Annexe de l’annexe

Bellechasse / 16 heures

Il est 8 heures. Trois animateurs et deux détenus préparent la décoration de la salle : boules, guirlandes, mandarines, cacahuètes, chocolats. Les musiciens règlent leurs instruments, leur voix. Trente-neuf des quarante détenus qui exécutent de manière anticipée leur peine entrent dans l’atelier transformé en salle des fêtes. Il est 9 heures 45. Musique.

Une douzaine de détenus apparaissent puis disparaissent derrière la vitre de la salle de musique fermée pour cause de rénovation. Ils marchent par deux ; les plus rapides coupent à la corde, il font un tour en 25 secondes – 35 secondes pour ceux qui passent au large ; la promenade dure 30 minutes, faites le compte.

Aucun détenu ne s’est enfui aujourd’hui ; tous pourtant se sont évadés, comme des hommes libres.

Le Verdaux

Pampigny / 17 heures

Pas de quatrième oeuf au poulailler mais une observation : les poules préfèrent les spätzli au riz. Promenade avec Pascal, son amie et Oscar, le soleil tarde à faire sa place ; il guigne à la Moille-aux-Frênes, un instant, avant qu’il ne joue à cache-à-cache toute la journée. Raymond Depardon m’attend au retour, 10e Chambre – instants d’audience, 2003.

Lili est fatiguée, les devoirs et les tests s’enchaînent ; je ne peux m’empêcher de penser que l’école s’égare et met en danger beaucoup d’enfants dont elle a la charge.
Elle ne renonce pas au cheval, je la dépose donc à Pampigny avant de longer le Jura, de Montricher à L’Isle, poudré de blanc et creusé d’eaux noires. Je rencontre Daniel et sa femme.

Jachère
(1994, Introduction de la jachère florale (en vue de favoriser la faune en zone de plaine)

L’application d’herbicides se fait uniquement en plante par plante. Les herbicides autorisés sont les suivants : contre l’ambroisie avec Primus (0.03 %), contre chardon des c hamps avec Clio, Lontrel (0.3 %), Picobello (0.25 à 0.5 %) au stade 15 à 20 cm du chardon, contre rumex avec Ally Tabs ou Picobello (0.5 à 1 %), contre chiendent avec Focus ultra, Fusilade Max, Gallant 535 ou Targa Super (1 %). Le GLYPHOSATE (5 à 10 % à la mèche et 0.5 % à 1.5 % avec la boille à dos) permet de lutter contre le chardon, le rumex, le chiendent et le liseron. Dosages pour 10 l : 0.5 %= 0.5 dl ; 1.5 % = 1.5 dl ; 5 % = 5 dl. Contre les solidages : lutte mécanique (arrachage, etc). 

Sources | vd.ch

Solidage
Introduite d’Amérique du Nord comme plante ornementale et mellifère, cette espèce vivace se naturalise facilement. Elle peut former des populations étendues et denses inhibant la végétation indigène. Le solidage du Canada appartient à la liste des organismes exotiques envahissants interdits selon l’Ordonnance sur la dissémination dans l’environnement (ODE, RS 814.911). 

Sources | Infoflora.ch

Ourlet
Bande herbeuse constituée de plantes indigènes non ligneuses en bordure d’une zone boisée. Il forme la partie herbeuse de la lisière. Les plantes typiques des ourlets sont adaptées à un microclimat plutôt frais et un emplacement à la mi-ombre. Les ourlets sont des milieux riches en espèces et forment un habitat important pour de nombreux animaux. L’entretien des ourlet est très extensif. Afin d’éviter un boisement progressif de l’ourlet herbacé et de favoriser la diversité biologique, la pratique des fauchages différés (éventuellement sur plusieurs années) est très recommandée. 

Entretien courant :
 Coupe annuelle / bisannuelle, favoriser le fauchage différé
 Elimination des végétaux de la liste noire
 Contrôle des végétaux ligneux
 Repérage et protection des végétaux de la liste rouge
 Surveillance de la pression du public 

Interventions ponctuelles :
 Mise en place d’obstacles naturels contre le piétinement si nécessaire (troncs couchés…)
 Préservation les « barrières naturelles », telles que ronces ou orties dans la mesure du possible

Interventions non recommandées :
▫ Piétinement 

Interventions interdites :
▫ Herbicides
▫ Fumure
▫ Arrosage 

Sources | Lausanne.ch

Salle de bains

Riau Graubon / 17 heures

A peine levé, je reprends la traversée de la première des dix étapes de mon voyage. Sandra et les enfants descendent à la mine. Je décide de rester sur cette traversée jusqu’à la fin de la semaine – et plus s’il le faut –, pour en éprouver la longueur et la consistance, la teneur, le feuilleté, la cadence. Reviendrai ensuite au double prologue. 

Je lance un coup de fil à Jean-Daniel à propos de la jachère de Grancy. Qui me conseille de prendre contact avec le responsable agricole de Grancy, qui me donne le nom du propriétaire de la parcelle, qui me donne le nom de son locataire à Cuarnens. Bonne nouvelle ! celui-ci est d’accord de me rencontrer demain chez lui, avec son père qui l’a semée il y a douze ans. Mauvaise nouvelle, elle disparaîtra en février.

