Stromboli

Stromboli / 21 heures

« Regarde, Axel, regarde ! » Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s’ouvrait le cratère d’un volcan par lequel s’échappait, de quart d’heure en quart d’heure, avec une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l’air par ses énormes évents.

Jules Verne, Voyage au centre de la Terre, 1864

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Lipari

Lipari / 15 heures 

Avec mes camarades d’école, nous allions tous les jours à la plage de la Bazzina, trois brasses de rivage chargées de naphte arc-en-ciel, où l’on pouvait trouver dans les rochers des grenades, des douilles, des cartouches, des mines, des bidons d’essence vides, et même des armes que la mer nous apportait comme des trésors de guerre. […]
Parfois, nous trouvions une bouteille contenant un message, œuvre de quelque marin qui transitait dans nos mers. On cassait aussitôt nos tirelires et on se cotisait pour acheter un timbre et l’envoyer à l’adresse indiquée sur l’enveloppe.

Benito Merlino, Une enfance éolienne, 2011

Entre Milazzo et Vulcano

Mer Tyrrhénienne  / 18 heures

Le bateau quitta Milazzo accompagné par un couple de mouettes. Le vent avait déchiré les nuages et soufflait maintenant sur les vagues. Deux heures de navigation plus tard, ils aperçurent les coulées d’ocre brûlée sur les flanc de Vulcano et une légère brume qui s’élevait au-dessus du cratère. Les enfants criaient d’étonnement mais le son de leurs voix s’engloutissait dans le silence.

Benito Merlino,, Une Enfance éolienne, 2011

 

Ancienne Ochette (Célestin Freinet XIX)

Moudon / 12 heures

Je suis devenu assez sceptique sur les raisons véritables qui poussent les gouvernants aux initiatives prétendues humanitaires. Ce n’est pas parce qu’on supposait que les enfants étaient insuffisamment éduqués dans leur famille, ni assez bien préparés à leur destinée d’hommes, qu’on a construit des écoles, dressé et payé des instituteurs. C’est à un lot d’idéalistes ingénus que nous devons de telles explications. La vérité, c’est que la complication croissante des techniques de travail nécessitait une formation spéciale et un minimum d’initiation et d’instruction de la masse du peuple, sans compter la part de dressage, de « formation » indispensable pour plier les hommes à des actes et à des modes de vie qui ne leur sont pas naturels… […]
On fait appel aux magiciens d’abord, aux sorciers ; plus tard, aux religions et à leurs prêtres ; puis aux savants, aux moralistes, et aux philosophes. Une collaboration intime, consciente ou non, s’établit : les possédants, les chefs, les maîtres paient plus ou moins grassement les dispensateurs d’illusion, ceux qui sont capables d’expliquer aux travailleurs – et logiquement s’il vous plaît ! – la nécessité sociale ou divine d’accepter leur sort, d’aller toujours plus avant dans cette voie d’assujettissement et de sacrifices, et bénissant même les rois et les dieux des grâces dont ils les font bénéficier.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du Travail, La culture profonde, 1949

Jardin (Célestin Freinet XVIII)

Corcelles-le-Jorat / 15 heures

La porte s’est refermée, et, à l’intérieur de ces murs savamment habillés de cartes et de tableaux, vous avez prêché une morale qui leur est étrangère, sinon indifférente ; vous leur avez offert, ou imposé la lecture de textes qui restaient à cent lieues de leurs vivantes préoccupations ; vous avez tenté des leçons qui, vous le sentiez bien, glissaient sur des esprits que vous parveniez si rarement à toucher et à retenir.
Avez-vous essayé parfois de connaître les sujets profonds des si nombreuses distractions de vos élèves ? Un chant de coq, le pas heurté d’une ânesse descendant le chemin pierreux, le crissement d’un arrosoir sur les barres de fer de la fontaine, ou tout simplement un nuage passant devant le soleil et assombrissant brusquement la classe, suffisent à rompre ce charme factice que vous essayez de créer… La sève ne circule plus dans votre école, et vous avez beau faire, vous n’obtiendrez vous aussi, de ce fait, que des produits rabougris… Vous pourrez embellir vos histoires, les raconter de votre voix la plus délicieusement nuancée, tâcher d’accaparer l’intérêt de vos bambins par des jeux, des images, du chant, du cinéma !… Peine perdue si vous ne retrouvez la sève !… et celle-ci ne part point de votre science pédagogique : elle circule à partir de la vieille cuisine sombre, du chemin rocailleux, de la tête neuve et lustrée du poulain, et du troupeau gambadant au sortir de l’étable.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du Travail, Les dangers de la scolastique, 1949

