Temple de la paroisse du Coude du Rhône

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Gravure sur bois | Sabot de Vénus | Olivier Taramarcaz

Martigny / 16 heures

Chaque dimanche, des monitrices d’histoire biblique – de milice, les plus retorses –, racontaient d’invraisemblables histoires à des groupes d’une douzaine de gamins crédules et analphabètes. Une bonne moitié demeuraient bouche bée avant de céder et de sourire à celles qui attendaient tant d’eux ; ils reprendraient plus tard le flambeau et annonceraient à leur tour la bonne nouvelle. Deux ou trois se trouvèrent jetés en un solide porte-à-faux qui mit en péril leur santé mentale. Les derniers demeurèrent à l’écart, en bout de banc, assurés au-dedans que ces histoires méritaient une enquête fouillées et d’autres commentaires, qu’il serait toujours temps d’y revenir un jour. En attendant ils sont allés voir ailleurs, sans ressentiment ni regret.

Le Biollay

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Chamonix / 14 heures

Une adolescente s’émerveille des prix affichés par la direction du Mont-Blanc sur les panneaux dressés à l’entrée de l’hôtel : entre 210 et 1825 euros la nuit ; la chambre, précise la mère à sa fille soudain déçue. Elles entrent bientôt dans l’église Saint-Michel, vide, d’une sobriété inquiétante – grandes huiles plongées dans l’obscurité –, on peine à imaginer la semaine de Pâques dans un tel décor. Aucun ex-voto sur les bas-côtés, aucun dans le transept, pas même dans le narthex. La montagne n’est pourtant pas si différente de la mer, elle répond parfois aux prières des naufragés, la foi en a sauvé plus d’un.
Une Espagnole consulte sur la terrasse de l’hôtel de Chamonix de la documentation touristique sur la Grèce. Un agent local conseille à la table voisine deux Parisiens qui hésitent à engager 800 000 euros pour un appartement d’un peu moins de 100 mètres carré rue Whymper. Ils craignent que le prix de cet objet. qui pourrait bientôt prendre de la valeur, prenne l’ascenseur, ils envisagent une stratégie avant de se séparer.
Ils ne paient pas de mine : l’agent immobilier, qui n’a rien du loup, descend en direction de la place Balmat ; la femme s’éloigne, s’assied sur un muret pour téléphoner à son banquier, petite, cheveux gras, combinaison vert pomme, traces de boue ; son mari, du même acabit, quitte la terrasse, traverse la place avant d’entrer par la porte principale dans le hall de l’hôtel du Mont-Blanc.
Son volume imposant jette une ombre sur la place bordée à l’est par les portraits de ceux qui ont fait Chamonix : Balmat, de Saussure, Henriette d’Angeville, John Ruskin, Roger Frison-Roche… Ceux qui sont vraiment morts ne sont pas là, ils ont trouvé refuge au cimetière du Biollay derrière la gare de Montenvers. Parmi eux des guides, des randonneurs imprudents, des alpinistes malchanceux et leurs sauveteurs, ils sont souvent très jeunes. Leur prénom et leur nom, celui du glacier où ils ont disparu, du sommet dont ils ne sont pas revenus ou de l’aiguille qui a eu raison d’eux rassemblent sur une même pierre le jour où tout a commencé et le jour où tout s’est terminé comme si, en ce lieu, leur mort se confondait avec leur naissance.

Col de la Matze

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Van d’en Haut / 13 heures

Il fait beau, la nuit a été bonne, aucun risque d’avalanche sur le chemin qui mène au col de la Matze. Encre noire au fond du vallon et silence épais tout autour. A Van d’en Haut, les volets des mayens sont clos, volets jaunes, verts, volets rouges, volets bleus. Le soleil bascule derrière le Luisin à la hauteur de Van d’en Bas.
Personne dans l’auberge, des chansons anglaises à la radio, Augustine les connaît par cœur. Raphaël – à moins que ce ne soit Sébastien – demeure invisible, le travail ne manque pas à la cuisine ; ils ont eu du monde tout le dimanche : le gros de la troupe venu d’en haut, à peau de phoque par la Golette, les solitaires d’en-bas, appuyés sur leurs bâtons depuis Les Granges. Il leur reste une soupe à l’oignon, deux morceaux de fromage – du bleu fourré à l’ail des ours –, des croûtons, quelques cerneaux de noix et des graines de courge ; deux tranches de pain et un carré de beurre. Ça mérite le détour.
Le chemin de Van d’en Bas à Planajeur chante sur une portée à pente douce, la neige a fondu et le ventre mou de la terre fait des vagues. On pourrait aller ainsi jusqu’à Emaney.
Le temps a passé, plus de dix ans qu’on ne s’est pas revu, Marianne écrit sur la terrasse du Clair de Lune. Le temps presse, elle souhaite envoyer sa contribution – un abécédaire d’une quinzaine de pages – ce soir encore. Elle enseigne à Lausanne et vit aux Granges de Salvan, on échange nos numéros de téléphone. Elle essaie comme tout un chacun de tenir sa vie par les deux bouts. Ça a l’air de jouer.

