaitre pour l’enrichissement de leur nature, pour une efficience accrue de leurs efforts dans leur lutte permanente pour l’exaltation victorieuse de leur puissance. Il y a là une question de méthode essentielle. La première a fait ses preuves : elle dégoute l’enfant de l’étude, elle étouffe son désir de connaître, annihile sa saine curiosité dont elle excite au contraire l’aspect morbide et pervers qui nous la fait tenir, avec quelque raison, en si grande suspicion. Si vous persistez à vouloir « enseigner » ces disciplines, vous en serez réduit à avoir recours à l’oppression, sous l’une au moins de ses formes multiples (punitions, récompenses, gains, jeux) comme lorsque vous voulez gaver un enfant sans appétit… Vous avez commencé par le lui ôter.
Il faudra, quoi qu’il en coûte à notre amour-propre de scientistes, nous pénétrer de l’importance secondaire de ces sciences. L’essentiel pour nos enfants, c’est la santé physique, intellectuelle et psychique, la permanence de leurs besoins puissants qui sont comme l’influx vital de leur être, de leur désir de s’enrichir et de monter.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Marais des Pascoules

Orny / 15 heures

Huit heures, bruit de pas et de feuilles mortes de l’autre côté de la rivière, à mi-hauteur et de gauche à droite ; un fouillis de traits d’encre traverse un puits de lumière au milieu du bois noir de la Mussilly, petit trot ; je fouille, ce ne sont pas des ombres mais des bêtes. Juste le temps de voir les pattes de la première qui raient la tache grise, courtes ; la seconde suit, leste, petits pas et tête d’aurochs, corps puissant ; les troisième et quatrième sont nées ce printemps ; cinq, six, sept défilent, tête basse, décidées ; huit, neuf, dix, je ne compte plus.
Une harde de sangliers, je crois qu’ils m’ont repéré, ils font demi-tour ; je tends l’oreille en me déplaçant latéralement ; et là, à cinq ou six mètres, dans les ronces, deux chevreuils me tournent le dos, écoutent eux aussi. Je ne mens pas, je n’y crois pas, c’est déjà trop, j’aurais mieux fait de me taire, ils prennent le large, je ne les reverrai plus.
Les sangliers eux n’ont pas quitté la côte escarpée, je les devine, veux en savoir plus, ils ne perdent rien pour attendre. Ruse : je fais une grande boucle pour les prendre à revers, sans bruit ; j’y parviens ; je les entends à nouveau mais ils sont de l’autre côté de la rivière, ils passent sur la bute d’où je les observais tout à l’heure, s’éloignent à la queue leu leu, même pas décidé, tête baissée, conscience tranquille. Formes noires sur grisaille, une douzaine au moins, vifs, agiles, souples, gracieux.
Pas bouger, rien toucher. Ne rien emporter sinon quelques traits, comme ces peintres animaliers qui se détournent des ombres pour faire voir plus tard, au burin, les traces d’un passage ou, avec de l’eau, un instant qui dure.

Corrayette

Goumoens / 13 heures

Des espaces, des espaces singuliers, dont le nombre n’est pas fixe ; anciens, plissés, ridés ; lisses, ébouriffés, neufs ; bruyants, bétonnés, herbus, habités, silencieux, immobiles ; peuplés, délaissés, muets ; zébrés, mités. Espaces aux limites et à la teneur indécises dont je lève en continu le plan changeant. Espaces qui se chevauchent et s’emboîtent, coulissent, tournent autour d’un axe. Celui-ci s’impose pendant un jour, celui-là pendant trois mois ou dix ans, il réorganise ce dont il est devenu le pivot, déborde et nourrit les alentours : c’est un canal, un nom, un souvenir ; c’est parfois un rêve ou une lecture, un inconnu que l’on a croisé, un jardinet, un amour, une maison carrée, une haie, un ami, un crépi. Ils sont comme ces châteaux d’eau qui étendent leurs bras invisibles jusqu’aux limites de leur territoire, ils sont des réserves qui retiennent ceux qui ont soif.

Bibliothèque

Riau Graubon / 16 heures

Voyage en Amérique du Sud cet après-midi, sur La Trace des Indiens disparus, un film que Pierre-André Thiébaud a réalisé en 2002 en compagnie d’Alain Monnier. Beau film qui dresse un double portrait : celui – en creux – d’Alfred Métraux qui s’y rend pendant les années vingt et trente, et celui de trois des lieux que celui-ci a traversés. Halte d’abord à San Miguel de Tucumán, au nord-ouest de l’Argentine ; l’ethnologue y fonde en 1926 l’institut d’ethnologie dont il garnit les rayons de tout ce qu’il ramène de ses expéditions (des milliers de pièces), dans des charrettes tirées par des boeufs. La vie a bien changé à Tucumán.

