La phrase m’enchante lorsque elle trouve sa pente

La phrase m’enchante lorsque elle trouve sa pente, régulière, ou lorsqu’elle se courbe, se raidit, fait mine de s’échapper ou est sur le point de s’égarer. Lorsqu’elle se ressaisit et se relance en avant d’elle, lorsqu’elle ralentit, par pallier, jusqu’à ce point où elle fait entendre à celui qui la lit qu’elle est sur le point de se taire.

plume_central

S’il n’y avait cette mécanique, je ne lirais plus, je n’écrirais pas. On a souvent relevé les affinités de l’écriture avec la marche ; avec raison, elles sont toutes les deux aux prises avec des milieux continus.
Je songe à ce qu’il a fallu à Marcel Proust, Alain-Fournier ou Louis-René des Forêts pour atteindre le point haut d’où coule chacune de leurs phrases, de relance en patience, jusqu’à la fin, sans que rien ne soit abandonné.
Elles emmènent leur insaisissable objet avec la même nécessité que les eaux silencieuses du bisse, celles capricieuses du torrent, hésitantes du ruisselet ou mortes du canal, composant avec les dépôts qui s’accumulent dans leur lit ou tapissent leurs rives, les encombrent parfois un bref instant, les font déborder puis, bientôt reposer.
Comme l’eau et la marche, l’écriture est à elle-même son commencement et sa fin.

J’ai reçu ce matin une gentille lettre

J’ai reçu ce matin une gentille lettre de Jean-Christophe B. Il m’apprend, au détour, qu’il se rend chaque été à Porz Even et qu’il en ramène… de minuscules coquillages. Il ajoute que des tessons, il en a plein une corbeille. Oh ! pas de ceux qui me rendraient jaloux, des tessons de campagne, trouvés dans la terre… pas arrondis, pas lisses, autre chose.
Le paragraphe, assez sévère, que j’ai consacré à Gaudi amène l’écrivain à faire un distinguo, qui n’est pas loin de me rabibocher avec l’architecte catalan lorsqu’il conclut : Quand tout ce qui est utilitaire sera comme le banc du parc Guëll, cela voudra dire que l’on aura entendu la leçon des ramasseurs de tessons et de bois flottés.
Les mots de cet essayiste, dont la trajectoire et l’écriture m’emballent depuis longtemps déjà, me donnent une fois encore la preuve, si besoin était, que ceux qui n’ont pas une minute, en trouvent une encore pour dire avec bienveillance, aux premiers venus, que leurs ratiocinations plongent leurs racines, elles aussi, dans ce qui les entoure.

pommes_table

Tichodrome échelette

Il m’a rejoint alors que je faisais une halte sur un banc de pierre, au milieu de la paroi des Branlires que traverse miraculeusement, sur 4 kilomètres, l’ancien bisse suspendu de Savièse. L’oiseau s’est posé à deux pas de moi, sur un muret qui protège à mi-parcours, depuis plus de 500 ans, les vivants des morts.
Oh ! ça n’a pas duré longtemps, une dizaine de secondes seulement, pendant lesquelles curieux, méfiant aussi, il m’a regardé de travers comme souvent le font les bêtes. Puis il s’est envolé, bec en avant, déployant ses ailes comme un papillon. Je l’ai aperçu un instant encore dans la paroi, mais mon désir de l’immortaliser l’a fait plonger plus haut, fuir de l’autre côté de l’éperon rocheux. J’ai essayé de me faire petit, tout petit, sifflé un joli air d’oiseau, dans l’espoir qu’il l’intriguerait autant que moi si j’avais été lui. Sans succès, je suis revenu sur mes pas sans l’avoir revu.
Ce matin, j’ai décrit l’oiseau à Matthieu, enfin ce que j’en avais vu : sa solitude d’abord, dont il avait accepté de s’éloigner un instant, pour moi, et qu’il avait préféré bientôt rejoindre ; sa légèreté aussi, qui s’accordait si bien avec l’audace et la ténacité des artisans du bisse ; sa gorge blanche et grise qui se confondait avec la transparence de l’air et les éclats du schiste ; son long bec recourbé et les taches rouges de ses plumes, qui se sont ouvertes comme un éventail lorsqu’il s’est envolé.
Les images que j’ai trouvées sur le net n’ont pas contredit Mathieu, c’était bel et bien un jeune Tichodrome échelette, un oiseau discret qu’on ne rencontre pas tous les jours. Je peux en témoigner, sa rareté ne lui est pas montée à la tête.

bisse_saviese

C’est après

C’est après – et parce qu’on nous y a invité – que nous nous retournons sur les événements qui ont jalonné notre vie. Que nous cherchons, isolons et nommons parmi eux ceux qui l’ont orientée. Recueillons les miettes que l’aîné que nous avons été a semées sans jamais se préoccuper du dernier des derniers que nous allions devenir.
L’opération n’aura pas été sans bénéfice ; elle nous aura permis d’obtenir, alors que nous ne nous y attendions plus, la confiance qui nous a manqué, et qui nous a conduit là où nous sommes.
Qu’il eût pu en aller autrement, si nous avions pris au carrefour l’autre route, ne change rien à l’affaire. La vie tient par les deux bouts ; l’aller est à sa charge, le retour à la nôtre.

