On the Lane

Clonakilty / 15 heures

D’autant qu’il n’y avait ici à Dombeg, il y a 3000 ans lorsqu’ils sont arrivés, ni lys ni hortensias, ni pâtures ni fuchsias, ni fermettes, ni vaches ni bossettes, ni murettes ni bocages, pas même des pierres levées qui auraient indiqué à ces hommes du bronze que là, s’ils daignaient patienter et attendre un peu, un signe viendrait. Alors ils ont roulé et dressé dans les jours, les mois ou, nul ne le sait, les années qui ont suivi, en cercle, dix-sept pierres en haut des terres maigres qui descendent en pente douce jusqu’à la baie de Rosscarbery ; la suite est conjecture.
Il nous a fallu à nous, de Roselodge, deux grosses heures de route difficile pour y parvenir ; on a parqué la Skoda à côté d’autres véhicules, en épi serré sur la butte voisine. On s’est mis ensuite à regarder, à chercher en tous sens, aucun de nous ne savait trop bien quoi. Qu’importe, on était tous là dans la même galère au milieu de rien, sur un tapis d’herbe fraîchement taillée, entourée de prairies gagnées à nouveau par des orties et des chèvrefeuilles, des ronces, des églantiers, des fougères et des épines noires ; ça a duré ce que ça a duré et chacun de nous s’est éclipsé bientôt à son tour et à voix basse : les signes et les solstices on les attendrait ailleurs, chacun de notre côté. Pour autant qu’on ne les oublie pas.

Garrylucas

Kinsale / 16 heures

Il vient de Dublin et passe chaque année la seconde quinzaine de juillet dans l’un des mobilhomes mis en location par O’Connor en face du Beach Cafe de Garettstown. C’est un arrière-petit-cousin du pêcheur qui récupéra dans sa barque plus de cent passagers d’un célèbre paquebot transatlantique britannique torpillé par les Allemands dans l’après-midi du 7 mai 1915.
Il a longé comme chaque matin la côte jusqu’à Old Head of Kinsale, en mocassins vernis, socquettes blanches et chemise écossaise, tournant le dos à la bruyère et la camomille, maugréant contre les barbelés du club de golf qui l’empêchent de faire le tour de la presqu’île. Il scrute l’estran sous les falaises, avec dans la main un morceau de vaisselle qui provient, me dit-il, du Lusitana, un morceau de vaisselle un peu jauni, que l’océan n’a pu empêcher de vieillir.

Photo / Arthur Prod’hom 

Photo / Arthur Prod’hom

Pacoton (Célestin Freinet XLVI)

Ropraz / 12 heures
Il serait intéressant, je crois, de rechercher quels sont les jeux, quelles sont les activités spontanées auxquels se livrent de préférence les enfants qui ont été astreints, à l’école, à l’église, dans la famille, dans la société, à des travaux, à des attitudes qui sont contraires à leurs besoins naturels, physiques, physiologiques, psychiques, et nécessitent de ce fait une anormale tension qui exige une détente libératrice compensatrice.
Nous ne retrouverons guère là de jeux-travaux, mais toute une catégorie de jeux différents dans leur forme, leur technique, leur rythme, leur atmosphère, et que nous pourrons appeler de détente compensatrice.
Nous ferons une place à part aux jeux de détente compensatrice physiologiqued’abord : bousculades, batailles en général anarchiques, moqueries entre camarades et adultes, farces plus ou moins intelligentes, pierres lancées contre des fenêtres ou des lampes, tortures aux animaux, etc. Ces jeux sont, vous le remorquerez, à peu près tous anormalement pervers ; ils sont l’exaltation de tout ce qu’il y a de plus mauvais en l’enfant. Et cela parce que le désordre a été implanté dans la vie des individus, qu’on les a cruellement comprimés, et que la détente compensatrice va nécessairement elle aussi au-delà des normes. […]
Quelle sera la réaction à la tension mentale, nerveuse et psychique ? Je note seulement, en passant, qu’elle peut être à l’origine de complexes mentaux générateurs de manies, de phobies, de haines et de passions inexpliquées, et qui sont indépendants d’une détente spéciale canalisée par les jeux, et que j’appellerais la détente compensatrice psychique.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,