Montheron (Célestin Freinet XVII)

Lausanne / 7 heures

Nous naissons dans un certain milieu, qui est ce qu’il est. Nous contractons, dans notre toute première enfance, des habitudes dont l’empreinte de s’effacera jamais. Les modes de vie matérielle, intellectuelle, morale et techniques auxquels nous sommes formés dans nos familles et dans nos villages – ou dans les maisons claires des faubourgs citadins, dans les masures des quartiers populeux ou dans les corons des villes tentaculaires –, ces modes de vie seront si déterminants pour notre orientation à venir qu’il nous sera bien souvent impossible de nous dégager de leur emprise. Que cette réalité gêne ceux qui prétendent pétrir à leur guise les corps et les âmes, cela ne fait pas de doute. […]
Dans l’espoir de faire plus vite du nouveau, afin d’avoir les coudes plus franches pour d’orgueilleuses et arbitraires constructions, vos mains ont essayé témérairement de couper l’arbre de ses racines, comptant modifier ainsi, au gré des politiciens, la couleur ou la portée du feuillage, la splendeur des fleurs et la saveur des fruits.[…]
C’est pourtant la folle opération qu’a tenté de réaliser l’école contemporaine. On a cru qu’on pouvait impunément, et avec profit, arracher l’enfant à sa famille, à son milieu, à la tradition qui l’a couvé, à l’air natal qui l’a baigné, à la pensée et à l’amour qui l’ont nourri, aux travaux et aux jeux qui ont été ses précieuses expériences, pour le transporter d’autorité dans ce milieu si différent qu’est l’école, rationnel, formel et froid, comme la science dont elle voudrait être le temple.

C’est peut-être la le plus grand drame – et vous ne le soupçonnez même pas ! –, l’erreur fondamentale qui suscitera et nécessitera des pratiques qui vous sont propres et que vous vous étonnerez ensuite de reconnaître inopérantes et dangereuses. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du Travail, Les dangers de la scolastique, 1949

Les Planches (Célestin Freinet XVI)

Le Mont-sur-Lausanne / 13 heures

Vous n’avez jamais entendu de ces chansons composées dans nos villages par des hommes d’un autre âge ? C’était comme le journal chanté du pays, dont chaque strophe avait son rythme familier, avec parfois de naïves et émouvantes envolées lyriques et sentimentales ; ou bien elles disaient la nostalgie des soldats qui restaient de si longues années à la guerre qu’ils ne reconnaissaient plus même à leur retour le chemin de leur demeure. […]
Encore une fois, je ne procède nullement à une apologie fanatique et partiale du passé ; je ne prétends même pas que, tout compte fait, la vie y ait été plus efficiente et plus acceptable que de nos jours. Quant à la misère et à l’obscurantisme, tout est relatif ; nous en supportons encore une part suffisamment infamante pour juger avec moins de rigueur l’effort social et humain de nos pères. J’ai voulu seulement insister sur ce fait que tout n’est pas mauvais dans ce passé, que tout n’est pas à négliger ou à rejeter dans le reliquat des luttes menées par les hommes dans la poursuite obstinée du bien-être et de l’idéal ; et qu’une science, une philosophie, une éducation qui prétendraient se couper de ces racines puissantes et déterminantes risqueraient fort de faire fausse route […]
Voilà encore un jalon de jeté, rien ne presse, n’est-ce pas ?

