Chalet des Enfants

Lausanne / 16 heures

Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je cherche, mais quoi ? »

Le soir, les va-t-en-guerre descendent les stores, la présidente se brosse les dents, son compagnon boit une tisane, le ministre enfile son pyjama, son bras droit prend un somnifère, les officiers de sécurité se coulent un bain, les criminels se font tout petits. Cette nuit, tous dormiront comme des anges.
Dehors une brise se lève, les arbres du verger sont en fleurs, le pré fait la roue, le renard sa tournée. Bientôt la pluie.

Ne pas oublier l’eau, ne pas oublier l’eau et l’avoine.

Bibliothèque II

En Marin (J.-L. Rochaix)

Se laisser glisser sur la pente aménagée par le collectif en coupant au plus court, ou la remonter à contre-sens jusqu’au lieu d’où l’on vient sans ménager ses peines. Deux visages que mes premières années ont fait coexister sans heurts, avant que je prenne conscience de la tension et des orientations opposées que ces deux manières d’être enveloppent, et que j’aurai pour tâche de réconcilier (comme les deux lignées dont on est issu et qu’on aperçoit en vieillissant surgir au fond du miroir et bientôt se confondre) : la foi en l’existence que mon père m’a remise en héritage, et les exigences de la raison qui me viennent des hauts d’Epalinges.
Rapprocher les sourires de ceux qui ont tout ou qui se satisfont de ce qui est, avec les grimaces de ceux qui n’ont rien ou qui veulent autre chose, replier les dimanches sur les jours ouvrables, les bienfaits de l’ignorance sur ceux de la connaissance, voilà ce qu’attend ceux qui sont nés dans la pente, l’écriture est, elle aussi, un replat où l’on naît, où l’on naît une seconde fois.

Bois Vuacoz

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Si je fais ce film, je montrerai Lausanne, vu peut-être par une dame, qui serait peut-être une petite fille au Chalet-à-Gobet. Elle descendra. Quand elle sera à la place de l’Ours ce sera un jeune fille. Elle descendra à la rue de Bourg comme une fille formidable et puis après, à la gare, elle commencera à prendre de l’âge et ce sera une vieille dame qui arrivera à Ouchy. 
Freddy Buache, qui rapporte en 1998 ces mots que lui a adressés Jean-Luc Godard en 1981, à propos d’un film qu’il ne fera pas, ajoute :
Je dis ça aujourd’hui publiquement parce que ça peut être un sujet que peut prendre quelqu’un d’autre aujourd’hui.
Si donc je fais ce film, je montrerai Lausanne vu par une dame qui serait une petite fille à Ouchy. Elle montera. Quand elle sera à la gare, ce sera une jeune fille. Elle montera la rue de Bourg comme une fille formidable et puis après, à la place de l’Ours, elle, commencera à prendre de l’âge et ce sera une vieille dame qui arriverait à Ouchy. Ça peut être un sujet que peut prendre quelqu’un d’autre aujourd’hui.

Mollie du Perey

Ropraz / 17 heures

S’il suffisait de sept minutes à la Ficelle pour nous déposer de plain-pied aux portes du paradis, le Tram du Jorat, habillé lui aussi de bleu et de blanc, réclamait une demi-heure pour nous conduire sur les hauts de Lausanne, en suivant les méandres du Flon qui allait rejoindre ses sources du côté des Liaises. Le tram avait en outre des manières qui s’opposaient en tous points à celles de la Ficelle, d’abord parce qu’on y montait le dimanche par n’importe quel temps
A la rondeur, au chuintement, au silence ouaté de la Ficelle, à son assurance un peu empâtée, ses préférences pour la ligne droite et ses habits du dimanche, à son amour des symétries répondaient le visage anguleux et allongé du Tram, son profil décidé, obstiné même, le balancement latéral de son corps osseux, le claquement nerveux que faisaient ses portes lorsqu’on les fermait, le grincement des roues sur les rails, sa tôle un peu raide qu’une toux invisible secouait dans les courbes, le faible écartement de ses rails, le caillebotis à l’avant et à l’arrière des voitures, son pantographe à bras unique. Mais aussi, pour nous les enfants qui voulions y grimper, la haute marche qui nous obligeait à demander de l’aide.
Aux habitations riantes de Montriond et à la coulée fleurie des Jordils répondaient les fermes solitaires et les champs déserts de l’arrière-pays, à la foule d’Ouchy répondaient ces inconnus qui rejoignaient chacun pour soi une existence qui nous demeurait énigmatique, une vie faite à la main et dans laquelle couvait un mystère.
Le tram nous déposait à deux pas de chez mes grands-parents maternels qui s’étaient établis là, En Marin, après des haltes prolongées à Morges, Paudex, Lutry, Vers-l’Eglise, nous donnant à voir le labeur qu’entraînait la gestion d’un minuscule domaine, avec ses escaliers, ses secrets, ses dépendances, ses obscurités ; ses bêtes, ses fruits et ses légumes ; ils étaient un peu sorciers, entourés de silence, une étrange pesanteur et des humeurs sèches les habitaient, ils avaient le visage creusé par la peine.
Pendant cinq ans, entre 1958 et 1963, date à laquelle la ligne du Jorat a été démantelée – j’avais huit ans –, les dimanches se sont succédé, lisses et lumineux, rudes et mystérieux, d’une évidence sans accroc, celle dont nos premières années habillent les choses.
La ficelle nous ramenait l’après-midi à la maison tandis que le tram déposait ses derniers passagers à proximité des fermes foraines, entre Vers-chez-les-Blanc et la Claie-aux-Moines, Corcelles-le-Jorat et l’Ecorcheboeuf, puis continuait dans la nuit jusqu’à Savigny et Moudon. Rien n’était donc terminé.