L’Education du travail, 1949
La distraction n’est nullement une nécessité

Jardin (Célestin Freinet XLV)

Riau Graubon / 16 heures

Ah ! si on exigeait de moi que je ne pense, pendant des heures, qu’à l’étroit et régulier mouvement de ma faux, je serais contraint à une concentration, qui supposerait une tension nécessitant une proche détente. Je puis par contre faucher tout le jour, sans même que ce travail me paraisse monotone, à condition que ma faux coupe bien, naturellement.
Mais il m’arrive parfois d’oublier ce rythme et cette harmonie. Il est l’heure de dîner… Ma femme attend avec son plat de pommes de terre tout juste encore tièdes. Mais je m’obstine à terminer ce carré. Il y a alors concentration déplorable. Je ne vois plus qu’un but étriqué : terminer ce carré. Pendant quelques instants, plus rien n’existe autour de moi, ni le grillon que je blesse, ni le fruit que mon outil embroche, ni les nuages qui s’amoncellent derrière la montagne, ni le passant qui a pourtant hasardé une parole aimable. Mais aussi mon esprit se fatigue, mes nerfs se tendent, mon cœur s’agite, et je pousse un « ouf ! » de soulagement quand la tâche est finie. J’ai besoin alors non seulement de repos, mais aussi de détente et de distraction pour chasser cette obsession, pour penser à autre chose.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La distraction n’est nullement une nécessité

Chauderonnet (Célestin Freinet XLIV)

Riau Graubon / 14 heures

– Vous avez bien mis en lumière les éléments communs aux travail-jeu et au jeu-travail. Mais que faites-vous de la distraction qui est pourtant, n’est-ce pas, une des raisons d’être du jeu ?
– Ce n’est pas un oubli du tout, vous allez voir.
Distraire c’est tirer à côté pour disperser l’attention, l’arracher à une occupation ou à une pensée qui l’obsède. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La distraction n’est nullement une nécessité

 

Jardin (Célestin Freinet XLIII)

Riau Graubon / 19 heures
Si vous aviez observé les enfants avec moins de parti pris, vous auriez certainement été frappés par la façon totale et exclusive dont ils se donnent à ces activités. C’est comme s’ils n’étaient pas de notre monde. La pluie peut tomber, ou l’école sonner, ou la maman appeler en vain pour manger la soupe qui refroidit… Il faut terminer la partie, avant de l’abandonner, non sans un profond regret que tempère l’espoir d’une reprise si proche. Et de pauvres savants prétendraient trouver mieux ! Ils imaginent des jeux méthodiquement classés par catégories, dont ils emplissent des livres destinés aux instituteurs ou aux moniteurs qui enseignent aux enfants à jouer. Et quand ceux-ci ont parfaitement compris les règles du nouveau jeu, et qu’ils sont délivrés de l’autorité qui l’impose, ils se réunissent clandestinement, déclenchent une comptine, et se donnent sans réserve à un de ces jeux-travaux qui restent pour eux l’idéale nourriture.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Jeu-travail et instinct

Un livre

On a retrouvé aux Diablerets, tout près des corps de Francine et de Marcelin Dumoulin relâchés jeudi passé par le glacier de Tsanfleuron, une bouteille de limonade de chez Coudray Frères et Cie à Sion, une montre-oignon, un sac en peau de chèvre que le second avait confectionné pour l’un de ses amis de Savièse et qu’il avait décidé d’étrenner ce samedi 15 août 1942, jour de l’Assomption. Et un livre.
S’agit-il du roman du chanoine Michellod, consacré à la mère de celle qui fut prisonnière des glaces pendant plus d’un demi-siècle, La Brésilienne, dans lequel l’homme d’église ressuscite Eglantine, une étrange créature qui, après un séjour de deux ans au Brésil, vécut à Lourtier en faisant, jusqu’à la fin, note Anne Troillet-Boven dans ses Souvenirs et propos sur Bagnes, figure de corps étranger ?Conjecture insensée ! La Brésilienne du chanoine Michellod ne parut qu’en 1966 ; en atteste la page 225 :
« Emile, dis-je, il faut que tu me lises cette lettre. Elle doit venir de Savièse et je ne pressens rien de bon. » Emile rapprocha de son visage le falot que je venais d’allumer. Il prit le papier que je lui tendais et lut. « Bien chère, grand-mère, c’est moi Jean-Pierre qui vous écrit… un grand malheur nous est arrivé, car nous pleurons tous à la maison. Nous ne savons pas si papa et maman reviendront… »
La police valaisanne me confirme à l’instant qu’il s’agit d’un missel.