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I
L’Education du Travail, Les paysans, 1949

Grand-Mont / (Célestin Freinet XV)

Le Mont-sur-Lausanne / 15 heures

– Vous avez pleinement raison. Aussi nous appliquons-nous, dans nos écoles, à diriger nos enfants dans le bon sens, mais nous ne sommes pas les maîtres exclusifs ni même décisifs de leur destinée.
– Ce serait une façon trop simple de vous disculper, sous prétexte que vous n’êtes pas les seuls à mal faire.
J’ai tort peut-être, mais je n’ai pas pour habitude de faire ma petite besogne, puis de me laver hypocritement les main des conséquences possibles de mes actes. […]
Vous n’avez pas davantage le droit de jeter la graine sans savoir ce qu’il en adviendra. Ces mains, qui sont tout à la fois à l’origine des techniques qui les prolongent et de l’esprit qui les idéalise, vous n’avez pas le droit de les habituer à un usage futile, parfois même malsain, ou immoral. Tout geste, tout acte, tout entraînement, acquièrent chez vous une importance exceptionnelle à cause justement de la sensibilité extrême des êtres dont vous avez la charge. Il ne s’agit pas de procéder inconsidérément, au gré des modes et des théories, puis de vous excuser des conséquences de votre intervention, ou d’essayer de les corriger par d’inutiles prêches et des sanctions superflues. Que dirions-nous d’un homme qui sèmerait son blé en août, sans se soucier si les épis, naissant prématurément à l’automne, ne vont pas être brûlés inévitablement par le froid de l’hiver ; ou qui sèmerait en mai quand la terre a déjà fait éclater sa sève ; qui planterait au sec les arbres et les graines aux petites racines, qui ont besoin de l’humidité de la vallée, et près de la rivière les arbres puissants ennemis seulement de la gelée blanche ? Croyez-vous qu’il lui suffirait ensuite d’accuser Dieu, les éléments, les graines ou les plants, ceux qui les ont mis en terre, et ceux qui les ont regardé faire sans protester ?
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’enseignement du passé

Petit-Mont / (Célestin Freinet XIV)

Le Mont-sur-Lausanne / 15 heures

– En vous voyant, monsieur Mathieu. si calme au soir d’un jour béni, j’imagine que c’est ainsi déjà que s’asseyait sans doute votre père, quand il venait de pétrir et de cuire…
– Ce qui prouve que le progrès, dans notre village du moins, a étrangement piétiné, puisque rien, en effet, ne semble changé après cent ans d’existence ! Ne parlons pas de la ville, car alors je pourrais me demander, au spectacle des carnages et de la détresse actuelle, s’il n’y a pas eu recul.
Eh oui ! en cent ans, on nous a construit une école. C’est beaucoup, j’en conviens, et c’est peu, parce qu’une école ainsi perdue dans un ensemble d’éléments qui se fixent dans leur forme au lieu d’évoluer en s’adaptant aux idées nouvelles, ne peut avoir une influence bien profonde sur la vie et le comportement des générations qui passent. […]
On a demandé à l’école de se charger de la besogne, et des philosophes, des écrivains, des savants ont participé à l’édification d’une conception nouvelle de la vie, qui n’a que le tort d’être imposée d’en haut, sans tenir compte de ce qui existait et qui n’était pas toujours mauvais, avec ses assises profondes et sûres ; d’avoir plaqué sur une civilisation aux trames ancestrales, une conception du monde étriquée et factice avec ses rythmes anormaux, ses intérêts et ses idéaux. […]
Ils ont cru, vos hommes de science, vos philosophes, vos pédagogues, qu’il était possible de prendre des êtres humains comme ils se saisissent de la matière brute, de les malaxer dans leurs laboratoires, de les combiner pour former d’autres vies, comme ils créent des alliages. L’industrie, symbole de l’économie nouvelle, poursuivait l’opération sur le plan matériel ; eux, ils étaient chargés de la besogne intellectuelle et morale. Ils ont pensé – et ils vous en ont persuadés – qu’il était possible d’arracher, par le raisonnement pour ainsi dire, par la démonstration logique, en se servant notamment du levier de l’intelligence, qu’il était possible d’arracher les hommes à la culture, même empirique, qui les a imprégnés, au sol qui a nourri leur sève, à tous ce décisif et permanent passé qui est à la vie sociale ce qu’est la mémoire à la vie individuelle, tenace comme ces racines qui cèdent un instant quand s’abat l’arbre, mais qui se raccrochent aussitôt à la terre nourricière pour envoyer au tronc menacé encore un peu de vie.