Raymond Depardon, Délits flagrants, 1994

Moille-Messelly

Riau Graubon / 22 heures

Journée des transports : Sandra se rend à l’EPFL, Arthur au Bugnon, Louise aux Croisetttes, Lili à la Branche puis à Forel. Je récupère dans l’après-midi Arthur à l’arrêt de bus du Riau, plus tard Sandra aux Croisettes.
Lili rentre de Forel avec la maman d’une amie, Louise de Carrouge avec Sandra.

Expérimente – oh ! le grand mot – un dispositif, simple, à même de plier les unes sur les autres, sans les confondre, les voix qui nous habitent en des moments différents de nos vies, s’éclairant les unes les autres, avec leurs ombres, et laissant la place à celle qui viendrait après elles.

Dans l’après-midi, Raymond Depardon, Profils paysans 3, La Vie moderne (2008). Ce soir à Oron, 12 jours (2017) du même Raymond Depardon, Je suis seul dans la salle.

– Votre avenir ?
– Il recule. 

– Je dois faire quelque chose.
– Il faut vous soigner avant de faire quelque chose. 

– J’ai besoin de ma fille..
– Votre fille a besoin de vous mais guérie.

Gif | 13 décembre 2017

Cher Jean,

Merci pour les nouvelles très fraîches du Jorat, les précis souvenirs ferroviaires, aussi, en terrain pentu. Comme la voiture et l’avion, le train a été victime du désenchantement du monde. Sa magie poussive a illuminé nos enfances  rustiques. On n’avait pas besoin de crémaillère, de ce côté-ci de la frontière mais les locomotives à vapeur sillonnaient la campagne de mes jeunes années, sous leur panache de fumée, noires, haletantes, vivantes. Avant même d’arriver à la gare, on les entendait respirer, en tête de convoi, comme de grandes, puissantes bêtes qui prendraient leur course au coup de sifflet et c’est le coeur battant qu’on empoignait la main courante en acier nickelé des wagons vert bouteille, compartimentés. Il ne faudrait pas que le temps passe. On peut se souvenir.

Pour te rendre plus sensible encore la conformation du lieu au sentiment de l’existence, une photo de la Beauce, à proximité de Chartres, samedi dernier. Le contraire de la carte de voeux où tu vis. Des platitudes infinies de part et d’autre de la Nationale rectiligne et les labours sous le soleil bas, gênant, de décembre. Mais dans une semaine, les jours vont commencer à croître.

Bonne fin d’année, dans tes montagnes. Amitié.

Pierre

Photo | Pierre Bergounioux

Ceux qui sont nés dans la pente | La Ficelle 5

Cher Pierre,

Jusqu’à l’autre jour, les pousses du blé d’automne gazonnaient la terre noire, les taupinières indiquaient que la vie n’avait pas cessé de faire ses galeries sous nos pieds. La neige est tombée d’un coup, tout a disparu, tout est noir, blanc et gris, mis à part les fruits de l’églantier et du sorbier, les piquets orange que Jean-Jacques a plantés le long de la route et la lame bleue avec laquelle il repousse la neige à l’aube, chaque hiver. Tu écrivais :

Nous avons tous été enfants. Nous avons eu notre part de parfaite félicité, goûté la douceur, la quiétude de l’immanence pure, participé de la création tout entière, de son infinité, de sa gloire, de sa profusion, de son éternité. Nous avons vécu sans savoir et cette ignorance miséricordieuse, avec les soins, la protection, les ménagements dont on nous entourait, font des premières années ce matin frais, cette aube d’été, cette réserve de liesse dont le souvenir est à la fois l’archétype perdu de tous les bonheurs et l’idéal inaccessible vers quoi on s’obstine à tendre.

Lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois, l’enfant qui ignore tout des forces qui l’assaillent ne voit que la nuit. Si bien qu’il se doit de trouver au plus vite une main courante à laquelle s’accrocher pour apprivoiser la pente qui l’emporte vers le bas, mais aussi pour être en mesure, le moment venu, de remonter au lieu même où s’est nouée l’énigme. Je suis né à mi-pente entre lac et Jorat, à Riant-Mont, sur un replat salutaire qui m’a évité, aussitôt après avoir vu le jour, de rouler à mon delta. Certaines réalités familières se sont chargées ensuite, comme dans un premier langage, des sensations qui m’affectaient alors et ont permis que je m’oriente. Ainsi la Ficelle au sud, reliant le centre-ville avec le bleu du lac, et le Tram au nord, qui nous emmenait aux lisières de l’arrière-pays vaudois.