Thiébaud et Monnier se rendent ensuite dans le Chaco, à Las Lomitas, au nord-est de Tucumán. C’est là que Métraux rencontre les Tobas en 1932, apprend à les connaitre mais aussi découvre les ravages de la petite vérole – dont la contagion est favorisée, écrit Métraux, par les commandants des fortins de l’état argentin. A défaut de pouvoir les aider comme il le voudrait, il consignera leurs épreuves, sauvant au passage un enfant de la morsure d’un serpent. Thiébaud et Monnier se mettent à la recherche du rescapé qu’ils retrouvent au-delà d’une plaine et de marécages habités par des colonies de jabirus.

La troisième partie du film nous emmène sur les hauts-plateaux boliviens, chez les Chipayas, près du lac Poopó, où Métraux avait espéré rencontrer un peuple qui aurait échappé aux conséquences de la conquête espagnole et qui aurait donné à voir la vie andine d’avant le désastre. Thiébaud et Monnier rencontrent à cette occasion les petits-enfants des hommes rencontrés par Métraux ; ils ont dû quitter les lieux depuis qu’une inondation a détruit leurs maisons, ils n’ont pu sauver ni leur bétail ni la récolte de quinoa. La pierre de Marcacollo, sur laquelle les Chipayas sacrifient aujourd’hui encore des lamas pour obtenir de belles récoltes n’a pas bougé.

 

Comment et pourquoi devient-on ethnologue ? Cette question, je me la suis souvent posée et, je le sais, nombre de mes collègues ont pour leur part essayé d’y répondre. Je crois qu’elle est double, et que bien sûr la réponse l’est aussi : entrent en jeu, tout d’abord, le facteur personnel, le tempérament de l’ethnographe, je préfère dire l’anthropologue, ensuite, le facteur social, c’est-à-dire tout ce qui dans son temps, sa civilisation, a pu le pousser sur la voie qu’il a choisie. La plupart des ethnographes, surtout ceux qui ont travaillé sur le terrain, sont, dans une mesure ou une autre, des rebelles, des anxieux, des gens qui se sentent mal à l’aise dans leur propre civilisation. Ce caractère subjectif est si évident que l’on a même essayé de voir en lui ce qui distingue l’anthropologue du sociologue. Certes, leurs deux disciplines sont connexes, mais l’anthropologue se sent gêné dans sa propre société, alors que le sociologue s’y trouve bien et ne cherche qu’à la réformer. Cependant nous pouvons négliger pour l’instant ce facteur personnel et considérer l’autre aspect de la question, qui nous reporte à l’époque où je suis devenu ethnographe, au moment où j’ai senti ma vocation s’éveiller, et tenter de déterminer ce qui, dans le milieu où je vivais, a pu la susciter. Ceci se situe vers les années 1924, 1925, 1926, et l’on sait ce que ces années ont représenté dans le mouvement de la pensée.
J’y songe encore avec une véritable émotion ; c’était une période d’ébullition, de rébellion et nous en étions tous secoués. Pour le dire d’un mot, le surréalisme débutait, et c’est alors qu’il a été le plus vigoureux. Je n’ai pas fait partie du mouvement, mais j’ai connu beaucoup de surréalistes, j’ai eu pour ami Georges Bataille, bref, j’ai suivi ce courant, auquel l’ethnographie a apporté des éléments extrêmement précieux. Brusquement, les peuples exotiques venaient confirmer, en quelque sorte, l’existence d’aspirations qui ne pouvaient pas s’exprimer dans notre propre civilisation. (…)
C’est à ce moment-là que j’eus l’occasion de faire mes premiers travaux sur le terrain et c’est alors que me fut donnée la révélation d’autres civilisations. Dans ces cultures nouvelles – nouvelles pour moi, pour nous – que j’ai pu étudier, et qui appartiennent pour la plupart à l’Amérique du Sud, j’ai éprouvé un sentiment très différent de celui auquel j’aurais pu m’attendre : je m’y suis senti extrêmement à l’aise et beaucoup moins dépaysé que dans ma propre civilisation. Pourquoi ? Peut-être parce que j’ai perçu autour de moi un rythme plus lent, parce que les êtres que j’abordais ne souffraient pas des problèmes qui nous accablaient tous, et ceci était pour moi une espèce de repos. Je crois aussi que cette prise de contact avec les civilisations primitives m’a fait sentir qu’au fond, la protestation qui m’avait précisément poussé vers des civilisations tellement éloignées de la nôtre, trouvait son motif dans une sorte de nostalgie, une nostalgie que nous, hommes d’Occident, avons, je crois, ressentie de tout temps et que j’appelle d’un terme peut-être comique, enfin que je veux tel, la nostalgie du néolithique. Il me semble, et cela sans vouloir tomber dans un rousseauisme facile, que l’humanité a peut-être eu tort d’aller au-delà du néolithique.