Derrey La Vélaz

Villars Tiercelin / 11 heures

C’est de l’intérieur de la nuit que le rêveur installe les coupe-feux qui, à son réveil, barreront la route à l’extension de ses rêves, les empêcheront d’incendier la raison et les principes qui la gouvernent. Mais également d’empêcher celle-ci d’étendre ses ambitions sur un territoire auquel elle doit tout et sans lequel elle ne serait rien.

Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. « Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé … » et il se rendormit.
Peu après, sa femme l’attrapa et le secoua : « Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s’étendait de tous côtés. « Bah, la chose est faite », pensa-t-il.
Peu après, un bruit se fit entendre. C’était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l’air pressé qu’il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se rendormit.
Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. « Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n’être pas passé, j’en serais fort heureux. Mais puisqu’il est déjà passé … » et il se rendormit.
– Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu’on l’ait trouvée partagée en huit morceaux, sans que vous, qui étiez à côté, ayez pu faire un geste pour l’en empêcher, sans même vous en être aperçu. Voilà le mystère. Toute l’affaire est là-dedans.
– Sur ce chemin, je ne peux pas l’aider, pensa Plume, et il se rendormit.
– L’exécution aura lieu demain. Accusé, avez-vous quelque chose à ajouter ?
– Excusez-moi, dit-il, je n’ai pas suivi l’affaire. Et il se rendormit. 

Henri Michaux

Praz au Greyloz

Corcelles-le-Jorat / 11 heures

Nous avons tous été enfants. Nous avons eu notre part de parfaite félicité, goûté la douceur, la quiétude de l’immanence pure, participé de la création tout entière, de son infinité, de sa gloire, de sa profusion, de son éternité. Nous avons vécu sans savoir et cette ignorance miséricordieuse, avec les soins, la protection, les ménagements dont on nous entourait, font des premières années ce matin frais, cette aube d’été, cette réserve de liesse dont le souvenir est à la fois l’archétype perdu de tous les bonheurs et l’idéal inaccessible vers quoi on s’obstine à tendre.

Pierre Bergounioux

 

Champ Mottaux

Vuarrens / 17 heures

Sur ces replats que représentent les dimanches dans l’écoulement de nos jours, deux des forces antagonistes auxquelles nos existences sont soumises et que l’enfant que j’étais se trouvait dans l’incapacité de reconnaître, ont trouvé un visage : celui apaisant, rond, insouciant de la Ficelle et celui nerveux, émacié, soucieux du tram du Jorat.
On montait dans le premier certains dimanches de beau temps pour rejoindre les rives du lac et partager avec d’autres les mêmes joies ; pour dix sous nous glissions vers le paradis, un paradis dont les Lausannois s’étaient fortement approchés en 1953 quand l’ouverture de la ligne ferroviaire de Sébeillon au Flon avait interrompu le pesant trafic des marchandises ; sans compter, flambant neuf, les deux automotrices et les quatre voitures-pilotes mises en service en 1958, – j’avais trois ans –, la passerelle jetée cette année-là par-dessus la vallée du Flon et les trois ascenseurs qui réduisaient les peines des passagers à presque rien. Ces gros travaux au mitan des Trente Glorieuses avaient offert aux familles et aux pousse-pousse une voie royale du centre ville aux rives du lac.
Je me souviens de la démarche décidée du pilote rejoignant l’automotrice en tête de rame, du bruit flûté des portes coulissantes, de la tendreté des joints en caoutchouc entre lesquels nous aimions glisser nos doigts, du bruit sonnant des couvercles sur les cendriers, du tunnel noir et cru duquel nous sortions un peu avant Montriond, aveuglés par la chaleur et le soleil qui ne nous lâcheraient plus, de la Coulée verte des Jordils, fleurie par les jardiniers de la ville, à Ouchy qui ressemblait à une carte postale. Les signaux étaient au vert et le ciel au bleu.
On faisait les quais en équilibre sur les murets, jusqu’au débarcadère d’où l’on jetait aux cygnes et aux canards le pain sec mis de côté pendant les semaines précédentes ; ou jusqu’à Paudex où l’on jouait aux dés avec les galets. On regardait aller et venir les bateaux et passer les inconnus dans  les jardins du Beau-Rivage, on mangeait une glace. Suffisait-il donc d’être dans le bon wagon pour être heureux, de rouler en-bas la pente pour goûter aux joies immédiates que ceux qui nous avaient précédés avaient conçues pour que nous puissions meubler nos dimanches en devenant les hôtes étrangers de notre propre ville ?
La Ficelle a mis à ma disposition une idée de confort et, dans sa robe bleu ciel et sa blouse blanc écru une idée d’élégance. Une idée de solidité aussi, d’assise et de foi, une idée de stabilité à l’image de l’écartement de ses rails (1435 millimètres) et de la largeur de ses hanches (3000 millimètres). Une idée d’évidence que dégageaient les immenses yeux transparents de ses automotrices. Une dignité enfin, à l’image de son pantographe qui faisait penser aux bois du cerf. La Ficelle a été à l’image de ce bonheur partagé qu’on atteint sans efforts, en glissant sur des rails – mais qui allait s’avérer créé de toutes pièces, comme les ruines chimériques de la Tour Haldimand.

Patte d’oie (Les Pervenches)

Riau Graubon / 17 heures

Nous sommes tous nés à mi-pente, à mi-chemin, dans un monde aménagé par ceux qui nous ont précédés, qu’il nous faudra quitter un jour et dont nous peinons à tracer les lignes de fuite, si bien que ceux qui nous ont faits se sont arrangés pour que nous naissions sur un replat, nous évitant ainsi de rouler à notre delta aussitôt après avoir vu le jour.
Lorsqu’enfant nous naissons, nous n’apercevons que la nuit, nous ignorons tout du champ de forces qui nous entourent et nous assaillent ; nous naissons nus, sans repère, désorientés. Il a fallu que nous trouvions au plus vite une main courante à quoi nous accrocher pour envisager et concilier ce double mouvement qui se présente et que tout oppose : consentir à la pente naturelle qui nous emporte ensemble vers le bas et remonter au lieu même où s’est nouée l’énigme, aux sources de ce que nous sommes devenus.
C’est rétrospectivement que j’ai pris la mesure du rôle qu’ont joué certains objets familiers dans ma représentation du monde ; ils m’ont permis de m’orienter en leur faisant porter, comme dans un premier langage, les sentiments qui m’affectaient alors. Parmi eux, je me souviens du métro qu’on appelait la Ficelle et qui reliait, au sud, le centre-ville avec le bleu du lac, et le tram qui permettait de rejoindre, au nord, le vert de l’arrière-pays vaudois. Je suis né à Lausanne, sur un replat du Valentin, à mi-pente, entre lac et Jorat.

Savona

Savona / 9 heures

Il n’est pas certain que les courts voyages d’agrément, en avion, nous procurent les bénéfices attendus ; ils nous obligent en effet à nous mettre au diapason du pays d’accueil dans la précipitation, à choisir à la va-vite les repères d’une représentation sans laquelle non seulement nous ne retrouverions pas l’endroit où nous avons déposé notre bagage mais perdrions un peu de la fragile raison mise à notre disposition.
Ces voyages d’une semaine ont en outre la faiblesse d’instiller le regret d’avoir été interrompus trop tôt, aussi bien dans la découverte de ce dont nous avions voulu nous approcher que dans l’oubli de ce dont nous avions souhaité nous couper.
Nous perdons ainsi sur les deux tableaux, incapables de nous réjouir à l’aller de ce que nous partageons avec l’étranger et, au retour, de restituer au pays familier un peu de son étrangeté. M’en aviser n’aura pas été pour rien dans le tableau sans cadre que je ramène de Palerme ; y coexistent les silhouettes de Sandra, Arthur, Louise et Lili, celles du restaurateur de Monreale et des gamines de Santa Maria Vergine, les oranges du cloître de San Giovanni degli Eremiti, quelques tessons, le bus 731, la rue la nuit, les hirondelles de Roccapalumba, le sainfoin, la mer, l’Afrique.