On montait dans la Ficelle certains dimanches de beau temps pour rejoindre en famille les rives du Léman ; pour dix sous nous glissions avec nonchalance vers le paradis. Les  héritiers de Jean-Jacques Mercier en avaient soigné l’accès avec l’inauguration en 1954 de la ligne ferroviaire Sébeillon-Le Flon et l’abandon du trafic de marchandises ; mais aussi, en 1958, avec la mise en service de deux nouvelles automotrices et de quatre voitures-pilotes flambant-neuf, bleu ciel et blanc écru – j’avais trois ans. La passerelle jetée cette même année par-dessus la vallée du Flon et les trois ascenseurs qui nous soulevaient le coeur avaient réduit les peines des passagers à presque rien. Ces travaux au mitan des Trente Glorieuses avaient mis à la disposition des familles et de leur pousse-pousse une voie royale qui les conduisait en sept minutes de la grisaille des jours ouvrables au bleu radieux du lac.

Je me souviens de la démarche rassurante du pilote rejoignant l’automotrice en tête de rame, du bruit flûté des portes coulissantes, de la tendreté de leurs joints en caoutchouc entre lesquels nous aimions glisser nos doigts, de la graisse épaisse sur la crémaillère, des radiateurs brûlants en hiver, du tunnel noir et cru duquel nous sortions un peu avant Montriond, aveuglés par le soleil qui ne nous lâchait plus, de la Coulée verte des Jordils à Ouchy.

On longeait les quais en équilibre sur les murets, jusqu’au débarcadère d’où l’on jetait aux cygnes et aux canards le pain sec mis de côté ; ou jusqu’aux chimères de la Tour Haldimand, à deux pas de l’embouchure de la Vuachère où l’on jouait avec les galets et les bois flottés. On regardait les bateaux passer au large, une glace à la main, et les inconnus se promener dans les jardins du Beau-Rivage. Suffisait-il donc d’être dans le bon wagon pour être heureux, de rouler en-bas la pente, tout droit, pour faire battre le coeur de nos dimanches en devenant les hôtes de notre propre ville ?
La Ficelle m’a initié au confort et, dans sa livrée bleue et blanche, à une certaine idée de l’élégance. A une idée de solidité aussi, de stabilité, produite par l’écartement de ses rails (1,435 mètre) et par la largeur de ses hanches (3 mètres). Une idée de confiance également, que dégageaient le front généreux et les immenses yeux de son automotrice. Une dignité enfin, celle que portait haut le pantographe qui se déployait comme les bois du cerf au sommet de sa tête. La Ficelle incarnait l’image de ces bonheurs à portée de main, rassurants, partagés, sans aspérité.

S’il suffisait de sept minutes à la Ficelle pour nous déposer de plain-pied aux portes du paradis, le Tram du Jorat, habillé lui aussi de bleu et de blanc, réclamait une demi-heure pour nous conduire sur les hauts de Lausanne, en suivant les méandres du Flon qui allait rejoindre ses sources du côté des Liaises. Le Tram avait des manières qui s’opposaient en tous points à celles de la Ficelle, d’abord parce qu’on y montait le dimanche par n’importe quel temps. Et puis, à la rondeur, au chuintement, au silence ouaté de la Ficelle, à son assurance et à ses préférences pour la ligne droite répondaient le visage un peu sec du Tram, son profil décidé, obstiné même, le balancement latéral de son corps osseux, le claquement nerveux que faisaient entendre ses portes lorsqu’on les fermait, le grincement des roues sur les rails, sa tôle un peu raide qu’une toux invisible secouait dans les courbes, le faible écartement de ses rails (1 mètre), l’étroitesse de son bassin (2,150 mètres), le caillebotis à l’avant et à l’arrière des voitures, son pantographe à bras unique. Mais aussi, pour nous les enfants qui voulions y grimper, la haute marche qui nous obligeait à demander de l’aide.

Aux habitations souriantes de Montriond et à la coulée fleurie des Jordils répondaient les fermes solitaires et les champs déserts d’Epalinges, les sapins verts et les épicéas noirs du Jorat ; à la foule d’Ouchy répondaient quelques inconnus qui allaient rejoindre d’autres inconnus, une vie faite à la main, fuyante et sombre.

Le Tram nous déposait à deux pas de chez mes grands-parents maternels qui s’étaient établis là, En Marin ; une étrange pesanteur et des humeurs sèches les habitaient, le visage creusé par les jours, ils nous donnaient à voir les peines qu’entraînait la gestion d’un minuscule domaine, avec ses quelques bêtes, son verger et ses légumes, ses recoins et ses dépendances, ses escaliers et ses combles, ses secrets, ses silences.

Pendant cinq ans, entre 1958 et 1963, date à laquelle la ligne du Jorat fut démantelée, nos dimanches se sont succédé, lisses et lumineux, rudes et mystérieux, mais d’une évidence sans accroc, celle dont nos premières années habillent tout ce qui les entoure. Et si la Ficelle nous ramenait en fin d’après-midi à la maison, le Tram poursuivait sa route, déposait quelques inconnus à proximité des fermes foraines de Vers-chez-les-Blanc ou de la Claie-aux-Moines, de Corcelles-le-Jorat ou de l’Ecorcheboeuf, avant d’aller se perdre dans la nuit du côté de Savigny et de Moudon. Rien n’était donc terminé.