Célestin Freinet,
Oeuvres pédagogiques I, L’enfant déraciné

Aire de Mouxy (Célestin Freinet XIII)


Aix-les-Bains/ 17 heures 
La journée était délicieuse et sonore… des pigeons « favards » traversaient la vallée majestueusement ; les geais s’appelaient et se groupaient autour de la vieille cabane au milieu du bois ; les merles jouaient sous les broussailles ou dans les fourrés de haricots jaunissants. Un parfum vigoureux montait des coteaux de thym et de lavande.
Etendu sur le dos, la tête appuyée sur ma vieille veste, je sentais un bien-être subtil m’engourdir. On aurait dit que me pénétrait une portion d’éternité… Et je pensais qu’il serait sacrilège de se boucher les oreilles et d’écarter son esprit de cette indicible richesse…
Rosette lit
Elle ne voit rien de tout cela ; elle ne sent rien de cette merveille ! Elle se plonge dans on livre d’illusions, son livre menteur. […]
Elle croit que la vie a les couleurs excitantes et flatteuses que lui attribuent les livres et l’écran. Mais les désillusions viendront, trop tard, hélas !
– Vous avez raison pour ce qui concerne le cinéma. Mais il existe de bons livres et ce n’est pas notre faute si ce sont les mauvais qu’on lit. – Si elle n’est pas seule responsable, votre école n’est pourtant pas aussi innocente que vous voudriez le croire et le dire.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Le progrès

Saint-Étienne-le-Molard (Célestin Freinet XII)

Saint-Étienne-le-Molard / 15 heures

Naturellement. vous qui êtes habitués à rouler en auto, pour retrouver, en rentrant chez vous, une radio qui vous embarque en pensée pour de nouveaux voyages, vous jugez que ce doit être mortel de rester ainsi, de si longues heures, en tête-à-tête avec soi-même. Mais le temps vous est-il donc une si lourde charge que votre seul but semble être de « le tuer » pour courir en vain à la poursuite d’une vie qui passe ?

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Les rythmes disparus

ECAL (Célestin Freinet XI)

Renens / 17 heures

Un doute naissait en eux, que creusait un soupçon de clarté. S’ils n’avaient jamais pu se reposer dans aucune apaisante certitude, c’est que nul ne leur avait enseigné à scruter les profondeurs, et qu’ils étaient ballottés au gré d’idées et de systèmes qui ne remuaient jamais que la surface ; qu’ils n’avaient fait que jouer à l’entrée de la grotte sans se hasarder jamais, lumignon en mains, dans les recoins difficiles qui détiennent les secrets du passé et les raisons mêmes du présent. […]
Cette faculté d’aller en profondeur, ils découvrent maintenant tous deux qu’elle ne suppose pas forcément l’ampleur des connaissances ni la formelle acquisition scolastique. Ce sont plutôt comme deux voies séparées, qui ne devraient pas l’être puisque l’une devrait conduire à l’autre pour la faire plus puissante et plus claire. Et c’est peut-être bien l’origine du grand drame humain que cette séparation, et que l’impuissance de la connaissance à mener jusqu’à la sagesse. Parce que la connaissance est d’une mauvaise qualité, qui fait illusion, mais ne sourit pas comme elle le devrait. […]
La croûte et le vernis ont seulement changé de consistance et d’apparence au gré des modes et des époques, et les barioleurs n’ont pas encore fini leur besogne vide et vaine.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Connaissance et sagesse

Rez B (Célestin Freinet X)