Eric Chevillard et W.G. Sebald : the blades of grass

Le Matin | 23 juillet 1986

Cher Monsieur Chevillard,

Notre compagnonnage se poursuit. Vous vous en souvenez peut-être, je suis l’un de ceux qu’enfanta au cours de la première décennie du second millénaire après la naissance de notre Seigneur votre cerveau malade, qui, par dizaines, furieusement, se livraient à des additions absurdes et des recensements maniaques. Souvenez-vous, votre réadmission temporaire dans un pavillon d’aliénés vous avait permis, fort heureusement, de vous débarrasser de ces 807 inconnus qui tout à la fois suçaient votre sang et furent vos nègres ; ils sont allés marcotter ailleurs, agrandir le pré carré de la littérature sans cesser de vous être éternellement reconnaissants.
C’était sans compter avec les ruses de la fiction qui m’ont amené, depuis quelque temps, à faire l’hypothèse, après Borges, que vous êtes vous aussi l’enfant d’un cerveau égaré – je ne doute pas que vous en preniez conscience parfois –, la création d’un esprit dérangé qui a eu la folie de croire qu’il était capable de s’affranchir de ceux qui l’ont précédé et de voler de ses propres ailes.
Vous ouvriez en effet votre Autofictif le 18 septembre 2007 comme ceci :

J’ai compté 807 brins d’herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore. 


Et vous commentiez en 2011 ainsi :

De même, la littérature selon mon goût commence là où la vie s’arrête parce qu’elle ne peut aller plus loin, faute de moyens, de puissance, parce que la mort la cerne, parce que les lois humaines qui s’ajoutent aux lois physiques l’entravent de mille liens. Pour continuer malgré tout, que faire d’autre qu’écrire ?


… ou lire ? Les Emigrants de W.G. Sebald :

C’était un vieil homme qui soutenait sa tête sur son avant-bras replié et semblait abîmé dans le spectacle du petit carré de terre qu’il avait juste devant lui […] Mais ce n’est que lorsque nous fûmes près de lui qu’il s’aperçut de notre présence et se redressa, quelque peu confus […] I was counting the blades of grass, dit-il pour excuser sa distraction. It’s a sort of pastime of mine. Rather irritating, I am afraid.


Il m’est apparu très clairement ce matin que, si j’avais bien été enfanté par votre cerveau malade, vous n’êtes vous-même, en la circonstance, qu’une réplique de celui de G.W. Sebald. Il est temps de dénoncer l’aveuglement de la critique littéraire et de donner enfin leurs lettres de noblesse aux nègres, aux emprunts, aux martingales, aux automates syntaxico-sémantiques ; urgent de faire la vérité sur les détours de la fiction en emboîtant le pas du narrateur et de Sebald à la fin du premier récit des Émigrants :

Trois quarts d’heure plus tard – j’étais sur le point de reposer un journal de Lausanne acheté à Zurich, que je venais de feuilleter, pour ne pas manquer l’instant d’émerveillement, toujours renouvelé, où s’ouvre au regard la perspective du Léman –, mes yeux tombèrent sur un article relatant qu’au bout de soixante-douze ans le glacier supérieur de l’Aar venait de restituer la dépouille du guide bernois Johannes Naegeli, porté disparu depuis l’été 1914 – Voilà donc comment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décennies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaussettes cloutées.


Il suffirait à la critique littéraire de remonter de mouture en mouture, de gel en dégel, de vertige en vertige, à la version princeps de tout texte, pour s’aviser que chacun d’eux est la commémoration ou la remémoration d’un texte dont on ne connaîtra l’auteur que demain, ou dans un an.