Fondation Gianadda

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Martigny / 15 heures

Chacun y va de sa contribution, modeste, exhibe une combinaison, inédite, quelque chose de bien, quelque chose de beau, quelque chose d’original. Quelque chose de drôle ou de sérieux, dans le sens de ce qui se dit ou à contre sens. Jusqu’à plus soif.
Trop c’est trop, cette profusion fait barrage, occlusions et catastrophes menacent. Besoin de démolisseurs, capables de faire trembler les bibliothèques sans toucher aux livres, de creuser à même les espaces hostiles, de miner les bons mots, les enseignements, les trouvailles.
Car enfin, c’est un mur de pierres sèches qui soutient le ciel, c’est une phrase unique, préparée par les livres qu’on a aimés et encadrée par ceux qu’on ne lira pas, qui nous restituera ce que les livres et leur sang-froid ont enseveli.

Les Iris

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Yverdon | 14 heures

Le visage d’un gamin – son oeil paresseux –, celui d’un pêcheur en mer, de sa femme à la maison.
Une chanson, le visage d’un médecin débordé ; une trêve, un rêve d’abandon, un sursis qui se prolongerait, une accalmie dans une vraie nuit.
Quelque chose résiste à deux pas des naufrages, frémit comme le ciel dans le miroir de l’étang près de chez moi.

La Poya

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Oron-la-Ville / 15 heures

Une actrice très célèbre, élevée au biberon de l’église catholique romaine, très belle aussi, à qui un journaliste demande ce matin si elle croit en Dieu, répond qu’elle croit en une force supérieure. On comprend à demi-mots qu’elle ne se rend plus à la messe mais qu’elle n’a pas renoncé pour autant à son mystère, qu’elle le vit dans sa passion pour le jardinage, pour les fleurs, les gardénias surtout qui ont accompagné ses Noëls en Australie.
On ne peut lui donner tort, chacun peut en effet, qu’il se lève à l’aube du paillasson de l’école Cadichon ou d’un lit à baldaquin à l’heure de l’apéro, admirer les oeuvres du printemps, les germinations et les floraisons, dans les plis du macadam ou sur son balcon, pour lesquels l’homme n’a en effet qu’un rôle de second plan.
Cette manie pourtant d’en référer à une force unique et de lui octroyer une intensité supérieure m’a toujours semblé étrange. On peut en effet obtenir les mêmes effets en la désintensifiant, mais en lui prêtant la minceur d’une pâte à gâteau et en lui reconnaissant une infinité de points de contact, à l’intensité si faible qu’ils demeurent imperceptibles et silencieux, hormis ces frémissements qui animent les choses et les êtres quels qu’ils soient, et qu’on aurait pour tâche d’écouter sans jamais avoir besoin d’y croire. Non plus une force dans les mains d’un être logeant aux étages supérieurs de la création, mais du grain à moudre en chaque lieu, de celui du pain à celui de ta peau.

Beaulieu

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Lausanne / 20 heures

Les rêves et les cathédrales avaient été depuis toujours de belles distractions, tout à fait indispensables, mais la vie avait fini par en épuiser les sortilèges. Si bien que ce dont elles dépendaient, l’indépassable et confondante pauvreté de l’être semblait, à mesure que l’homme s’en éloignait, se passer toujours davantage de lui, renonçant même à laisser la moindre trace lorsqu’elle s’élevait dans la lumière du jour et de la nuit en se mêlant au vent. Ce frémissement nu, personne n’osait plus ni s’en réjouir ni s’en satisfaire.