Le Mont-sur-Lausanne / 9 heures

Mais les deux hommes ne parlaient pas le même langage, ne regardaient pas la vie avec les mêmes yeux : l’un était encore fasciné par les améliorations matérielles, par les conquêtes techniques, par l’accroissement évident du pouvoir de l’homme sur la nature, toutes choses qui ne sont certes pas indifférentes au bonheur, mais qui n’en sont cependant pas des conditions essentielles puisqu’elles peuvent voisiner avec l’extrême détresse, avec le désordre qui décompose et tue, avec le déséquilibre qui anéantit jusqu’aux raisons de vivre. Seulement, il n’avait pas conscience des faiblesses et des erreurs qui sont à l’origine de ce désordre et de ce déséquilibre.
L’autre, Mathieu, avait sur lui cette supériorité de n’avoir jamais surestimé les possibilités d’une science qui étalait orgueilleusement ses conquêtes, d’avoir jugé à leur juste valeur des techniques qui n’ajoutent rien à ce qui fait la vraie valeur de la vie, d’avoir conservé merveilleusement cette liaison intime, à la fois spirituelle et matérielle, avec le passé familier, et de juger les événements avec une étonnante clairvoyance qui lui donnait comme une assise de vivace optimisme. […]
Je cherche comme vous : quand je discute, je ne fais que me préciser à moi-même ce que je sens parfois confusément ; je tourne et retourne les idées pour les ajuster à une conception de la vie que je crois juste et féconde. J’ai le sentiment précis de la direction dans laquelle nous devrions marcher, mais c’est à mesure que j’avance que je reconnais mon chemin. Vous pouvez toujours m’accompagner si vous ne craignez pas les détours, les pauses au bord du fossé, les retours en arrière pour se convaincre qu’on n’a pas dévié et se rassurer soi-même […].
Et là, à cette profondeur, quiconque sait encore réfléchir sainement, parvient alors à dépouiller l’illusion des mots et la vanité enfantine des systèmes pour retrouver, sans verbiage ni fioritures, les grandes idées directrices de l’activité des hommes, qui sont bien plus simples et bien moins nombreuses qu’on ne croit.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Retrouver les lignes de vie

C107 (Célestin Freinet IX)

Le Mont-sur-Lausanne / 11 heures

Ce mot de science, auquel nous nous sommes déjà longuement attaqués, a trop lié son destin à cette autre notion : le progrès. Et qui dit progrès dit marche en avant, et dédain plus ou moins injuste, plus ou moins dangereux, des pensées et des techniques du passé, comme si le progrès lui-même n’était pas fonction de ce passé, et s’il n’était pas le long et humain aboutissement des erreurs, des expériences, des tâtonnements, de la lutte obstinée des bons ouvriers qui nous ont précédés. […]
Vous êtres trop, vous autres thuriféraires de la science et du progrès, comme ces fils qui, parce qu’ils se sont élevés quelque peu dans l’échelle économique – qui n’est pas forcément l’échelle sociale, et encore moins l’échelle humaine –, parce qu’ils portent beau, habitent des maisons claires et propres et voyagent en auto, regardent avec commisération et parfois avec dédain leurs parents restés pauvres et humbles. Pourtant, tout ce qu’ils ont de bon, hors ce vernis extérieur qui ne fait pas longtemps illusion, ce qu’ils ont de courage et d’élan, et de confiance ancestrale en la vie, et ce qui leur reste de droiture d’esprit de bon sens, tout cela ne leur vient-il pas de leurs parents, ou des parents de leurs parents, ou de leurs proches ?
Vous procédez comme ces inconscients prétentieux : vous habillez la civilisation – ce que vous appelez la civilisation – d’ors et de brillants, de clinquant plutôt ; vous couvrez le passé d’un gris d’obscurantisme et vous triomphez : « Voyez où se trouvent la lumière et le progrès !… »

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Le clinquant. L’or et l’argent

C208 (Célestin Freinet VIII)

Le Mont-sur-Lausanne / 9 heures

Autrefois, les arbres étaient généralement forts et sains, sans doute parce qu’on ne s’obstinait pas à contrarier la nature en les cultivant là où ils ne pouvaient ni pousser ni produire normalement. Et ils produisaient sans taille savante, sans traitement d’aucune sorte, naturellement, parce que c’est la fonction des arbres de produire des fruits. […]
La civilisation a cru qu’elle pouvait impunément, et à son gré, domestiquer la nature ; qu’il suffisait à l’homme de dire, parce qu’il en escomptait un bénéfice notable : « Dans ce champ, je vais planter tant d’arbres fruitiers… Chaque arbre produira en moyenne tant… ce qui me fera une récolte autorisant une mise de fonds de tant… » […]
La science a répondu aveuglément aux souhaits des marchands et des spéculateurs : avec des engrais de diverses compositions, elle a réglé le cours de la végétation pour éviter les intempéries désastreuses. L’humidité anormale favorisait la prolifération des champignons, des microbes et des insectes nuisibles à la fructification… Qu’à cela ne tienne ! On a recherché, expérimenté, employé des insecticides puissants qui ont effectivement détruit microbes et champignons. […]
– Pris en eux-mêmes certes, ces résultats sont dignes d’admiration, tout comme le merveilleux essor de l’aviation de guerre, la précision mathématique des canons et des torpilles, la mobilité des tanks…
– Les choses ne sont pourtant pas comparables, et vous n’allez pas assimiler les oeuvres essentielles d’alimentation et de vie aux forces diaboliques de destruction aujourd’hui déchaînées ?
– Il n’y a malheureusement qu’une différence de degré dans les dangers et la nocivité de ces fils communs d’une même science ; […] d’une science qui pousse jusqu’à l’absurde la rigueur apparente de ses interprétations, qui étudie, commente et exploite des observations exactes en elles-mêmes, vues dans le milieu artificiel du laboratoire, ou avec les oeillères déformantes du seul profit mercantile […].
Je voudrais vous prouver comme je le sens qu’il y a là, comme qui dirait une erreur d’aiguillage, une fausse conception des efforts intelligents de l’homme, qui font que ce qu’on croit bien et bon, des réalisations qu’on admire, nous conduisent néanmoins au désordre et à la catastrophe.
Et pas dans le seul domaine des sciences médicales, agricoles ou alimentaires. La même erreur a imprégné la culture et l’éducation, et c’est sur ce point que je voudrais insister.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Dangers de dégénérescence

Bibliothèque (Célestin Freinet VII)

Riau Graubon / 12 heures

Le vin coulait dans les verres avec un glougloutement cristallin ; il était d’un noir brillant tel un fruit sauvage…
– Vous pouvez faire claquer vos langues… C’est du pur jus… On dirait qu’on boit du soleil, n’est-ce pas ? […] Vous parliez de la science, monsieur Long, de ce dieu nouveau qui doit apporter aux hommes une raison de vivre et le moyen aussi de réaliser la destinée qu’ils n’ont pu jusqu’à ce jour qu’imaginer et espérer.
Dans la mesure où elle nous apporte une étude impartiale, solidement basée sur l’expérience sûre, sur une documentation complète, quelque chose qui soit évident comme deux et deux font quatre, et non seulement aujourd’hui et en ce lieu, mais exact aussi dans le temps et dans l’espace, une sorte de vérité portant en elle la pérennité du divin, je considère moi aussi la science comme une grande conquête humaine, je la révère et l’appelle.
Mais, hélas, il s’agit encore là d’un idéal après lequel nous courons, d’une insaisissable clarté que nous poursuivons obstinément, [………] Il faudrait toujours dire : la science humaine, pour en marquer la faillibilité et la relative impuissance […]
Quelles garanties pouvons-nous avoir, raisonnablement, que ce qu’on nous présente aujourd’hui comme scientifique l’est plus que ce qu’on nous disait hier tout aussi scientifique pour en dénoncer ensuite impudiquement les méfaits ? […]
A l’échelle de l’immédiat, au jour le jour, les hommes de science peuvent voir raison. A l’échelle de la nature et de l’humanité, leurs erreurs ne sont pas sans influence directe sur la dégénérescence et la décadence dont les événements actuels sont la conséquence.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
Les erreurs humaines de la science