Bien à vous.
Jean Prod’hom

PS
J’apprends à l’instant que les corps rendus jeudi dernier par le glacier de Tsanfleuron ont été identifiés. Il s’agit d’un couple de Savièse (VS) disparu le 15 août 1942, Francine et Marcelin Dumoulin parents de sept enfants.
Francine et Marcelin se rendaient dans un alpage situé sur le territoire bernois. Monique sa fille se souvient de ce jour où elle vit pour la dernière fois son papa et sa maman, c’était le matin du 15 août 1942, le jour de l’Assomption. Ils lui ont donné la tâche de s’occuper de ses jeunes frères et soeurs avant de s’engager dans la vallée, à pied, elle avec son costume de l’époque, des bas noirs et des souliers cloutés, il faisait grand beau ce jour-là, un ciel bleu à n’en plus finir, son papa et sa maman sont partis en chantant, ils chantaient tout le temps. Lui avait une voix de ténor, il chantait n’importe quoi, Verdi, il chantait tout le temps.

La police valaisanne a découvert près de leurs corps un sac à dos, une montre et une bouteille. Un livre aussi, dont on n’a pas cru bon donner le titre. On a hâte de le connaître. Les Émigrants ?


Photo | 24Heures


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Véranda (Célestin Freinet XLII)

Riau Graubon / 16 heures

L’expérience a prouvé aussi que l’oiseau peut utiliser accidentellement l’apport des hommes pour la réalisation de son instinct. De même, l’enfant adoptera, pour son activité instinctive, le travail adulte dans la mesure où il répond aux exigences d’atmosphère, de rythme, de méthode, de spiritualité, de son jeu-travail.
Plus il y a unité entre le milieu adulte et ces exigences de l’instinct, mieux l’enfant mène à bien les expériences qui lui sont essentielles. L’instinct sera alors totalement au service de la personnalité dans le cadre de la vie contemporaine. Il n’y aura pas coupure, opposition, mais lente montée de cette vitalité subconsciente vers les zones plus évoluées de l’humanité.
Dans le cas contraire, l’enfant délaissera radicalement un milieu adulte dont il subira plus ou moins passivement l’emprise, pour réaliser malgré tout ce que lui commande l’instinct, en allant pour cela, s’il le faut, jusqu’à la désobéissance et au mensonge. Il ne sera plus question alors de montée harmonieuse, mais bien de dualisme grave, d’hostilité contre le milieu, de désordre individuel et social. Le jeu instinctif apparaîtra comme le seul refuge contre l’anarchie, le seul élément organisateur d’une vie qui se défend farouchement pour atteindre aux expériences formatives indispensables.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Jeu-travail et instinct

 

Véranda (Célestin Freinet XL)

Riau Graubon / 14 heures

Rendre la vie aussi puissante que possible :
Construire une cabanette, jeux de construction, de cachette, la petite guerre, boules de neige, les jeux de barre, la parade, les soldats de plomb, les jeux de dames, d’échecs, de quilles, de balles, les jeux de gendarmes et voleurs, football, rugby…

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Et voici maintenant des jeux …

Cuisine (Célestin Freinet XXXIX)

Riau Graubon / 14 heures

Conserver la vie :
Jeux de palets, de boules, de quilles, de billes, de cache-cache, jeux à attraper le jour, à attraper la nuit (les jeux de colin-maillard), jeux à toucher, saut à la corde, lèbre-lèbre, aux nids, à chat perché, les jeux de cloche-pied, de balle…

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Voici les jeux qui satisfont le
besoin général et inné de conquérir la vie

Cuisine (Célestin Freinet XXXVIII)

Riau Graubon / 12 heures

Selon moi, les enfants sont donc poussés à leurs travaux-jeux par les mêmes besoins et les mêmes tendances qui justifient le travail adulte. […]
On pourrait ramener tous ces besoins au seul besoin central […] Il s’agit du besoin universel de conserver la vie, de la rendre aussi puissante que possible, et de la transmettre pour la continuer.
Conserver la vie implique d’une part la nécessité de s’alimenter. D’où les gestes du grimpeur, du cueilleur, du chasseur, du pêcheur, de l’éleveur aussi : courses, sauts, lutte, usage de la pierre, du bâton, de la massue, des lianes et des cordes ; les gestes de l’individu qui doit se défendre contre les animaux : instinct de l’abri, dans ce qu’il a parfois de magique aussi, recherche de grottes, des cachettes, constructions clôturées et fermées, ponts ; la lutte enfin contre les individus qui viennent vous ravir la nourriture, ou qu’il faut attaquer pour la leur ravir.
Le besoin de rendre la vie aussi puissante que possible pousse à l’intégration de l’individu dans le groupe social qui s’agglomère, se soude, pour lutter, se défendre, attaquer, se perpétuer collectivement, et réagir collectivement aussi contre les menaces permanentes, et souvent mystérieuses des éléments.
Le besoin enfin de transmettre la vie et de la continuer est à l’origine de l’instinct puissant de la maternité, de l’instinct plus diffus de la paternité, de la vie et de l’évolution de la famille.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Les jeux-travaux