Se laisser glisser en coupant au plus court et remonter jusqu’au lieu d’où l’on vient sans ménager ses peines, voilà ce qui attend ceux qui sont nés dans la pente : deux routes que tout oppose, deux visages aussi différents que ceux d’un père et d’une mère, mais dont les enfants qui en sont le fruit s’obstinent à penser qu’ils pourraient se superposer un jour. Au fond du miroir.

Le soleil se lève sur Pra Massin, je vais aller me dégourdir les jambes avant que le froid ne les raidisse trop. A la lisière du bois, les épines d’or des mélèzes flambent.

Bien à toi.
Jean

Mézières

Quinze centimètres de neige cette nuit, du feu et des courses ce matin. Promenade à midi dans les bois avec Sandra et Oscar.

Ouvrir, s’effacer, aller, rêver, passer, voir de près, voir de loin, ordonner, libérer, s’attarder, cueillir, s’obstiner, espérer, oublier, ruiner, construire, s’évader, prolonger, s’égarer, résister, surseoir, s’écarter, consentir, désespérer, renverser, se désencombrer, veiller, s’en aller, écrire.

Raymond Depardon, Les Habitants, 2016
Raymond Depardon, Journal de Frannce, 2012

Jardin

Riau Graubon / 17 heures

Dépose les trente-six casses du meuble d’imprimeur ramené hier de Toulouse sur les carreaux de la véranda. Sandra descend à la mine, les filles à Mézières. À son réveil, Arthur me donne un coup de main pour transporter le corps du meuble, il déjeune, je le dépose à l’arrêt de bus.

Pas de lecture aujourd’hui, ni demain ni après-demain. Rester dans la nuit, ne pas gaspiller ses forces ; n’avoir en tête, derrière la tête, sous les yeux… que la possibilité de… De quoi en réalité ? un récit ? des notes ? un journal ? Etapes, tracés, voix, nuits ; la lune et le soleil pour les éclairer.
Louise surgit alors que je transfère des tessons, il n’est pas 10 heures comme je l’imaginais mais l’heure de manger ; je réchauffe en catastrophe le riz d’hier.

La barrière de la déchèterie est levée, j’y dépose verre et papier. La terre ne parvient plus à absorber la pluie qui tombe sur les dix centimètres de neige tombées hier ; le cumul l’asphyxie, je soulève le couvercle de l’ancienne fosse septique pour la soulager.

Centrale nucléaire de Cruas-Meysse

Cruas / 13 heures

Dimanche pluvieux dans les Cévennes et le Vivarais, rues désertes, serres éventrées, maisons abandonnées, hôtels fermés, cadenas et chiens méchants. Même chose de l’autre côté du Rhône. il suffirait pourtant d’un rayon de soleil pour que les ruines se réveillent et que quelque chose ressuscite

Nougat, pâtes de fruits, calissons et macarons à l’entrée de Montélimar. Autoroute à Romans.

Johann Rudolf Schneider, l’idéologue de la correction des eaux du Jura, charge Albert Bitzius – alias Jeremias Gotthelf – d’écrire un roman qui s’attaquerait aux guérisseurs et aux charlatans de la santé. Paraîtra en 1844 Wie Annebäbi Jowäger haushaltet und wie es ihm mit dem Doktern geht, traduit en français en 1895, sous le titre de Anne-Babi et sa manière de tenir ménage et de guérir les gens. 

Avenue François Mitterrand

Castelnaudary / 10 heures

Balade autour du Grand Bassin, soleil le long du Canal du Midi et dans la vieille ville déserte ; on joue des orgues dans la Collégiale Saint-Michel. J’entre, derniers offices, au revoir Fernande, 94 ans, une trentaine de personnes, le prêtre en complet-veston.

Sur le seuil de sa maison…
Quand les portes de la vie s’ouvriront…
Comme à ton premier jour brillera le soleil.

Café sur les Champs Elysées, au Français ; deux admiratrices d’une quarantaine d’années, les yeux rouges, commentent l’entrée dans l’église de la Madeleine des amis de Johnny, puis l’arrivée de ses proches : femmes, enfants, petits-enfants, marraine, président et présidente, une ribambelle de comédiens ; elles s’étonnent en passant de l’absence de la reine d’Angleterre. Deux bikers sirotent une bière au bar, les yeux à l’abri derrière leurs lunettes de soleil. Ils se déhanchent, boivent et reboivent, disent à qui veut les entendre que s’ils boivent, c’est à cause du chagrin et à cause que la mort de Johnny ça n’arrive qu’une seule fois dans la vie, vive la France.
Le corbillard qui transporte le cercueil blanc est de marque inconnue, aucune plaque d’immatriculation, Johnny vit dans décidément dans un autre monde, un monde intermédiaire, les limbes.

Les funérailles nationales de l’auteur du très beau Requiem pour un fou  m’ont fait prendre du retard, je n’arrive dans la banlieue de Toulouse qu’après 14 heures et peine à sortir du périphérique ; le brocanteur m’attend toutefois dans son atelier situé rue Velasquez à deux pas de l’aéroport ; il me parle de son père antiquaire, de son job depuis quelques années, restaurateur et revendeur de matériel industriel ; on charge le meuble d’imprimeur dans le Nissan, ça passe tout juste ; fracas dans le ciel, je ne m’y ferai pas, lui non plus, c’est pour cela qu’il habite en ville avec sa femme et ses enfants, loin d’Airbus.

Je sors de l’A9 entre Nîmes et Montpellier, prends la route de Sommières, Quissac, Sauve. La nuit est tombée sur Saint-Hippolyte, ni hôtel ni chambre d’hôte, une ville méconnaissable, fantôme, vingt ans que je n’y étais pas retourné. Je passerai la nuit à Alès, chambre 15, deuxième étage. En face de la gare.

Les Plages

La Grande-Motte / 11 heures

La pluie de cette nuit a transformé la neige des jours passés en une pâte de verre dépoli marbrée de terre de Sienne. Il est cinq heures et demie lorsque je quitte le Riau, il pleut encore. Beaucoup de vent, le brouillard se lève sur l’Isère. J’arrive à Montpellier à 11 heures, dunes, barrières et herbe sèches sur la côte, il vont par deux sur l’estran, babillent, avec à côté la mer vert bouteille qui les suit en secouant sa tignasse blanchie par le vent.
Il en faut du courage, je bois un café et mange un sandwiche au Buffalo Grill, sur une aire de repos à proximité de Béziers. Je me demande comment je suis arrivé là, on imagine que ce qu’on entreprend est au-dessus de nos forces, à cause de l’obscurité, de la pluie, du vent ; de la fatigue aussi, des camions, de la solitude, du mal de tête. Mais quelque chose bascule soudain et tu te retrouves sur l’autre versant, tu te rends compte que tu es sorti de la nuit ; et pour fêter ça une bande de ciel bleu traverse le ciel d’est en ouest.

De hauts platanes aux branches tordues bordent l’une des rives du canal. Un frêne étend ses bras, les creuse en berceau comme seuls les frênes savent le faire ; ses fruits en grappe, secs et tremblants, dansent sous mon nez à l’étage de l’Hôtel du Canal. Un enfant passe sur le chemin de gravillons, jette un coup d’œil aux bateaux à quai, un index sur les lèvres, pensif ; il est 16 heures, il rentre de l’école. En haut le blanc et le bleu terre de ciel, en-bas dans le miroir du canal la même chose, mais en miettes.

Elle est petite et a 83 ans, bonnet épais, chiné, elle se promène le long du Grand Bassin, bottines doublées de peau de mouton. Elle est originaire de Vicenza, a connu son mari vénitien dans les terres ingrates du sud, où leurs parents respectifs migrent entre les deux guerres, entre Rome et Naples, dans ces terres que Mussolini a décidé de bonifier.
Au début des années 50, elle et son mari migrent en France, lui travaille la terre entre Carcassonne et Toulouse, elle fait des ménages, accouche de deux garçons et de deux filles avant que le malheur leur tombe dessus : un camion heurte leur 2cv ; son mari est tué sur le coup, sa fille cadette est entre la vie et la mort à l’hôpital pendant 8 mois. Le dernier né n’a pas une année, l’aînée va sur ses douze ans.
Nous sommes à la fin des années 60, la veuve ne touchera aucune pension au prétexte que son mari est responsable de l’accident. Une course sans répit commence, qui se poursuivra pendant une cinquantaine d’années ; pas simple de faire vivre, d’éduquer et de nourrir quatre enfants : des petits boulots à gauche et à droite, des ménages, des travaux dans les champs et dans les vignes. Les curés de l’école Jeanne d’Arc de Castelnaudary l’engagent au presbytère, elle y travaillera trois jours par semaine, ménages encore, cuisine aussi, un travail surtout, déclaré, qui lui permettra de cotiser et de toucher aujourd’hui une petite pension. C’est à 80 ans qu’elle a senti ses forces faiblir et qu’elle a renoncé aux ménages.
Ma copine est fière de sa vie et considère avec sévérité le maigre courage des gens qu’elles croisent. Son aîné est militaire à Niort, son aînée infirmière-cheffe à Toulouse. Son cadet ne l’a pas tout à fait quittée, il travaille pour la commune de Castelnaudary ; quant à sa cadette, victime de l’accident qui a bouleversé leur vie, elle s’est mariée, aura été heureuse quelques années ; elle meurt d’un cancer à 44 ans.
Elle se promène chaque jour, tricote, fait des courses, lit le journal. Si elle est sortie de chez elle cet après-midi, malgré le froid, c’est parce qu’à la radio et à la télévision il n’y en avait que pour Johnny Halliday. On s’est quitté, elle habite une toute petite maison que ses économies lui ont permis d’acquérir au-dessus du Passage des Mésanges.

Entrepra

Grancy / 16 heures

L’Office d’impôt du district m’a envoyé un courrier il y a quelques jours, exigeant dans le cadre de la procédure de taxation en cours un certain nombre de documents : trois attestations justifiant mes cotisations, deux certificats indiquant la situation de mon compte de prévoyance – le premier avant l’opération de rachat, le second après. Jusque là tout va bien. Reste l’annexe 06, constituée d’un premier document que je suis à même de compléter sans l’aide de personne, mais également d’un second que je dois envoyer à ma caisse de pensions, qui ira rejoindre le premier, lorsque le fonctionnaire me l’aura réexpédié daté et signé, dans une enveloppe que j’adresserai alors à l’Office d’impôt du district. Si tout va bien je serai dans les délais. Il est 10 heures, le plus dur est passé, je vais boire une tisane avec Arthur qui a congé.

Je fais un saut à Grancy, y traîne une heure avant de filer à Ferreyres, puis au Creux de terre. Je constate que plusieurs photographies que j’ai faites des chardonnerets, de la Carrière jaune et du Gîte du passant à Yverdon ont disparu lors de leur transfert sur mon ordinateur. Bois un chocolat chaud au Tempo avant de récupérer Louise à Valleyres. Il fait nuit.

Il est temps que je cesse de labourer de nouveaux territoires, que je me satisfasse des objets que j’ai rassemblés jusque-là, les répartisse en neuf ou dix groupes et hiérarchise formellement, c’est-à-dire syntaxiquement, les liens qui articulent les trois ou quatre éléments qui composent chacun d’eux, en déterminant simultanément leur mode d’être : souvenir, chose vue, discours rapporté, songerie,… Et ouvrir l’eau.

Cimetière de Dizy

Dizy / 16 heures

Lecture du texte de Patrick Vincent qui s’est penché en 2006, à l’occasion de sa conférence inaugurale, sur les liens qui ont rapproché Louis Agassiz et Henry David Thoreau, leur position sur la question de l’évolution, leurs méthodes ; il y est question d’un hérisson mais aussi d’un renard :

Monsieur Agassiz était très surpris et ravi de découvrir la vaste collection que vous lui avez envoyée pendant son absence à New York ; il a installé le petit renard très confortablement dans le jardin où il se porte bien.

Cabot à Thoreau (1947 ?)

Je commande dans la foulée les premiers tomes du journal de Thoreau. A la véranda ensuite avec une verveine, leur nom est si proche.

Une cinquantaine de chardonnerets squattent la friche de Grancy ; j’ai le sentiment qu’ils s’habituent à ma présence ; une journée dans ce carré, de l’aube au crépuscule, devrait suffire à m’en faire des amis et faire de moi un poverello. Ils partagent le territoire avec quelques mésanges et un renard. Je continue par La Chaux jusqu’à Dizy, fais une photo de la curieuse tombe aperçue avec Arthur lorsque nous avions traversé le Plateau en juillet 2013. En face du cimetière le congélateur communal, un homme en sort, c’est le mari, il me raconte que sa femme a été fauchée il y a plus de vingt-cinq ans alors qu’elle traversait la route de Cossonay à cheval, elle était âgée de 34 ans ; les céramiques fixées à l’armature de ciment ont été réalisées par son beau-frère qui pote dans l’ancienne forge, j’y rencontre son fils qui apprend le métier.
Bois un jus de pomme à l’hôtel de La Croix Blanche à la Sarraz, embarque Arthur aux Croisettes. Louise a fait des biscuits de Noël avec deux enfants du quartier. Gnocchi ce soir, pesto et salade.

Ils se seront mis à deux, Johnny et d’Ormesson, pour annoncer aux crémières et aux sénateurs, aux maçons et aux baronnes, la fin d’une ère, celle des rebelles, des rebelles intégrés, branchés, aimés des familles et des dieux.

Le Chauderonnet

Riau Graubon / 11 heures

Matinée studieuse, Sandra en-bas, moi en-haut. Je boutique, déplace, rassemble, juxtapose et subordonne ; parataxe et hypotaxe, Thierry Metz et Gottfried Keller. Ecole buissonnière ensuite, avec Sandra et Oscar jusqu’au retour de Lili.

Lecture de la seconde partie du livre XII des Confessions.

Je conduis Lili à Forel, fais une halte à La Croix d’Or pour y lire devant une verveine, en accéléré, la première partie du livre XII. Lance à 17 heures le repas, puis dévore le second récit des Gens de Seldwyla, « Mme Regula Amrein et son fils cadet », bonheur ! Belle surprise encore, Patrick Vincent me fait parvenir par mail sa conférence inaugurale prononcée à Neuchâtel en 2006, intitulée De la science à la littérature : Louis Agassiz, Henry David Thoreau et l’Amérique. Lili rentre ensuite de Forel, Sandra et Louise de Palézieux, Arthur s’entraîne, on mangera sans lui.

Champ Jaquet

Ferlens / 11 heures

Sandra, Lili et Louise puis Arthur quittent la maison ; je reprends les notes prises depuis trois mois ; quelques-unes sont incompréhensibles d’autres illisibles, certaines naïves, plusieurs idiotes… Me lance dans une réduction à feu doux, comme pour le vin cuit ; ne devraient résister d’ici un ou deux jours que quelques noms de choses, quelques noms de lieux, quelques noms de personnes : un paysage désencombré.
(Les protestants, dans leur lutte toujours actuelle contre le culte des saints, ont la fâcheuse tendance à déplacer la Fête des morts au 1er novembre, jour de la Toussaint.)

Le serrurier m’attend à Oron, je passe à la COOP, pose ensuite la poignée à la véranda et réchauffe le repas de midi pour Louise. Il y a des moments où j’ai l’impression que les choses pourraient aller mieux mais qu’il ne faut pas compter sur moi. Je lis couché, pour me remettre d’aplomb, quelques-unes des réponses de Sebald (L’Archéologie de la mémoire) à des écrivains et des journalistes, mais aussi quelques-unes des questions de ceux-ci, celle-ci par exemple, de Michael Silverblatt :

Je remarque que dans votre oeuvre et en particulier dans les Anneaux de Saturne vous reprenez la tradition du marcheur. Je pense plus précisément aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau mais également au fait que, pour un prosateur, dire ce qu’il voyait au cours de ses pérégrinations fut autrefois extraordinairement banal. A ce propos le naturaliste Louis Agassiz racontait qu’il arrivait que Thoreau lui apporte des choses à son laboratoire de Harvard et que ces choses que Thoreau ramassait au hasard étaient rien moins qu’insolites. Pour lui, il était important pour un écrivain qu’il sache regarder. Et pour moi, à l’oreille, les rythmes de ce roman sont très proches de l’écriture des entomologistes et des naturalistes.

Belle soirée au Bellevaux avec Michel Layaz, Louis Soutter et Pierre Fankhauser. Entendu notamment ceci : « On n’a pas beaucoup d’informations sur Louis Soutter, beaucoup de blancs ; des blancs que le romancier aurait à combler. » Par ce qui est le plus probable probablement. Leur entretien a fait écho aux questions d’éthique documentaire que je me pose depuis quelque temps, à la suite des récits de Sebald. Mes rapports au roman ne vont pas vers le mieux.

Combles

Riau Graubon / 21 heures

La maison dort jusqu’à huit heures, je fais un feu dans le poêle pour répondre à la bise et au froid qui pend aux chenaux ; déjeuner en famille puis lecture avec Lili des Animaux malades de la peste, on continuera à son retour de chez Marinette.
Je reprends la carte de mes aventures, ménage des accès aux différents quartiers, aux différentes pièces, simplifie leurs relations de telle façon qu’on puisse les traverser sans difficulté, moi le premier, y faire halte, y revenir. Pièces aux murs percés d’innombrables fenêtres que traverse une lumière issue d’une même source, comme le jour. Labyrinthe et château de sable, solide château de sable à ciel ouvert.

L’Evangile selon saint Matthieu (Pier Paolo Pasolini, 1964)

Il semblerait que 57 % de la population suisse soit favorable aujourd’hui à l’initiative visant « la suppression des redevances radio et télévision. J’en conclus, d’abord, que beaucoup de gens ont des fins de mois difficiles ».
Mais les initiants ont fort heureusement imaginé les conséquences désastreuses de leur initiative, puisqu’ils ont rédigé un alinéa 4 qui précise que la Confédération « peut payer la diffusion de communiqués officiels urgents ».

Moille-Cherry

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Difficile de ne pas mettre en relation, à nos latitudes, l’histoire du livre avec celle du poêle ; on attend en effet du premier qu’il procure à notre âme frigorifiée une chaleur comparable à celle que le second offre à notre corps. N’en restent que des cendres.
J’allume un feu, le jour est blanc ; Sandra est descendue au marché, Louise dans le train pour Valleyres, Arthur bat la campagne.

A 10 heures, j’embarque l’amie de Lili à Mézières, qui lui raconte son stage de vétérinaire. Elles partagent leurs expériences : soins dentaires – détartrage et extraction -, percements d’abcès, fausses couches, mais aussi et surtout stérilisations et castrations de nos amies les bêtes. Que du bonheur, semble-t-il ; cette semaine n’a pas entamé leur rêve.

Longue promenade avec Oscar dans la bise ; je crois avoir trouvé un point d’appui pour mon entreprise, assez éloigné pour l’embrasser dans son ensemble et pour donner aux voix qui l’habitent la possibilité de s’intercaler, et donc d’intervenir, de se concerter, de se relayer, d’interférer, de se contredire, de se relancer. Ombre, lumière et point aveugle.
Dire la vérité suppose parfois qu’on s’en éloigne, non pas qu’on le veuille, c’est en effet elle qui l’exige en nous repoussant plus loin chaque fois qu’on croit y toucher. Jusqu’à nous renvoyer à l’endroit même où l’on est, dans ce que nous sommes, c’est-à-dire là où elle nous a mené dans ce que nous sommes devenus.

Bois Vuacoz

Riau Graubon / 11 heures

Il a neigé cette nuit et il neige encore ce matin, je fais du feu dans le poêle ; Sandra conduit Lili à Montheron pour son dernier jour de stage, Louise et Arthur vont à l’école. Je regarde entre huit et dix Sailor et Lula (David Lynch, 1990), puis sors avec Oscar qui se régale. La neige, qui a cessé de tomber, s’est mise en grappe autour des pattes d’Oscar et rythme ses courses ; il n’en abuse pas, Oscar n’est pas un cabotin.
Je craignais l’hiver et ses gris, ses noirs, ses blancs, et voici que j’y suis. Mais le bleu du ciel apparaît soudain derrière les branches des arbres, les nuages, et se répand comme sur du papier buvard : c’est la naissance des couleurs et le souvenir des premières cartes postales. Le soleil vient terminer bientôt le travail et tout est transfiguré.