Entretiens avec Alfred Métraux
L’Homme / Année 1964
Volume 4 /Numéro 2

Refuge de Ropraz (Célestin Freinet LXVI)

Refuge de Ropraz (Célestin Freinet LXVI)

Après toutes ces considérations, le problème se trouve ainsi posé : l’enfant veut travailler. Il suffit de lui rendre possible le travail-jeu auquel il aspire. Pour cela nous mettrons à sa disposition les champs et les jardins, l’élevage, les ateliers, les outils et les machines essentiels, les guides qui l’aideront à surmonter les difficultés. C’est moins, vous le voyez, un problème de méthode intellectuelle que nous avons à résoudre qu’un problème technique précis, et qui ne souffre pas le verbiage auquel vous êtes accoutumés.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

C10

Mézières / 9 heures

Ce soir c’est réunion de parents. J’y retrouve pour une petite heure l’école quittée avant l’été ; de très loin. Les murs tiennent debout, tout est bien organisé, partout de la bonne volonté ; mais aussi une espèce de crainte sur les visages, diffuse, dont je peine à identifier l’objet, comme si quelque chose s’était échappé du bâtiment, je ne sais pas quoi, j’ai beau me pencher, chercher, rien ne traîne, il n’y a rien, aucune promesse, nulle part. On se demande bien comment les gamins pourront secouer les lieux demain.
En attendant que ça se termine, chacun fait bonne figure, on échange des numéros de téléphone au cas où. Il y a sur le visage des choses et des gens, une fine couche de poussière, une tristesse vieillotte. Le monde a déserté les lieux, les fenêtres sont condamnées ; chacun se débat dans ses obligations, habitudes, consignes ou directives. Les sourires font à peine diversion.
Rien en effet n’est acquis, dit l’une des enseignantes, il faut toujours être prudent, la tour peut à tout moment s’effondrer. Une autre conclut la soirée : On ira, si on en a le temps, jusqu’à la guerre froide, pas au-delà.

Alte Aare

Meienried / 11 heures

Une fois, une fois encore, une fois encore de la précipitation dans l’annonce de nos morts. Trop je crois : s’y glisse une désagréable impression, ou une crainte, celle d’un malentendu irréparable, inavouable.
Les proches se taisent et pleurent leur cher disparu, les étrangers sont à la mer. Les autres s’affairent au coeur de la bataille, se concertent, ne savent de quel côté pencher ; finalement ils se décident : le premier creuse, le second jardine, le troisième achète des fleurs, c’est sûr, le milieu a pris les devants et le mort ne dira plus rien.
On ne devrait pas plaisanter avec la mort, il nous faut apprendre à patienter et à silencieusement veiller nos morts. C’est seulement lorsque le faire-part sera envoyé qu’on sera un peu soulagé.
On ne devrait évoquer nos morts qu’après leur mort, après qu’ils le soient vraiment, une semaine après ce serait bien, je crois ; ne t’en fais pas, on fera un cortège et, si tu le veux, tu pourra défiler juste derrière la famille, il y a de la place.

Rue du Jura

Porrentruy / 13 heures

Amnésie ? – Un nom, à peine un nom. Le nom d’un pays peut-être, ou d’un parfum, d’un champignon, d’une herbe folle ou d’une fée ; d’un poison, d’un jouet ; d’une constellation, d’une liqueur ou d’une douceur ; d’une promesse, d’une sorcière ou d’un sésame ; le nom d’une lime, d’un vice ou d’une vertu ; à coup sûr le nom d’une très ancienne divinité et d’un interminable voyage.

Manège de Pampigny

Pampigny / 18 heures

Demain dans les Franches-Montagnes,
l’Ajoie et la Vallée des Ponts et de la Sagne.
En train.
Lectures.

Horaire :
Tavannes 9.47 – Saignelégier 10.36
Saignelégier 10.43 – Glovelier 11.15
Glovelier 11.36 – Porrentruy 11.52
Apéro hôtel Terminus
Porrentruy 12.42 – Glovelier 12.58
Glovelier 13.38 – La Chaux-de-Fonds 14.56
La Chaux-de-Fonds 15.04 – Les Ponts-de Martel 15.28
Les Ponts-de Martel 15.33 – La Chaux-de-Fonds 15.57
La Chaux-de-Fonds 16.02 – Tavannes 17.07

Plage de Lutry

Lutry / 16 heures
… un poète. J’entends par là, non point tellement quelqu’un qui écrit des poèmes, mais quelqu’un qui voudrait parvenir à une absolue saisie de ce en quoi il vit et à rompre son isolement par la communication de cette saisie.
Michel Leiris, Hommage à Alfred Métraux, 1964

 

Conservatoire

Lausanne / 17 heures

C’est mercredi, y a partout des gamins qui suçotent des bonbons, habillés du dimanche sous la verrière de septembre, ils raient et retournent les couloirs, c’est le bronx, ils se cachent sous les bancs.
Silencieux d’un coup, la porte s’ouvre, penché sur un piano, accroché à la corde d’un violon, il entre penaud, lèvres serrées sur la anche d’un hautbois, la porte se ferme ; tête d’ange ou torturé, de quoi demain sera-t-il fait ?