 

Garage (Célestin Freinet XXXVII)

Riau Graubon / 10 heures
Si nous voulons ressouder puissamment la nature humaine, il nous faut, à cette profondeur, tâcher de réaliser une activité idéale que nous appellerons travail-jeu pour bien montrer qu’elle est les deux à la fois, répondant aux multiples exigences qui nous font d’ordinaire supporter l’un et rechercher l’autre. […]
La méconnaissance de cette filiation, la séparation aujourd’hui consommée entre jeu et travail, ont une portée humaine, dont on ne sait plus mesurer l’importance tragique. Cette méconnaissance, cette séparation sont à l’origine de la dégradation catastrophique du travail humain, et nous en subissons le spectacle et conséquences. Si le travail n’est qu’une peine, s’il ne nous est pas substantiel, si le nouveau dieu, si fallacieusement prometteur, est le jeu, il est normal qu’on en vienne à fuir le travail ou du moins, si on y est contraint, à l’accepter passivement comme un mal nécessaire, et seulement parce qu’il permet la satisfaction de certains besoins, la faveur de nouvelles jouissances.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Le travail-jeu

Jardin (Célestin Freinet XXXVI)

Riau Graubon / 9 heures

Rentrons en effet… Nous avons quelque honte à vous faire perdre ainsi votre temps…
– Croyez-vous que j’étais venu ici pour faucher sans souffler, comme une machine, ou comme les valets des machines ? Ce sont les citadins sans compréhension ni philosophie qui ont cette conception du travail. Ils se prennent à frapper, à scier ou à faucher sans arrêt afin d’avoir plus vite terminé, parce qu’ils ont l’habitude d’un travail aride et mort, dont il faut se débarrasser au plus tôt, comme de ces purges qu’on avale nerveusement en fermant les yeux… Un mauvais moment à passer… On se fatigue davantage, c’est vrai, mais dès qu’on a fini on rentre et on peut s’occuper autrement…
S’occuper autrement ! Se distraire, s’amuser ! Voilà bien les caractéristiques, dans notre civilisation, de cette séparation du travail et de la vie, de l’effort considéré comme une punition, comme une regrettable nécessité dont nous devons nous appliquer à réduire l’emprise.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Un puissant besoin de travail

Greyloz (Célestin Freinet XXXV)

Corcelles-le-Jorat / 13 heures

Si ma théorie – dans ce domaine, hélas après tant d’autres, il faut se contenter de théories –, si ma théorie est exacte, si le jeu n’est que l’exutoire d’une activité qui n’a pas trouvé à s’employer, on pourrait le considérer comme un succédané, un correctif et un complément du travail, et formuler que l’enfant joue lorsque le travail n’a pas suffi à épuiser toute son activité.
– Alors le jeu, qui est communément considéré comme un délassement, serait selon vous une forme spéciale de travail, recherché, et au besoin inventé, par l’enfant pour user son trop-plein de forces ? […]

Ah ! si mon père s’était, comme le font malheureusement tant de parents inconscients, réservé exclusivement le beau rôle, s’obstinant à monter tout seul le mur et m’utilisant seulement comme manoeuvre : « Donne-moi cette pierre !… Fais-moi passer cet éclat !… Va chercher la bêche !… Où donc s’est caché le marteau ?… « Bien sûr, alors j’aurais été vite fatigué et, regrettant la partie de boutons manquée et me désintéressant à bon droit d’un mur qui n’était pas mon oeuvre, je me serais contenté de chercher entre les pierres les escargots « tapés » que je ramenais le soir pour les faire cuire dans la braise avec une pincée de sel. Le travail ne me donnant pas satisfaction, j’aurais aspiré à un dérivatif, et le jeu se serait imposé.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Un puissant besoin de travail