Sous la hotte de la forge, le désordre ne laisse plus de place aux noces du fer et du feu : plus non plus de chevaux à ferrer ; l’héritier du maréchal d’Oron a fait toute sa carrière dans la petite serrurerie, aujourd’hui il remet en état les tondeuses des alentours. Il trouve cependant, dans un coin de son atelier, un axe de poignée, pour remplacer celui de la porte de notre véranda qui a lâché. Je ne connais pas la longueur, il m’en remet deux pour des essais, de gré à gré ; on se revoit lundi matin. Je fais quelques courses, écoute la radio en rentrant, il est question de Pontormo et de La Ricotta de Pasolini. Je fais à manger tandis que Louise bobe à la Mussilly ; Lili est à Forel. Arthur s’entraîne à Yverdon, il participera avec son groupe de parkour à une Mère Courage qui sera présentée au printemps prochain à Mézières ; je connais la cantinière.

Île Saint-Pierre

Douanne / 12 heures

Olympia, Simme, Evi, Ornella, Dora, Emmi, Miriam, Heidi et Schwable ont occupé l’étable de Meienried à la fin des années nonante, leurs noms sont écrits à la craie sur des ardoises fixées au-dessus des mangeoires. Les dernières à coup sûr, c’est en effet dans ces années-là que Barbara et Fredi ont réorienté et diversifié leurs activités.
Barbara a disposé ce matin une cinquantaine de couverts sur les cinq tables qu’elle a dressées : des sets de table et des serviettes rouges, des bouteilles de vin rouge, des bougies rouges. A l’intention d’enseignants de Büren qui viennent ce soir fêter Noël autour d’une fondue.

Le chemin des Paiens, bordé par deux hautes haies d’épines noires, de lianes et de roseaux, devient vite interminable, je poursuis sur les prairies fauchées cet été. Personne sur l’île sinon une joggeuse, un ouvrier qui boutique autour d’un des chalets de vacances construits dans les années 60, Rousseau et le fermier de l’île qui nourrit ses vaches noires. Quelques volets sont fermés mais le cloître est ouvert, pierres jaunes de Hauterive et molasse grise, feuilles d’or d’un érable ; l’hôtellerie ouvrira ses portes en mars. Des oies cancanent dans le pré, je m’approche, elles s’envolent, j’ai le temps de les compter : dix-sept.

Halte dans deux boulangeries du Vully, Erlach et Salavaux, j’en sors avec des chocolats, des tuiles et un gâteau du Vully. Verveine à l’hôtel de la Couronne à Avenches, il neige, retour dans le Jorat.

Schweizer Zucker AG

Aarberg / 16 heures

L’humidité et le froid finissent toujours par entrer sous la peau et à engourdir la volonté, si bien que j’en ai tout juste assez ce matin pour quitter ma roulotte et aller déjeuner dans l’étable ; je n’y fais pas long feu, pas de soufflerie ce matin ; j’emporte une verveine chaude et me glisse sous la couette, jette sans conviction un coup d’œil au Peuple migrateur de Jacques Perrin, tout en m’informant de l’évolution démographique d’un quartier de Studen traversé hier. Ma curiosité est plus forte que ma volonté et j’y retourne, dans la zone industrielle d’abord, dans la zone d’habitations ensuite. Le zoo est fermé.

Je mange l’assiette du jour au Florida, un complexe hôtelier des années 1970, qui n’a cessé de s’étendre et qui accueille aujourd’hui, entre Bienne et Berne, des commerciaux et des congressistes, mais aussi des personnes âgées et des familles. Les bâtiments ont pris un coup de vieux, et les vingt flamants roses, pâles, enfermés derrière un treillis et sous un filet aux mailles lâches, donnent à l’ensemble un air d’abandon. Un rayon de soleil suffit pourtant à renverser l’ordre des choses, la gouille devient un lac et les canards se mettent à couiner : un employé distribue les restes des repas, c’est l’abondance.

La campagne, comme les sucriers l’appellent, a commencé le 23 septembre ; quelqu’un a eu l’honneur de bouter le feu au four à chaux, plein jusqu’à la gueule de calcaire et de coke, ils seront chauffés à 1200 degrés. Le lait de chaux obtenu, versé sur les cossettes de betteraves, soigneusement lavées, préchauffées à 70 degrés, permettra d’éliminer les différents composants dont on veut s’affranchir. Les chiffres sont vertigineux, Aarberg produit 100 tonnes de sucre cristallisé par jour, c’est-à-dire 1000 tonnes par saison, Plus de 20 000 wagons ou camions viendront décharger leurs marchandises avant Noël, la campagne assurée jour et nuit par trois équipes de 26 personnes se terminera en effet le 28 décembre.