Europe

Toutes les prisons du monde sont faites de ces
pierres qui sont tombées sur Jésus-Christ.

Et ce sont les mains pleines d’argent qui font cela toujours,
si bien que la moindre aumône leur est impossible.

Alors continuent de croître prison sur prison
et presque tous déjà nous y sommes emprisonnés

et nous y périssons, comme si Dieu lui-même avait voulu
être en nous seulement sans nous…

Vladimir Holan

Villa Eugénie

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Lugrin | 16 heures

Il est 14 heures, je frappe à la porte-fenêtre qui ouvre sur la terrasse décatie de la villa Eugénie, Ulrich m’accueille avec le sourire, il n’a pas changé. Il se souvient de notre rencontre, de l’après-midi passé ensemble, c’était le 1er février 2014 ; il faisait nettement plus froid qu’aujourd’hui, je me souviens, Ulrich portait une chapka. On reprend la conversation où on l’avait laissée, il m’avoue que sa passion pour les Bernina 110 volts a perdu de son intensité, mais qu’il stocke toujours des chambres à air crevées dans un coin de la dépendance de sa maison, pleine jusqu’à la taille de lampes à pétrole, de cartons vides, de cartons pleins, de tout ce qui peut servir.

Il ne s’est séparé d’aucun charriot à bateaux, il a dû même réduire l’espace de chacun d’eux pour accueillir une caravane dans laquelle il entrepose depuis quelque temps les éléments en chêne massif d’un billard de compétition.
Ulrich m’invite à entrer, c’est une expédition, l’homme n’est pas guéri et il le sait. Il s’intéresse depuis l’été passé aux moteurs des essuie-glace des Volvo et passe une partie importante de son temps à synchroniser une demi-douzaine d’horloges qui caquettent aux murs de sa cuisine. Il a réchauffé des pommes de terre et boit un coup de blanc, je l’écoute devant un verre d’eau, il est insatiable.
Ulrich m’emmène dans son jardin avant qu’on se quitte, là où il m’avait fait voir sa collection de tessons. Je choisis deux belles pierres, jaunes, avec du bleu, du rouge et du vert, c’est sûr on se reverra.
Ah ! j’oubliais, les deux chiens avec lesquels il vivait sont morts fin 2014 ; finies les promenades quotidiennes, Ulrich est de plus en plus seul mais il ne se plaint de rien, il n’a pas une minute à perdre, Ulrich a trouvé à la déchèterie deux chiens de porcelaine, rose et bleu, qui trônent sur la table de sa terrasse. Il en sourit.

Lac des bouilleurs de chats

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Romanel / 15 heures

Prémices du printemps dimanche dans la vallée de la Trême, au bord du Léman lundi, sur les rives de la marre de Romanel aujourd’hui. Toutes les fenêtres sont au vert, celles des voitures et des cafés – on balaie les terrasses –, des cuisines et des chambres à coucher – on aère – , les duvets font le ventre rond sur les balcons et le linge sèche dans les jardinets. Les portes claquent, les branches nues des bouleaux font des traînées de gouache blanche dans le ciel bleu. Les avions qui filent sur Genève font un autre bruit, comme si, eux aussi, avaient laissé leurs fenêtres grandes ouvertes. Les moineaux piaillent dans les taillis, c’est midi toute la journée.
Les autorités de Romanel ont fait creuser en 1991 un bassin et planter quelques arbres pour le 700ème anniversaire de la fondation de la Confédération suisse ; le gingko, le chêne et le saule pleureur ont pris de la hauteur ; des uns aux autres deux pies font le joint, dans le vert de la pelouse une corneille butine. Elle s’envole bientôt au passage d’un cortège, c’est la première sortie des petits de la garderie ; au signal de la responsable, ils se précipitent sur un banc, jamais plus de deux, attendent bouche bée, comme des grands, suivent le bal des quatre couples de colverts. Il n’y en a pas trop, dit une grand-mère à sa petite fille, essaie de les compter. Une vieille dame ronde jette des poignées de pain sec par-dessus la clôture qui protège les plus téméraires de la noyade.
Tout est beau, même les laideurs : l’école, le dépôt de la voirie, la maison communale ; les deux sculptures, bleue et rouge, qui occupent les deux foyers de la cour ressemblent à des casse-tête. Un homme d’âge mûr s’est assis à l’extrémité de l’unique table du parc, un marque-page sur sa gauche et un crayon gris dans la main droite Seule énigme, que lit-il ? Le savoir n’intéresse personne, ni lui ni moi.
Au stand de tir de Vernand, une femme tatouée me sert une verveine, motifs indiens sur le bras droite, longue phrase sur la jambe gauche, qui fait trois fois le tour de sa cuisse avant de se glisser plus haut, dans la chaleur de sa courte jupe. Je préfère là aussi ne rien savoir, ne pas lire ; mais savoir que quelque chose tient une telle place dans sa vie adoucit son visage, que des rencontres et un travail ont endurci.

La Plage

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Perroy / 13 heures

Un gros chien noir aboie à quelques mètres de la Pêcherie, impossible de faire sortir le propriétaire de sa niche, je rebrousse chemin. Reprends la Nissan, emprunte la route du Lac, de Rolle à Ecublens, autoroute ensuite ; je parque devant le galetas du Centre social protestant.
Ça bouge dans les jardins familiaux du nord de la ville ; un ancien sort le nez de son cabanon, il a la tête de celui qui hiberne ; il m’avertit en pointant le doigt en direction de ceux qui s’affairent au milieu de vieux choux, qu’ils feraient mieux de patienter trois semaines encore, profiter, mettre un peu d’ordre dans leur fourbi et raccommoder leur drapeau. Inutile de faire quoi que ce soit de sérieux avant le 10 mars.
Malgré les propos pleins de sagesse du bonhomme, ils sont plusieurs à boutiquer, bien trop pressés de plonger leurs mains dans la terre et de la remuer, à l’image de cette femme d’une quarantaine d’années qui transplante des groseillers et qui n’imagine pas février sans ce bain de terre ; on parle de choses et d’autres, de la Roumanie où elle a passé la première partie de sa vie, des jardins et des fleurs qu’elle aime tant. Le chemin des Pêchers où elle a trouvé son bonheur est un quartier très charmant, les riverains y sont conviviaux, ils font la fête, ce m’est pas, dit-elle, partout la même chose.
Je suis là dans les jardins du Châtelard, les premiers que la ville a mis à la disposition des Lausannois en 1957 ; des jardins qu’il ne faut pas confondre avec ceux du Rionzi ajoutés au nord-ouest en 1984. Les chemin des Lys et des Dahlias, du Tilleul et des Pensées, des Hortensias et du Muguet, des Rocailles et des Pêchers cadastrent le domaine.
Mais à cette saison, les parcelles ont un air d’abandon, leurs locataires ont tout juste eu le temps, avant les premières neiges, de rassembler les jouets des enfant dans une caisse, les cadavres de bouteilles dans une autre et tout le petit matériel qui traînait encore par terre dans la gueule noire des barbecues. La bise, la neige et le dégel ont mis à mal les allées, descellé les bordures des plate-bandes, renversé les nains de jardin, Cendrillon, les chaises, les lapins et les arrosoirs. Mais les beaux jours auront tôt fait de tout repeindre au vin blanc ; on entend déjà, ici et là, quelques coups de marteau, dans les branches nues des fruitiers le chant aérien des mésanges et le claquement de deux ou trois sécateurs sous les treilles. Une fumée âcre s’élève dans le ciel bleu, c’est le Portugais du chemin des Lys qui a bouté le feu aux vieux bois de sa vigne lilipute.

Sous le Repuis

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Grandson / 10 heures

Une douzaine de perce-neige secouent leur bonnet blanc sur le talus de la petite route qui mène du port de Grandson au camping de la Corcelette ; je les regarde une nouvelle fois pour la première fois, me promettant de ne rater pour rien au monde les bourgeonnements et les floraisons qu’elles annoncent. Oublieux des engagements pris voici exactement une année, sur une autre route, et auxquels il m’avait fallu bien vite renoncer quelques jours plus tard, lorsque d’innombrables signes étaient apparus sur les talus et dans les prés, dans les bois, aux lisières et dans les champs, anéantissant mon désir d’inventorier les merveilles, de fixer leur nom et l’ordre de leur succession.
Les troupes mises à la disposition du printemps sont telles que nous sommes très vite débordés, qu’elles ne nous autorisent bientôt, après les chatons des saules et des noisetiers, les crocus et les primevères, qu’à suivre leur déploiement jusqu’aux grands feux de l’été.
Je fais une halte au retour dans la Grande salle de Mézières où s’organise la bourse annuelle aux oiseaux ; les chardonnerets, les verdiers et  les moineaux du Japon sont décidément bien à l’étroit dans leur petite prison. Je note quelques-uns des patronymes des marchands fixés aux barreaux de leurs protégés : Natividade, Liberado, Palmisano, Pastorello, Ciliberto… De tels noms n’auraient-ils pas pu leur suffire ?

Les Quarante Poses

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Gruyères / 13 heures

Sandra et les filles ont skié cet après-midi sur les pentes orientales du Niremont, elles m’ont laissé au parking de Rathvel à 11 heures 30, là où la Trême resserre ses eaux avant de prendre son élan. Des raquettes auraient été les bienvenues, elles auraient avantageusement accompagné les deux bâtons que j’ai eu l’heureuse idée d’emporter, mais elle m’auraient évité surtout de brasser des litres et des litres de neige fraiche. J’ai longé la Trème pendant trois grosses heures sous le soleil.
La couche de neige est importante à 1200 mètres, j’y ai croisé d’innombrables traces et un chevreuil qui s’est retourné après avoir fait mine de s’enfuir. La neige se retire en-dessous de 1000 mètres et les mésanges se mutiplient sur les branches basses des mélèzes. A 800 mètres, elle a fondu le long des lisières, sous les haies, sur les rives des ruisselets, dans les vergers ; elle a la couleur noire de la terre des taupinières, une grande poussée se prépare en sous-sol.
La Trême avait rendez-vous, on s’est quitté sur la passerelle qui mène à la rue des Colombettes. Elle s’est hâtée de rouler ses eaux pour retrouver à Broc, après l’Ondine, les eaux le la Sarine ; quant à moi, je devais ne pas rater le train de 15 heures 33 à la gare de Bulle.
La rame à points rouges des TPF est bien jolie, elle s’appelle Mon bi payi. On a longé le versant occidental des Alpettes puis celui du Niremont, on a fait halte à Vuadens, Vaulruz et la Verrerie avant de glisser depuis Semsales jusqu’à Châtel-Saint-Denis, en suivant le cours tout neuf de la Broye. J’ai retrouvé Sandra et les filles qui m’attendaient à 16 heures à la gare.
On n’imagine pas ce que les nuits qui suivent de telles escapades, somme tout assez physiques, leur doivent.

Au Riau

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Corcelles-le-Jorat | 13 heures

Laurent a obtenu une licence d’histoire de l’art en 1981, Catherine de géographie en 1986 ; avec des mémoires, lui sur le dessin de presse, elle sur les énergies renouvelables. C’est l’heure de l’apéro, ils enseignent depuis vingt ans dans le même établissement du secondaire inférieur, Laurent l’histoire et l’anglais, Catherine la géographie et le français. Ils ont décidé de mieux se connaître.
Tout y passe, du plaidoyer pour le livre papier, Catherine adore parcourir les rayonnages de ses bibliothèques dans lesquelles elle accumule des livres depuis des décennies, à la défense illustrée de l’Amérique – la californienne surtout, et celle des grands parcs. Les grosses motos, c’est son dada, Jacques Brel, elle adore, les élites, il en faut, les voyages culturels, ils ne s’en rassasient pas, les réseaux sociaux, ils ont du bon ; la vertu des devoirs, la laïcité, l’orthographe, le communautarisme, le livre, le livre encore, je cite Laurent : Que nous, les anciens, fassions tout ce que nous pouvons afin de conduire les jeunes générations au plaisir des lettres et des livres !
Ils défilaient dans les années septante, ont depuis fait un pas de côté et quitté le cortège. Tous les deux ont fait un enfant, il a débloqué sa caisse de pension, elle a voyagé aux quatre coins du monde, il a acheté un chalet. Il leur reste visiblement quelques points à régler, délicats, pour ne pas avoir à trahir les engagements qu’ils avaient pris enfants, si lointains qu’ils ne s’en souviennent plus exactement.
Pour maintenir toutes les chances de leur côté, Laurent gère lui-même son portefeuille d’obligations et d’actions, il vote à gauche ; quant à Catherine, elle vote à droite mais trie ses déchets et achète bio.

La Croix

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Vucherens / 17 heures

Réponses fanées sans lumière ni ombre, personne ici ne récite plus les noms de pays. Le Champ du Bochet ploie depuis novembre tandis que le patron du Raisin fête son bel âge à la table ronde avec ses amis, ils tiennent. Tous attendent devant un verre de blanc les grandes manoeuvres de mars, confiants, réjouis à l’idée que le printemps tient depuis toujours ses promesses.

Chez Ginette

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Chapelle-sur-Moudon / 18 heures

On racontait qu’ils étaient descendus de l’Aigoual, qu’ils avaient emprunté la collectrice de l’Asclié, passé par Aire de Côte, Bonperrier, Colognac et le col de Bantarde, qu’ils se tenaient dans les creux du Vidourle d’où ils sortaient chaque nuit pour démonter potager, murettes, retourner herbe et maïs.
C’est ainsi que les sangliers nous avaient mis au parfum cette année-là ; à l’automne ça sentait de partout : ta terre noire, les antres humides, les nuits blanches et de furieuses envies. Il n’était plus temps de faire le compte des syllabes et de placer la césure, nous avions à faire rouler les pierres de nos architectures ; dessous ça grouillait de partout, les vers creusaient des gouffres, on rejetait et contre-rejetait le cul par-dessus tête, on piétinait la chantilly et la rhétorique, on enjambait, bondissait avec, sur les talus, des chapelets de vers luisants et, dans nos mains, une soif, et une immense, folle, insatiable gaieté.

Rustériaz

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Bottens / 17 heures

Des arts, il en est un dont chacun de nous se voudrait et se dit exempt, celui de fermer les yeux sur les obscurités qui habitent nos dires et nos actions : arriérés, raccourcis, présupposés, tout ce qui finit par faire bouchon et peser jusqu’à verrouiller l’accès à nos ignorances, art de tourner le dos à ce qui pourrait déranger, à ce qui obligerait à nous retourner du côté des commencements, en invoquant précisément les traditions, les habitudes ou le bon sens, et si cela ne suffisait pas, en élevant la voix, donnant l’occasion à celui qui en userait de rappeler qui est le maître et de faire un pas de plus en direction d’une surdité plus profonde.

La Vuachère

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Pully / 14 heures

Alors que je n’y songeais plus, remuant machinalement du pied la grève entre Lausanne et Pully, sur le point d’abandonner cette quête devenue soudain vaine, et peut-être de l’abandonner pour toujours, de tourner le dos à ces étranges rendez-vous, avec la crainte d’être amené à regretter un jour l’espèce de joie qu’ils me procuraient ; alors que je me tançais sur le chemin du retour de ne pas m’être contenté d’un bouchon de liège, d’un vieux flotteur ou d’un morceau de terre sans visage ; tandis que je me répétais ce que j’avais si souvent entendu, qu’il serait temps enfin de cesser ces occupations de va-nu-pieds, de passer à autre chose pour assurer ma rédemption, le monde s’est remis sur ses pieds. Sans avertir.
La cause, une petite pierre de rien du tout qui, d’un coup, a repoussé au second plan le dégoût, les courbatures, la toux et le rhume qu’un week-end au lit et des remèdes de cheval n’ont pas su apaiser ; une pierre de rien du tout rouge, jaune, noire, avec dans le dos un rayon de soleil.
Une pierre multicolore manquée à l’aller que je me hâte, comme je l’ai toujours fait, de mettre au fond d’une poche, avant de la ressortir bouche bée, pris de vertiges : une pierre marquée aux couleurs du chardonneret.

Tropiquarium

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Servion / 12 heures

Lorsque tu lèves les yeux de la tâche qui t’occupait, du livre ou du clavier, lorsque ton corps replié sur l’absence qui te requérait tout entier se déplie en direction de la lumière à laquelle, lisant ou écrivant, tu t’étais promis de rester fidèle, tu crois un instant avoir touché au but, à cette ignorance active dont tu avais rêvé, tâtonnante, consolante, et dont une phrase unique et silencieuse, qui ondule jusqu’à son épuisement, demeure le seul témoignage.