saviese_livre_sion

La poésie à l’école

La poésie, lorsqu’elle dépasse le repérage de l’alexandrin, de l’oxymore ou du solécisme, demeure un réservoir d’embarras et d’interrogations. Nombreux sont ses amoureux, certains d’entre eux demandent aux spécialistes de lever la chape qui la met au ban des pratiques scolaires, d’apprivoiser les sortilèges qui pèsent sur elle et de lui offrir la piste d’envol qui éclairerait nos vies et les couloirs de nos vieux collèges, ou qui offrirait aux salles transparentes des nouveaux un peu d’ombre et de fraîcheur.

gillarens_train

Je les comprends, mais on est en droit de s’interroger sur les bénéfices attendus d’une telle opération, lorsqu’on connaît les pouvoirs de l’institution de hacher menu les objets sur lesquels elle met la main, de les lyophiliser et de les mettre en boîte, pour qu’ils nous reviennent sous forme de fiches, de manuels scolaires, de méthodologies ou de séquences didactiques.

Il conviendrait au contraire, je crois, de mettre sens dessus dessous la proposition de ces amoureux de la poésie, ou de remettre celle-ci sur ses pieds en engageant une opération stratégique de grande envergure, dont le premier pas consisterait, paradoxalement, à ne pas y toucher ; de ne pas en faire, de ne pas l’enseigner ; de la maintenir à distance, intacte, en réserve, à l’abri de nos entreprises de mise au pas ; de la laisser en gage, au Mont-de-piété de nos vies, en échange d’un peu de courage ; elle assurerait ainsi, dans cette absence ou ce vide, un peu de ce jeu qui manque cruellement à nos existences.

Et plutôt que de lui aménager une place dans les programmes, chacun mettrait toutes ses forces, – ce serait le second pas –, à revitaliser le monde qu’elle a déserté, à réenchanter les terres arides des programmes, à les fertiliser en irriguant à tort et à travers les merveilles en dormance : les verbes être et avoir – si étranges dans leur fond –, la nature des auxiliaires, plus largement les verbes sans lesquels les objets de nos vies et du monde ne respireraient plus, le fonctionnement extraordinaire du je et du tu, les noms qui offrent aux objets dont on se saisit les limites sans lesquelles l’homme perdrait vite confiance, les pouvoirs de la subordination, de la répétition, du remplacement, la pâte dans laquelle l’allemand et l’italien sont faits, le 0, le 1 et le 2, le livre des merveilles, mais aussi les ornières des chemins et les fragrances du lilas. Il n’y a pas d’âge pour cela.

Chemin faisant, d’enchantement en enchantement, soyez convaincus que la poésie sortirait de sa boîte sans qu’on ait besoin de l’ouvrir, parce que la poésie n’aime pas les boîtes, parce que la poésie est à portée de main, simple, entière, équipotente à notre faculté de nous étonner.

  • Dans cette voie, à mi-chemin, un petit livre de Pierre Bergounioux.  Il porte le titre d’Aimer la grammaire.aimer_la_grammaire
  • Des extraits ici.

En appeler au Livre et aux sources

Ils sont nombreux à en appeler au Livre pour fonder leurs raisons, aux sources pour justifier leurs actes ; mais sont-ils allés dans la montagne, ne serait-ce qu’un seul jour, considérer la naissance d’une rivière ? Sont-ils entrés, ne serait-ce qu’une seule fois, dans l’atelier où ferraille le philosophe pour faire tenir ses murs ?
Curieusement ce sont les mêmes, intellectuels ou militants, qui répètent à satiété que l’origine se dérobe et qu’au fond, elle n’est qu’une vue de l’esprit. Les sources pourtant existent, mais elles ressemblent à un champ de bataille, aux marécages, à un pré labouré par une harde de sangliers.
Et chaque livre est un noeud, un carrefour, un échangeur, un incident topologique situé à égale distance de deltas de deltas ; il est comme le goulet d’un sablier, une chicane, une clepsydre, une boule d’angoisse ; il est un judas, un stent, un tamis ; il est la mer, une île et un archipel ; il est un seuil, un coup de force et un bassin de rétention ; un condensé de pathétique qui s’ouvre et qui se ferme.
En appeler aux sources, pourquoi pas, mais en leurs lieux ; ne pas en appeler au Livre, mais à tous les livres.

vufflens_chateau

 

Une journée où se croisent les saisons

echelle_mottier_b_2016-09-16

C’est une de ces journées où se croisent les saisons ; le cœur des vieux ralentit, celui des hommes d’action tourne en rond. On ira ramasser, s’il cesse de pleuvoir et si tu le veux, quelques pommes et on cassera des noix.
C’est sûr, la table ronde et les chaises passeront l’hiver dans le jardin, on aimerait tant gagner un jour sur la mauvaise saison.

vieux_tournesols_clarmont_

Vivre de l’écriture

capture-d2019e0301cran-2016-09-16-a0300-17-55-35

Que beaucoup de ceux qui écrivent souhaitent vivre de l’écriture, personne n’y voit, au fond, d’inconvénient majeur. Beaucoup d’ailleurs y sont parvenus : les employés de bureau, les enseignants, les agents d’assurance, les journalistes. Il suffit, somme tout, que les nouveaux candidats obéissent aux lois du marché et acceptent la fluctuation des valeurs et des prix, se syndiquent, exigent au besoin des paiements directs, usent de leur droit de grève. Ce mouvement de bon aloi, pourtant, ne devrait pas trop nous réjouir ; il pourrait en effet réduire, un peu plus encore, ces territoires de l’écriture qui se sont construits contre, en marge de la société du travail et du spectacle ; il pourrait enclaver, toujours plus à l’écart, cette littérature qui s’est mise hors jeu pour maintenir à l’air libre les questions qui demeurent sans réponse. Demander une ristourne pour ces services contribuerait à nous asphyxier davantage encore et à lever toujours plus haut les murs de nos prisons. Jusqu’à la cécité.

orges_cimetiere

Les enseignants de Prilly ne sont pas des frondeurs

ligne_jaune_bitume-2016-09-11-a0300-10-02-45

Les enseignants de Prilly ne sont pas des frondeurs, bien au contraire ; ils connaissent leurs obligations et appliquent leur devoir de réserve. Mais s’ils travaillent consciencieusement, jour après jour, ils demeurent vigilants.

mais_peney

Ils se sont tus aussi longtemps qu’ils l’ont pu ; mais là c’est trop, ils se sont mis à parler avant qu’ils n’en aient plus le courage, ou la force. Mais regardez-les, ils plient, ne rompent pas. Ecoutez-les, ils restent dans la partie ; ce matin, ils sont redescendus à la mine, c’est du dedans qu’il écrivent.
Oh ! pas grand chose, c’est la force de leur lettre, la force de ce refus de continuer ainsi ; ils n’ont plus de réserves, il faut bien qu’ils le disent. Assez parlé, assez proposé, nous ne demandons rien, aucune aide, aucune consolation. Ecoutez seulement ceci : non ! ça suffit.
Cette lettre des enseignants de Prilly me rappelle un texte que Maurice Blanchot écrivit en 1958, Le Refus, qui débute ainsi : À un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser.
Ça ne va pas, rien ne va plus, vous ne le voyez pas, nous devons le dire, sans mépris, sans exaltation, sans prendre le maquis. N’attendez rien de plus, on n’a rien d’autre à dire, le pire gronde depuis assez longtemps dans la place, on ne croit plus aux promesses, le canal est rompu.
Serait-ce déjà trop dire ?
On entend dire que tout va bien, le silence des élèves et de leurs parents l’attesterait. Mais, ajoutent les enseignants, nous ne sommes pas bien. Tout est dit, la force de cette plainte est coextensive à la valeur que ces enseignants accordent à leur mission et à celle de l’école. C’est bien à cause de cela, écrit Blanchot, que le refus est nécessaire.
Ils n’ajoutent rien, pas de nouvelles propositions, pas de replâtrage, de ravalement, de réparation. Rien, ou tout rependre à zéro : Il faut un engagement et un effort collectif, un dialogue dans le respect des élèves, des parents et des professionnels, il faut une conviction commune et une reconnaissance mutuelle entre les intervenants de l’école, C’est tout, c’est immense.
Les enseignants de Prilly ne désobéissent pas, ils disent non du corps et de la tête. Rien n’a changé, mais rien ne sera désormais comme avant. On ne veut plus se payer de mots, plus de rhétorique, on veut prendre à la lettre et à bras-le-corps les questions : réduction de l’inégalité des chances, marginalisation des plus vulnérables, souci de l’intégration d’élèves venant de milieux sociaux et d’horizons géographiques très différents, exigences d’un transfert du savoir correspondant à une société et à une époque de plus en plus rudes. Il n’est plus l’heure d’engager des transactions pour sauver la mise, plus de discussion, plus de réconciliation. Une seule chose, tenir ses engagements.
Le refus, écrit encore Blanchot, est absolu, catégorique… Nous avons été ramenés à cette franchise qui ne tolère plus la complicité. Il écrit plus loin : Ce qui leur reste, c’est l’irréductible refus, l’amitié de ce « Non » certain, inébranlable, rigoureux, qui les tient unis et solidairesNous devons apprendre à refuser et à maintenir intact, par la rigueur de la pensée et la modestie de l’expression, le pouvoir de refus que désormais chacune de nos affirmations devrait vérifier.
Voilà ce que veux entendre dans cette lettre exemplaire.

Jean Prod’hom

Lettre ouverte des enseignants de Prilly, c’est ici.