Tremblex

Villars-le-Terroir

L’enfant joue, et il joue plus que l’adulte, parce qu’il a en lui un potentiel de vie qui le fait rechercher une plus grande amplitude de réactions : il crie volontiers au lieu de parler, il court sans cesse au lieu de marcher, puis tombe profondément endormi, la cuillère de soupe à la bouche, et rien ne le réveillera plus jusqu’au matin. L’activité que lui permettent, ou que lui tolèrent, les hommes et les éléments ne suffisant pas à dépenser la totalité de ce potentiel de vie, il lui faut un dérivatif qu’il ne peut pas imaginer de toutes pièces, et qu’il se contente de copier sur l’activité des adultes, en l’adaptant à sa mesure.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Un puissant besoin de travail

Poulailler (Célestin Freinet XXXIII)

Riau Graubon / 11 heures

Travail égale souffrance et peine, condition modeste, situation avilie dont la dignité commande de sortir le plus tôt possible. Jeu, compensation de l’effort servile, rayon de lumière dans la nuit, but ultime de l’ingéniosité de ceux qui n’en voient plus que la jouissance qu’il procure…
Ma mère ne manquait certainement pas de vernis pédagogiques. Elle m’a mis de très bonne heure au travail effectif et je me rappelle aujourd’hui encore avec émotion les satisfactions profondes que j’y éprouvais. […]
De tous ces travaux, je me souviens comme d’un soleil exceptionnel qui aurait illuminé mon enfance, alors que votre école a glissé sur moi comme les gouttes de pluie sur les pierres plates et lisses de la rivière.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail

Landi (Célestin Freinet XXXII)

Carrouge / 12 heures

Il vous faudra apprendre du jardinier et du fleuriste cette intégration de votre action dans l’harmonie naturelle, et surtout cette émouvante confiance en la vie, cette patience exemplaire en présence du lent processus par lequel s’élaborent la richesse du printemps et de l’été, la fécondité de l’automne, le calme apaisement de l’hiver.
C’est cette philosophie qui vous manque, surtout dans vos pratiques journalières. Vous faites une leçon à vos enfants ; vous leur imposez un devoir et vous venez vérifier tout de suite, avec une myopie de bureaucrate, l’effet qui en résulte, comme ces petits citadins qui fichent en terre une bouture, l’arrosant hâtivement, et viennent voir le lendemain si les fruits ont poussé. Vous criez, vous effrayez, vous punissez, parce que votre parole, vos raisonnements, vos démonstrations n’ont pas entrainé une modification immédiate dans la pensée et dans l’action de ceux qui vous écoutent. L’ouvrier aux pièces peut mesurer minute par minute l’avancement de son travail ; le maçon peut siffler en constatant que, pierre à pierre, son mur ne cesse de monter. Je sais qu’il est reposant, qu’il est encourageant d’être, comme eux, témoin à chaque instant, chaque jour, du résultat de notre effort intelligent. Nous ne sommes, ni vous ni nous, ces travailleurs aux pièces […]
Comment voulez-vous que vos leçons puissent, elles, profiter instantanément à vos enfants ? Il faut bien que les éléments que vous leurs apportez soient patiemment appréhendés, dissous, lentement filtrés, incorporés à la sève, et qu’enfin celles-ci monte, enrichie. A ce moment-là, d’ailleurs, vous ne distinguerez même plus dans la croissance la part spéciale de votre intervention. Mais l’essentiel n’est-il pas que la croissance réponde à vos désirs, quels qu’en soient les auteurs anonymes ?
L’école est pressée, trop pressée. Elle est, il est vrai, jalousement surveillée par des contremaîtres qui, tout comme dans l’industrie, exigent des normes de production et une certaine régularité de l’effort. C’est un peu comme un ingénieur qui voudrait mesurer au mètre sa dépense en électricité – besogne vaine. Alors à défaut de cette mesure de l’enrichissement humain, l’école va se rabattre sur la mesure de l’acquisition , comme on mesure un vase qui se remplit.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail