Portalban

Bibliothèque / 19 heures

Il pleut de travers, le vent retourne mon parapluie à la Mussilly ; je continue pourtant sur le grand tour, sans Oscar qui, au perron déjà, a mis les pieds contre le mur.
Accroché à mon parapluie, je peine à prendre des notes sur mon iPhone ; les sensations, ou plutôt les perceptions que ces notes ont la vocation de retenir vont en tous sens ; elles semblent pourtant respecter toujours davantage un ordre, une intelligence bricoleuse ; elles ouvrent des passages entre des régions qui n’étaient encore désignées que par des noms, ou à l’intérieur d’elles, font écho à d’anciennes perceptions, en relancent certaines, en rapatrient d’autres.
Je m’étonne de ce que peut notre cerveau, capable dans son théâtre de stocker, de figurer, d’organiser, d’amender, de déplacer, d’accueillir aussi l’imprévisible et l’hétéroclite.
Tout semble très clair par instants, et je pressens que ce tout qui n’est encore qu’une songerie est susceptible de trouver une incarnation, non seulement un sens et une orientation, mais une signifiance et un avenir. Les accès, les échappées et les seuils qui mobilisaient mon attention prennent soudain la consistance des éléments qu’ils ont pour tâche de faire vivre, et ces éléments inertes deviennent en retour des accès, des échappées et des seuils.
Il faut bien que le mouvement devienne tôt ou tard un objet si l’on désire que quelque chose nous touche au sens propre et que ce quelque chose touche en même temps à l’évidence de ce qui n’était pas encore et qui se lève décidé et bégayant. Ça pourrait être ça écrire.

 

L’abbaye de Saint-Jean est fondée en 1093 par des bénédictins, sur une butte à l’abri des inondations, île autrefois, sur la rive droite de la Thièle aujourd’hui, à deux pas du lac de Bienne.
Elle est occupée dès 1528 par les baillis de Cerlier, plus tard par le receveur du péage de l’ohmgeld. Certaines parties sont détruites, d’autres sont transformées en greniers
Le gouvernement bernois cède le site en 1834 à un marchand drapier, Louis Roy. Il y introduit une fabrique de tuiles qui nécessite l’installation de fours, la mise à disposition de locaux de séchage. Louis Roy diversifie bientôt ses activités, il se lance dans la fabrication de vinaigre, et d’encres d’imprimerie. Il monte bientôt la première usine de traitement de la tourbe collectée dans le marais tout proche, en retirant la terre et en la condensant pour en faire un combustible. Le site est bouleversé
L’abbaye ou ce qu’il en reste retourne en 1883 à l’état bernois, qui en fait un établissement correctionnel. Certains bâtiments s’effondrent, d’autres sont transformés. Saint-Jean devient en 1911 un pénitencier pour buveurs, oisifs et gens de basses mœurs ; plus prosaïquement établissement de travail en 1956, établissement d’exécutions de peines enfin en 1978. Depuis cette époque on multiplie les sections – parmi celles-ci une section d’observation et de tri.
Au centre du pénitencier depuis toujours, encore, un clos vert, le cloître.

 

Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le baron von Risach…

Je suis né dans le village de Dallkreuz dans ce qu’on nomme l’Arrière-Forêt…

Mon temps, fit-il, est ainsi compté que je puis à loisir considérer ma fin ou disposer de lui à mon gré : car que reste-t-il de particulier à accomplir à un vieillard tel que moi ? Qu’il arrange des fleurs à son gré dans les quelques heures qui lui restent. C’est au fond ce que je fais ici dans ce domaine. Il se pourrait de surcroît que ce que je veux vous confier revête quelque importance, l’avenir, sans doute, nous le dira. Aussi vais-je poursuivre et laisser mon récit obéir à sa loi…

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

 

Matinée d’août dans les marais du Vully | 1881

Charles-Edouard Dubois (1847-1885)

Bibliothèque / 20 heures

Depuis longtemps je désirais manifester à notre professeur Agassiz ma reconnaissance pour la bienveillance qu’il me témoignait ; je voyais plusieurs de mes camarades obtenir ses louanges en lui apportant des trouvailles qui me rendaient jaloux. Il avait presque embrassé un étudiant de la Suisse-allemande qui, tirant de son sac un gros os, lui dit : « voici un fossile que j’ai découvert dans un caillou de grès que j’ai cassé sur le Vuilly ; ce doit être d’une grosse bête. »
– Je crois bien, répondit Agassiz, c’est un fragment de tibia de rhinocéros !
Et nous de rester muets d’étonnement, on dirait aujourd’hui « épatés » ! Avait-il eu de la chance ce confédéré, de tomber sur ce fossile ; j’eus longtemps sur le cœur ce morceau de rhinocéros. Enfin, une occasion favorable se présenta de rendre un service à notre cher professeur. Ses recherches sur les mollusques fossiles, dont la plupart ne sont que le moule intérieur de coquilles disparues, l’obligeaient à obtenir le moule intérieur parfait des coquilles vivantes analogues afin de pouvoir établir une exacte comparaison entre elles. Il s’entrouvrit un jour à mon beau-frère H. Ladame, avec qui il était lié d’une étroite amitié. Celui-ci promit son concours immédiat et demanda des coquilles pour commencer ses essais. Je réclamai comme une grâce qu’on voulut bien accepter mes services, les expériences devant se faire au laboratoire de chimie, où j’exerçais souvent les fonctions de préparateur. Nous eûmes bientôt des coquillages en abondance et de la plus grande beauté. Le plâtre employé d’abord ne donnant que des déceptions, H. Ladame eut l’idée de s’adresser au métal fusible de Darcet, alliage d’étain, de plomb, de bismuth, qui fond à une température assez peu élevée, pour ne pas endommager ou faire éclater les coquilles. Après divers essais, nous trouvâmes le moyen de les remplir exactement sans leur causer aucune déformation. Mais ce n’était pas tout de les remplir, il fallait briser la coquille à coups de petit marteau, avec des précautions infinies, et finalement mettre à nu le moule de métal reproduisant l’intérieur de la coquille dans ses détails les plus délicats. Ce travail de patience me fut confié et j’eus le bonheur de réussir.
Tout cela avait été tenu secret ; nous avions opéré comme autrefois les alchimistes ; Agassiz lui-même n’avait pas été introduit dans notre officine, près de nos fourneaux et de nos creusets. Je vois encore la surprise, l’enchantement du grand naturaliste lorsqu’il vit les échantillons brillants étalés devant lui ; il les examinait d’un œil ardent, les palpait, les retournait en poussant des exclamations de joie qui n’appartenaient qu’à lui. « Voilà une découverte qui fera du bruit ! » s’écria-t-il enfin, en prenant dans les siennes les mains de mon beau-frère, « c’est un grand service rendu à la science, recevez mes félicitations et mes remerciements ». J’eus aussi ma part d’éloges, il me sourit comme il ne l’avait pas fait à l’Allemand du rhinocéros, et je me sentis heureux. »

Louis Favre

Louis Favre désargenté doit interrompre ses études. Il s’éloigne de Louis Agassiz auquel il voue une immense admiration. Il rédigera pourtant avec Edouard Desor, l’ancien secrétaire du glaciologue – qui abandonne Neuchâtel pour l’Amérique en 1852 – un ouvrage sur les lacustres : Le bel âge du bronze lacustre en Suisse.

Le Robinson de la Tène date de 1875, Louis Favre y raconte la vie dans le Grand Marais et sur les rives du lac de Neuchâtel avant 1848, les saisons, les brandons, la pêche, la chasse et les travaux agricoles ; on fait connaissance des douanes cantonales sur le canal de la Thièle, il y est question de la route de Soleure, de la construction de Préfargier, de l’après 1848, des inondations, du pensionnat de Montmirail, de la prison de Cerlier, du projet de la correction des eaux du Jura, de l’ancien abbaye de Saint-Jean, de la pêche et du petit commerce sur le site de la Tène ; des fêtes à Portalban et sur l’île Saint-Pierre ; de Keller l’inventeur des lacustres, de la théorie des trois âges, du collectionneur Schwab, de Hans Kopp, des archéologues Desor, Troyon et Morlot.
Epilogue : Henri Beauval le héros, qui ne veut pas assister à l’assèchement du Marais, s’embarque pour l’Amérique avec sa femme, son père et Robert Shaw, un riche Américain :
– J’ai de grandes possessions en Amérique, dans des contrées fertiles, riches en gibier, où vous pourriez vous établir à votre choix ; je vous en fournirais les moyens. Que dites-vous de ce projet… Je ne veux pas vous faire un tableau exagéré de ce que j’ai à vous offrir ; je dirai simplement que si vous aimez à cultiver la terre, vous trouverez un sol excellent, bien arrosé, à proximité d’une voie ferrée ; les forêts, les lacs ne manquent pas non plus aux chasseurs et aux pêcheurs. Vous me rendriez service en acceptant un petit domaine, dont je ne sais que faire, et en me prêtant votre concours pour l’exploitation de mes bois.

– C’est dit, s’écria Beauval ; allons en Amérique, allons prendre des saumons, des esturgeons, fusiller des cerfs, des dindons et des ours. C’est le moment de partir ; aussi bien je n’aurais jamais pu supporter l’« abaissement du niveau des lacs » et le dessèchement des marais. Cela m’aurait tué et je serais mort avec la dernière grenouille.

Sources Nouvelle revue Neuchâteloise 20014
Jean-Daniel Blant Louis Favre 1822-1904 Témoin de son temps 

Rives sud du lac de Neuchâtel | 1927

Riau Graubon / 16 heures

L’enquête se déroule en plein air, sans garde-fous ni chicanes ; elle a pour auxiliaires les traces d’un songe que l’enquêteur découvre et qu’il rêve à son tour, laissant derrière lui, délivré des labyrinthes, un éphémère sillage.

Nos vies, on n’en sait trop rien lorsqu’on leur laisse la bride sur le cou.

On a beau additionner ou soustraire les heures, les jours, les ans. Le collier ne se referme pas.

Estavayer-le-Lac | 1928

Riau Graubon / 16 heures

Comme le plongeoir des dix à Bellerive ! Dix mètres, c’est ce qui sépare en effet  le fond de la plaine de l’Orbe et le miroir de l’Aar à Soleure.
On avait, raconte un pêcheur de Chevroux, le lac au bas du village. Le lac était au café du Port et les pêcheurs avaient leur bateau au bas du jardin. Il y avait déjà un peu de roseaux au pied des rochers.

 

Je traverse le camping et la passerelle sur la Menthue, longe celle-ci jusqu’au village des pêcheurs. Les baraques se tiennent en retrait, portes et volets fermés ; le bois ne craque plus, gonfle, rongé par l’humidité. Les couleurs passées, le ciel boueux et bas, la terre mêlée aux feuilles mortes macèrent, les pêcheurs sont morts.
Un peu plus loin, au bord du lac, un homme aux cheveux blancs met un peu de couleur dans ce décor sinistre, il tient une paire de jumelles et scrute l’horizon ; je comprends vite qu’il compte les nombreux canards qui hivernent dans le coin. Il a les yeux bleus, transparents, des bottes hautes, il est bien vivant.

Auberge du Chêne

Pampigny / 17 heures

Reviens mon saute-ruisseau, mon chasseur-cueilleur, mon croque-lune, mon bohémien, mon trousse-bois, mon Pierrot, mon casse-lois, mon noctambule. Ou va-t-en plus loin, dit la mère à son fils qui a pris la clé des champs.

Inventaire des chalets lacustres de Portalban construits au sud du nouveau débarcadère : aucun en 1930, 2 en 1940, 7 en 1950, 12 en 1960, 40 en 1970, 45 en 1980. Même nombre en 2018.

L’acceptation de l’initiative No Billag équivaudrait à la disparition d’un référentiel, quoi qu’on pense des qualités de celui-ci, de sa cohérence, de son impartialité, de ses exigences ; une disparition aux conséquences importantes, bien plus importantes pour notre équilibre mental qu’on ne le croit. Notre incapacité à donner une expression simple à cette menace, à trouver les mots de son évidence, là est peut-être la difficulté.

Cheyres

Cheyres / 15 heures

Le soleil est revenu au Riau, il disparaît à Syens, revient à Ménières. Le tenancier du bar américain de Vesin avance, recule, prétend que la maison de Vincent Jaquet a été détruite, qu’il squattait une grotte dans laquelle il vivait comme un ermite, que plus tard un paysan y a stocké des betteraves. La grotte n’existe plus. Je renonce a démêler le vrai du faux.

Pierre Huwiler me rejoint à la Rose de la Broye, le restauroute d’Estavayer où l’on s’est donné rendez-vous, avec sous le bras un double vinyle sur lequel sont gravés Les chaînes et le roseau (Huwiler-Ducarroz) et Le voleur au mille roses de (Huwiler-Ducarroz), enregistrés en public le 5 novembre 1982 à Domdidier à l’occasion des rencontres chorales de la Broye.
C’est Joseph Kaelin, son grand-père maternel qui a condamné Vincent Jaquet au terme de l’un de ses nombreux procès, il en rit. Le musicien de Rueyres-les-Prés ne chôme pas depuis sa retraite, il a composé ou harmonisé cinquante-deux chansons en 2017 et dirige deux chœurs. Il sera à Montreux le 18 mars prochain avec 5 musiciens, 100 chanteurs et Maxime Le Forestier.
Avant de se séparer, je lui offre l’ouvrage du curé de Montet sur le saute-ruisseau de Vesin, il retourne à sa voiture et me tend Ponteo, une de ses dernières réalisations. A l’origine, une chanson qui ne s’est pas faite avec Toni el Suizo.

Il est 14 heures lorsque je parque la Nissan à la rue du Vieux Port ; Michel Antoniazza habite à deux pas du lac et de la Menthue. Il est né dans la ferme à côté, a fait du grec au gymnase du Belvédère, une année de lettres, plusieurs de biologie avant de revenir sur la rive sud du lac de Neuchâtel qu’il n’a pas quittée. Il note avant d’aller plus loin les informations que lui livrent deux mésanges prises dans un filet tendu dans son jardin, enfile une paire de bottes et embarque une paire de jumelles. L’homme de la Grande Cariçaie a un faible pour les canards, mais aussi pour les chardonnerets qui ont passé l’hiver dernier dans ses haies et qu’il a nourris avec des graines de tournesol. Ils ne sont pas arrêtés cette année.
Il m’emmène en-haut Les Côtes vers le lac, à nos pieds le marais né des deux corrections des eaux du Jura, les travaux qu’ils ont induits : la fauche, le boisement littoral, le désenvasement des étangs,… Michel Antoniazza ne se fait pas d’illusion, il a fait sa part, nos enfant et petits enfants continueront l’ouvrage, sauveront ce qui peut être sauvé, et peut-être feront mieux.
On marche entre Cheyres et Yvonand sur une passerelle relevée par des pilotis, la tête au-dessus des laîches et des roseaux, on aperçoit des nettes rousses, des chipeaux, des morillons ; dans le ciel deux goélands qui font le bronx.
Les castors jouent au mikado à l’embouchure de la Menthue ; au large, grossis soixante fois, un plongeon arctique et une harle huppée. Oh ! la belle après-midi, on se quitte à cinq heures au plaisir de se revoir.

Musée – Au fil de l’eau

Orbe / 12 heures

Fleur à la manie, lorsqu’elle passe la nuit sur un coussin dans les combles, de miauler à n’importe quelle heure de la nuit et aussi longtemps que Sandra ou moi n’avons pas décidé qui descendrait à la salle de bains pour lui ouvrir une des deux fenêtres – comme elle prend de l’avance c’est Fleur qui décide – par laquelle elle disparaîtra dans la nuit.
Je m’y colle, cinq heures, me fixe à la bibliothèque et me coule assis entre deux eaux la tête entre les mains. Rattrape in extremis deux ou trois mots d’entre chien et loup avant qu’ils se vident ; les glisse en urgence après la premier phrase du denier paragraphe de la veille, je sens son cœur se remettre à battre.

Jean-Luc Zollinger me rejoint au stand de Vernand, il est 8 heures 45 ; ses recherches sur la migration de la Pie-grièche écorcheur sont passionnantes, et notamment cette propension des mâles à précéder les femelles sur les domaines de nidification (protandrie). Il me raconte son commerce avec les oiseaux nicheurs de Grancy et la jachère qu’ils occupent depuis 12 ans, la peine de Daniel Zimmermann qui la broiera en février, la sienne de devoir abandonner ses observations. Je lui parle de mon chantier, des chardonnerets. Et de la Grande Cariçaie ; il m’encourage à prendre contact avec son inventeur, Michel Antoniazza, un homme qu’il connaît bien. Visite du Musée d’Orbe.

J’écoute la radio en préparant le repas – soupe à la courge, pommes de terre en robe des champs, vacherin et tarte aux poires. Les critiques de cinéma font montre d’une belle suffisance, ils corrigent, pèsent, évaluent, jugent comme ces maîtres d’école qui croient savoir, écornent les films qui font l’actualité et ridiculisent leurs auteurs ; leur suffisance est telle qu’on se réjouit parfois que la critique littéraire n’existe plus. Je téléphone à Michel Antoniazza, on se voit demain à Yvonand.

Bibliothèque

Riau Graubon / 14 heures

Avant d’entrer dans L’Arrière-saison d’Adalbert Stifter, il convient d’obéir au vieux Risach, d’enfiler l’une ou l’autre paire de chaussures de feutre jaunâtres qui se trouve derrière la porte située à l’opposé de l’entrée principale de la Maison aux Roses, de vous laisser glisser sur le marbre lisse et de ne toucher à rien ; sachez que si vous désobéissez vous en sortirez vite.
Si vous y demeurez, le vieux Risach, votre hôte, deviendra vite un ami et ses amis vos amis. Vous découvrirez alors en leur compagnie les alentours, un monde soigné, lisse, achevé ; un monde sans défaut qui ne se discute pas. Un monde d’avant ou d’après la catastrophe, un mirage.

Maximilien de Meuron (1785-1868) est le fils d’un administrateur de domaines ; il renonce à la diplomatie à laquelle on le destine et se consacre à la peinture, séjourne en Italie ; il sera l’un des chefs de file de la peinture alpestre, peindra aussi l’île Saint-Pierre en 1825, 60 ans exactement après le passage de Jean-Jacques Rousseau et 43 ans avant le début de la Correction des eaux du Jura.
Maximilien de Meuron et un quasi contemporain d’Auguste-Frédéric de Meuron (1789-1852) mais il n’appartient pas au même rameau. Auguste-Frédéric, après avoir fait fortune en ouvrant une fabrique de tabac à priser au Brésil, fonde à ses frais, mais en accord avec l’Etat, la Maison de santé de Préfargier destinée aux malades mentaux. (Sources | DHS)

Les travaux de correction des eaux du Jura commencent en 1868, écrit Matthias Nast dans son Terre du lac, leur surveillance est confiée à la Confédération. Il s’agit d’abord de creuser un canal, le canal de Nidau-Büren, en suivant le lit de la Thièle à sa sortie du lac de Bienne, un canal long de 12 kilomètres, large de 66 mètres et profond de 8 mètres. A la force des bras et l’aide de la vapeur : des centaines d’hommes, des dragues, des grues ; des machines, des wagons et des locomotives qui viennent tout droit du chantier du canal de Suez bouclés une année avant. L’eau du lac baisse rapidement, on installe une retenue qui sera remplacée plus tard par un barrage. La baisse des eaux du lac de Bienne permet alors d’ouvrir en 1878 le plus gros chantier, le creusement du lit d’un canal long de 8 kilomètres, dans lequel les eaux de l’Aar seront défournées en amont d’Aarberg. Pendant la seconde partie des travaux, les canaux de la Broye et de la Thièle seront élargis et approfondis, le premier entre les lacs de Morat et de Neuchâtel dès 1874, le second entre ceux de Neuchâtel et de Bienne des 1875. C’est simple, c’est efficace.
Johann Rudolf Schneider a gagné la partie, la nature semble avoir été domestiquée ; nous sommes le 17 août 1878, le héros sort de sa poche le Havane qu’il s’était promis, avant le début des travaux, de fumer lorsque ceux-ci seraient terminés.
Il mourra deux plus tard, le 14 août 1880, sans prendre la mesure de toutes les conséquences de son entreprise.

Moille-aux-Blanc

Riau Graubon / 15 heures

Rentrée scolaire pour Sandra et les enfants, déchèterie pour moi ; je me mets au travail au snack de la COOP à 8 heures 30, finis la traversée sommaire du quatrième jour de mon périple avant d’entamer celle du cinquième. Je quitte Oron à 11 heures avec des fruits, de la pâte à gâteau, des délices au fromage, des pizzas à congeler, des gnocchi, du pain et du fromage. Je dîne accoudé au bar de la cuisine avec Louise.

Grande boucle avec Oscar aux limites du brouillard ; j’en profite pour déposer les noms d’Agassiz et de Thoreau sur le plateau du jeu.
J’avance depuis quelques jours comme dans un bois dense, en prenant garde de ne pas perdre le nord, un oeil sur l’arbre que j’ai sous les yeux, un autre à l’arrière sur l’arbre auquel je suis en train de tourner le dos, un troisième à l’avant sur les deux qui prolongent la droite, avec une attention particulière sur le suivant,e qui m’attend demain. Nous avions, Jean-Paul et moi, utilisé cette technique pour traverser sans carte ni boussole, il y a plus de trente ans, la forêt du Risoux. Avec succès. Disons qu’à la différence de cette ancienne traversée réputée délicate, celle qui m’occupe aujourd’hui ne ressemblera pas à une droite, mais au tracé brisé que laisse dans la neige le renard cherchant sa proie .

Hypotaxe

Je parvins au lieu où j’avais suspendu mes travaux. Les gens instruits de mon intention de revenir m’attendaient déjà depuis longtemps. Le vieux Kaspar, qui était mon plus fidèle compagnon dans mes courses en montagne et qui, le plus souvent, portait dans un sac de cuir les quelques vivres dont nous avions besoin pour un jour, s’était déjà enquis de moi plusieurs fois à l’auberge des Erables, et il avait accoutumé, me dit l’aubergiste avant qu’il n’entrât, de s’immobiliser un moment dans la rue et de lever les yeux vers les nombreuses croisées qui, depuis la charpente en bois, regardaient les étables, afin de voir si ma tête ne dépassait pas de l’une d’elle.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Jardin

Riau Graubon / 16 heures

Dans les lacunes que les systèmes immanquablement produisent, croissent des rêves d’où se lèvent entiers, malgré la difficulté de leur exécution et la répugnance que leur opposent les gardiens du temple, des mondes à leur commencement.

Puissions-nous vivre un peu plus sur la retenue et laisser le solde de notre salaire à ceux qui en ont besoin.

Notre jardin est une immense cage sans fils, barreaux ou portes où l’oiseau chante, mû par la joie extraordinaire à laquelle il s’adonne si aisément, où nous entendons la réunion de plusieurs voix qui ne serait que discordance en lieu clos, où nous pouvons, enfin observer à loisir l’économie domestique ses oiseaux et leurs comportements qui sont fort divers et savent souvent arracher un sourire à la plus profonde gravité. on ne nous a point imités dans cette préservation d’oiseaux en un jardin. Les gens ne sont point endurcis contre la beauté de l’oiseau ni contre son chant ; ces deux qualités font même l’infortune de l’oiseau. Ils veulent jouir de celles-ci, les goûter au plus près et comme ils ne sauraient édifier, comme nous, une cage aux fils et au barreaux invisibles où ils pourraient saisir l’âme spécifique de l’oiseau, ils en font une visible où l’oiseau est captif et chante sa mort prématurée.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Coude de la Corcelette

Riau Graubon / 16 heures

Fin des vacances, bientôt lundi ; on entend les gamins grincer des dents, s’assombrir, convaincus comme ceux qui les entourent qu’ils n’ont pas le choix, rien d’autre à faire. Sinon hériter, ils l’espèrent, de la fève du gâteau des rois et caresser Fleur le chat qui dort en-haut  au grenier.
Et puis se blottir dans la nuit, effleurer les plis de leur couette le regard tourné vers l’orient. Me voilà rassuré, l’air frais du matin finira le travail, les remettra au contact de ce dont ils se croyaient pour toujours coupés.

C’est au bord de la Thièle je crois, après avoir lu une brochure décrivant ce qu’ont vécu des détenus de la colonie agricole de la plaine de l’Orbe – des raisons de leur internement à leurs tentatives d’évasion, de leur santé et de leurs peines, de leur contribution à l’immense chantier de l’assainissement des marais – que j’ai eu le désir d’écrire sur une seule page, mais je ne suis pas poète, leur histoire avec dedans de la boue et de la brume, le passé, le froid et la neige, des rêves, des éclaircies, le clic—clac des verrous et des échappées belles, des loutres et des castors, la mort et les ciels changeants, les pommes de terre et les betteraves, et la vie qui est venue après eux, les traces qu’ils ont laissées et que le soleil de demain matin fera voir. Pour ne rien oublier et accepter, ensemble, ce qui fait cause commune. Comment pourrait-on mourir en paix sans cela ?

Toutefois, je suis loin d’être opposé aux colonies agricoles en général ; mais je ne les considère comme utiles que quand elles sont à la fois colonies agricoles et colonies de discipline ; elles sont alors, je crois, un remède efficace pour détruire quelques-unes des causes de misère, et j’en parlerai plus tard avec quelques développements ; je suis loin surtout d’être opposé au dessèchement des marais de notre Canton, et je hâte de tous mes vœux le moment où nous pourrons les rendre à la culture et effacer cette tache qui dépare notre beau pays.

Louis-Frédéric Berger
Du paupérisme dans le canton de Vaud, 1836

Cul du marais

Forel / 14 heures

Se réjouir des circonstances et de ce que celles-ci ont mis à notre disposition pour être en mesure, chaque jour, de nous en affranchir un instant et devenir ce rien qui seul nous fait être.

Je dépose Lili devant le clédar de son manège de poche avant de faire une longue halte à la station Avia de Forel où je visionne Le Crépuscule des Celtes réalisé par Stéphane Goël en 2008. Je constate avec un évident plaisir que les restes des squelettes d’animaux trouvés dans les puits à offrandes du Mormont et datant du premier siècle avant J.-C. sont acheminés chez l’archéozoologue du CNRS dans des cartons Chiquita Premium Bananas.
J’imagine avec une espèce de jubilation la variété des objets qu’a transportés chacun de ces solides cartons durant sa longue vie, en changeant régulièrement de mains, sans jamais trahir la confiance que chacun de nous a mis en eux.

A vendre un chardonneret pieds blancs avec sa cage, & une volière, une lunette à longue vue et une grande ardoise.

Une femme de Monprevayre désire avoir un enfant à nourir chez elle, le sien étant mort, son lait tout frais ; s’adr. à la fille de chambre de Madame de Pottrie.

Perdu un mouchoir blanc marqué L.P. oublié Dimanche dernier au Sermon du matin à l’Eglise de St. François ; le rendre au Bureau.

Trouvée une petite bague de diamant, trouvée par un pauvre homme de la ville ; la voir chez Bessière & Mercier, qui l’ont retenue, & qui la rendront moyennant de justes indices.

Feuille d’avis de Lausanne | 14 avril 1789

Jardin

Riau Graubon / 15 heures

Le Milieu du monde, c’est d’abord la chronique d’une rencontre qu’aucun almanach n’aurait pu prédire, celle d’une serveuse italienne et d’un ingénieur jurassien à qui l’amour donne l’occasion d’ouvrir les portes d’un monde dont nous oublions parfois l’existence, en offrant à la première la possibilité, dans une vie qui n’a cessé de la conduire ailleurs, de disposer enfin d’un refuge, au second de quitter le sien en renouant avec les formes enfantines de l’insouciance ; mais c’est aussi la chronique d’une séparation, celle de deux êtres qui tiennent pour acquis le miracle de leur rencontre, épousant dans une espèce d’aveuglement les formes convenues que prend l’amour lorsque l’espoir s’emballe, laissant en arrière le seuil sur lequel ils se sont rencontrés et qui les avait invités à renouveler leur étonnement sans jamais fermer la porte derrière eux. Ils comblent leurs voeux au-delà de tout espoir si bien que l’Italienne s’en va de son côté, le Jurassien du sien, l’un cherchant ce dont l’autre avait en trop, faisant sans l’avoir désiré faux bond au principe de l’espérance.

Si le Gîte du Passant vante dans son prospectus la ville qui l’abrite, ses musées et ses alentours, creux et gorges, châteaux et églises, il ne dit rien de la Thièle qui passe à ses pieds et qui acquiert et son existence et son nom lorsque le Talent se jette dans l’Orbe, sous le pénitencier, et qui, sitôt affublée du nom qu’elle tire du premier, est canalisée jusqu’au lac de Neuchâtel. Ce curieux destin se poursuit puisque la Thièle en sort à nouveau corsetée, dans un canal creusé à l’occasion des Corrections des eaux du Jura, qui la conduit jusqu’au lac de Bienne où elle mêle ses eaux à celles de l’Aar détournées à Aarberg par le canal de Hagneck. On appelle canal de Nidau-Büren le pack que forment jusqu’à Büren les eaux de la Thièle et de l’Aar, avant que celle-ci retrouve à Büren son nom en retrouvant après la boucle du Häftli son cours. De la Thièle on ne parle plus, elle aura été comme un fantôme, de l’eau.

A vendre un bon chien de garde, un beau bois de lit en noyer, avec son sommier, 7 tonneaux ovales de différentes grandeurs, plusieurs étagères à livres, une table ronde avec dessus d’ardoise. S’adresser rue d’Etraz 24, au 1er.

Feuille d’Avis de Lausanne
25 octobre 1882

 

Crêt Blanc

Le Coudray  / 16 heures

Se dressent autour du Mormont les fours de la cimenterie d’Eclépens, les réservoirs du moulin Bornu, les silos de la Bernoise.

Le long du canal d’Entreroches des frênes, des aulnes, des peupliers que la tempête de cette nuit a mis à mal.

Aux parois de la salle à boire de l’hôtel de la Gare de Chavornay trois photographies du tournage en 1974 du Milieu du Monde ; dans la chambre 8 les volets sont fermés ; au mur quatre photographies de locomotives à vapeur ; à gauche en entrant trois lits côte à côte, deux tables de nuit et deux lampes de chevet à l’abat-jour en forme de champignon ; en face une télévision ; dans l’angle sud-ouest une table carrée recouverte d’une nappe rose, avec deux chaises au placet rouge ; trois fenêtres, deux donnent à l’ouest sur le Jura, la troisième au sud sur la gare, quatre vieux platanes et un tilleul.

A bord du Louisiane

Genève / 17 heures

Conseiller de M. Trump pour la sécurité nationale, le général McMaster a prêté sa plume à une explication de texte dans le Wall Street Journal, prévenant que le président qu’il servait avait « la vision clairvoyante que le monde n’est pas une communauté globale, mais une arène où les nations, les acteurs non gouvernementaux et les acteurs économiques  s’engagent et combattent pour des avantages. Nous apportons dans cette arène une force militaire, politique, économique, culturelle et morale sans rivale. Plutôt que de nier cette nature élémentaire des relations internationales, nous l’assumons.

Le Monde diplomatique, janvier 2018.

J’apprends dans ce même journal que le Centre industriel de stockage des déchets radioactifs de Bure se composerait de 300 kilomètres de galeries enfouies à 500 mètres de profondeur, qui concentrerait au même endroit 99,9 % des restes de l’industrie nucléaire française. Une bouffée d’oxygène dans cette modeste région de la Meuse, dont les Groupements d’intérêt public représentant l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs arrosent les habitants et les communes de cadeaux financiers. Un modèle de développement durable également lorsqu’on sait que les isotopes radiotoxiques resteront actifs pendant des centaines de milliers d’années encore.

C’est ce que le bonhomme encore jeune et un peu ivre m’a dit ce matin sur la place du marché :
Mon gars c’est le début de l’an et je vous emmerde, j’emmerde les donneurs de leçons, les faiseurs d’exercices, les moralistes, les professionnels, je vous emmerde. On a condamné les lanceurs de messages subliminaux, les vendeurs de tabac, les publicitaire. Intacts les poètes-philosophes qui affament nos gamins avant de les nourrir comme des oies. Je vous emmerde porteurs de doctrines, redresseurs de torts, avaleurs de couleuvres, coupeurs d’arômes. Je lance l’alerte, vous allez un jour devoir répondre de vos méthodes et de vos mots d’ordre.
C’est ce qu’il m’a dit et je fais passer.
Lancez la BBC sur le coup, les chaînes à Berlusconi, et TNT Berlin, tout est possible, ici  on aime la double crème et les bivouacs. C’est noël, c’est la pentecôte, chantez ou taisez-vous du bout des lèvres mais surtout chantez.
Le gars a du coffre, je fais suivre.

Voeux des bords du Lez

Colonzelle / 15 heures

Bien dormir, pas trop manger, marcher, aimer, écouter.

Préférer l’asile à la demeure, l’exil à l’assaut, les vagues à l’écume, l’avoine au steak ; offrir une chance au point-virgule et au bégaiement, un avenir aux retardataires et aux cancres ; s’en donner à coeur joie.

Et puis ne se soucier que de l’expression, garder un oeil sur ce qui la déclenche, réduire ses emballements ; faire de la place aux petites perceptions qui la nourrissent, laisser du jeu entre les mots mais tendre la phrase. Renoncer aux raccourcis et aux détours sans pourtant quitter les chemins de traverse.

L’amirauté

Saintes-Maries-de-la-Mer / 11 heures

Trois gitanes tournent autour de l’église des Saintes, au devant des fidèles comme des infidèles, leur proposent de lire l’avenir. Pas un regard pour moi, je prends ce désintérêt pour un compliment.

Elles disparaissent derrière le chevet, domestiques et sauvages, comme des chats.

Du monde, des couleurs, du monde et la mer.

Rue des Abattoirs

Grillon / 13 heures

Une photo de mes grands-parents paternels sur le rebord de la cheminée de Colonzelle : des visages encore neufs, une idée fraîche, partagée, légère, qui dessine un sourire sur leur lèvres, et puis des mots qui n’ont nul besoin d’être dits. Tout près une photographie quarante ans plus tard : le même sourire, la même idée mais un peu courbaturée, collée à leur palais derrière leurs lèvres serrées. On n’en saura rien, eux non plus.

L’Auliaire alimentait autrefois un canal qui, à la sortie de Grillon, actionnait au moyen d’une roue à aubes un moulin à farine. S’y ajouta au milieu du XIXe siècle un atelier de mécanique d’où sortirent des roues hydrauliques, plus tard des turbines jusqu’en 1960.
De ce petit complexe industriel et familial devenu chambres d’hôtes restent la prise d’eau au bout de l’allée qui longe le canal jusqu’à la propriété, le mas d’habitation et le manteau de l’atelier.
Lorsque je m’enquiers des restes du moulin des Aulières proprement dit, l’hôtesse toute à ses hôtes m’informe avec la courtoisie des commerçants qu’il ne reste rien de cette histoire sinon les indications proposées au touriste à l’entrée de la propriété désormais privée. En dépit de ses faibles encouragements, je fais le tour du complexe à mes risques et périls, il n’y a effectivement plus rien, moins que rien puisque le canal qui a fait tourner l’atelier pendant plus de deux cents ans coule sous la bâtisse par une belle voute pour ne jamais en ressortir. Devant l’ancien moulin de l’Aulière disparu se déroule en effet un champ gazonné de blé d’hiver, avec dessous des tuyaux de pvc et dessus le silence assourdissant d’une histoire qui a coupé court.

L’espérance de vie des Américains, écrit le correspondant du Monde d’aujourd’hui, a baissé pour la deuxième année consécutive. Cette tendance est liée notamment à l’augmentation des suicides et des overdoses d’opioïdes obtenus sur ordonnance médicale.
Les statistiques indiquent en effet que plus de 63 000 Américains sont morts d’overdose en 2016. Les 25-34 ans ont payé le prix fort puisque leur nombre a augmenté de 30 %. Cet usage des opioïdes n’est pas sans effet non plus sur les gamins puisque dans le Maine et le Vermont par exemple, 30 nouveaux-nés sur 1000 sont affectés par des troubles du sevrage néonatal.
Je renonce à relayer d’autres chiffres qui font peur : l’augmentation de la consommation d’antidouleurs trouvés chez les médecins ou sur internet chez les 15-24 ans, les femmes, les Noirs, les Blancs, les citadins, les ruraux…
Et lorsqu’on sait que près de 80 % des personnes dépendantes de la consommation d’héroïne le sont suite à la consommation d’opioïdes délivrés sur ordonnance, on s’interroge sur notre rapport à la douleur, le bien-fondé des réductions dans le domaine de la santé demandées par Trump, la solitude dans nos villes et nos campagnes, l’augmentation de nos primes d’assurances, l’état de santé de nos démocraties, la pauvreté et sur bien d’autres choses encore.

Atelier d’Hesselbarth

Grignan / 16 heures

Ne pas te laisser trop ébranler lorsque celui à qui tu confies ce que ton enquête t’a enfin livré, ne veut entendre que le récit convenu qui te l’avait précisément dissimulé. Te taire et continuer.

Je commençais le dessin par des plantes, des feuilles, des tiges, des rameaux. La ressemblance n’était pas très grande au début et la perfection du dessin faisait à désirer, ainsi que je le mesurai plus tard. Mais il ne cessait de s’améliorer car j’étais assidu et m’y essayais sans désemparer. Les plantes, serrées jadis dans mes herbiers, en dépit du soin que j’avais porté à leur préparation, perdaient peu à peu non seulement leurs couleurs mais leurs formes, et ne rappelaient plus que de très loin leur organisation primitive. En revanche, les plantes dessinées conservaient au moins leur forme, et puis il est des plantes qui, en raison de leur organisation, voire parfois de leur taille ne se peuvent placer dans un herbier, comme les champignons, et les arbres, par exemple.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Chacun savait que sa phrase, à mesure qu’elle avançait, en pente douce la plupart du temps, irait jusqu’à son terme, emmenant derrière elle le strict minimum qui, élément par élément, se détacherait d’elle au moment voulu, sans provoquer de remous, la laissant allégée prendre les devants, jusqu’au dernier mot que le lecteur devinerait silencieusement avant de tourner la page ; et le frisson allègre se prolongerait comme un point d’orgue, réinvestissant sans effet les phrases suivantes, pleines on ne sait trop comment, qui iraient sans faire ni noeud ni boucle, sans non plus ruser avec la syntaxe, autant de phrases dont le lecteur saurait sitôt commencées qu’elles danseraient encore comme des vagues jusqu’au rivage et qu’il serait au rendez-vous.

Chamaret

Colonzelle / 18 heures

Récupère et reprends, rédige et dépose entre Nyon et Valence des morceaux de la visite à la Fontanelle vautré à l’arrière du Nissan. Je ralentis, lève la tête : bouchon sur l’A7, soleil sur le Rhône.

Adalbert Stifter, Les Grands Bois (1841), traduction Henri Thomas, Paris, L’Imaginaire, Gallimard, 2013

Peter Handke n’a pas été tendre l’autre jour avec le roman policier ; quant au botaniste Francis Hallé j’apprends aujourd’hui qu’il lit tout et n’importe quoi, mais surtout pas de romans… Ces déclarations ne sont pas que des provocations, ce sont également des signes, des signes que les lignes bougent et que, bientôt, d’autres choses seront à nouveau possibles.