Santa Maria Vergine II

Palerme / 17 heures

Cher Pierre,
Nous avons ce matin, Arthur et moi, fêté Pâques et baptisé Clara, Giuseppe, Flavio, Renata, Marco et Giovanni dans l’église de Santa Maria La Nuova, tandis que Sandra et les filles allaient faire un tour de ville en triporteur.
Nous nous sommes retrouvés à un peu plus de midi, direction Santa Maria Vergine : bus 101 jusqu’à la Piazza Croci, puis 731 jusqu’à cette plage de quartier qui vaut le détour, au pied du Monte Pellegrino où sainte Rosalie trouva refuge. Un dernier bel après-midi au bord de l’eau, à bricoler l’avenir en mettant bout à bout ce que les hommes ont préféré confier à la mer mais que celle-ci a rejeté ; Arthur en a tiré un aéroglisseur, Louise un radeau de luxe, Lili un bateau pneumatique et Sandra un sous-marin : la mise à l’eau a été émouvante.
Ils m’ont bien aidé aussi à collecter quelques-uns des restes de la beauté du monde, on a même fait une exposition. Puis les enfants se sont baignés et on est rentrés.
Ah oui, j’allais oublier, on a donné le ballon orange acheté à Cefalù à deux petites filles qui se bronzaient, impossible de l’emporter dans l’avion. On en a profité pour faire la causette ; elles sont d’ici, habitent l’un des immeubles qui regardent la mer, leur père est pêcheur ; elles vont dans une école qui se situe juste après le cimetière mais aujourd’hui c’est dimanche et demain c’est encore les vacances, elles sourient, l’une a le bras dans le plâtre. Il faut se séparer, ciao, ciao, et grazie. Lorsqu’on se retourne un peu plus loin, les deux filles sont debout, elles courent en tous sens, utilisent leurs mains et leurs pieds, elles ont adopté notre ballon.
Amitiés
Jean

Vallée des Temples

Agrigente / 11 heures

Le soleil se lève lorsque le train régional pour Agrigente quitte Palerme, la lumière et la rosée rafraîchissent les ruines et les friches industrielles de Bagheria ; et ce qui hier était si laid brille ce matin à nouveau, il est huit heures, Arthur lit Moderato cantabile.
Le train quitte le littoral à Termini Imerese et trouve un passage dans la Sicile des bergers et des agriculteurs : courbes douces, longs chemins de terre avec ici et là des rochers qui affleurent – la Sicile fait penser parfois à de hautes vallées alpines. A cette saison les jaunes dominent, genêts, férules, centaurées, anthemis, cytises ; les acacias sont eux aussi en fleurs. A la gare de Roccapalumba, des hirondelles entrent précipitamment dans un local de service par une bouche d’aération, d’autres en ressortent vivement et reprennent les imprévisibles lancers de ruban des premières.
Trois ou quatre gros bourgs, perchés dans les collines, tiennent leurs maisons serrées à cinq ou six kilomètres de la ligne du train. Ailleurs des bergeries et des remises sans toit donnent un air d’abandon à une terre que les cultures pourtant occupent sans laisser de vide et qu’enlacent des ruisseaux au large lit : céréales surtout, oliveraies, artichauts, vignes, prairies parsemées de sainfouin – qu’on appelle sulla sur l’île -, et partout, dense ou rare, l’orange et le jaune des citronniers et des orangers.
Tout serait aux couleurs du paradis si des eaux pâles et grasses ne coulaient à Cerda, Acquaviva, Campofranco, Aragona Caldare.
A Cammarata S.G. Gemini, une vache nous regarde, ce sera la seule du voyage. On aperçoit plus loin, haut dans les collines, un troupeau de brebis ; à côté de la voie ferrée une vingtaine de poules derrière un treillis ; l’humain est rare ce matin à l’intérieur de l’île.
On devine quelque chose derrière plusieurs couches de banlieue qui a la fois s’épaississent et s’écaillent, c’est Agrigente qui s’accroche à la dernière forte pente avant la mer ; on aperçoit bientôt les temples qui peinent à trouver une place dans la bande de terre que l’UNESCO leur a cédée.
Le bus nous conduit devant l’une des entrées du site, près des restes du temple des Dioscures ; on se regarde, c’est sûr, on ne fera pas long feu ; on prend bientôt la tangente derrière le temple de la Concorde, pas de barrière mais des pois de senteur et des figuiers de barbarie, on file discrètement, comme des chèvres en-bas la pente ; on franchit une ou deux clôtures près du temple d’Esculape avant d’emprunter un chemin à double ornière qui file en direction du sud. Deux ou trois kilomètres encore sur une sale route, c’est enfin la mer.

Via Argenteria

Palerme / 18 heures

Il est un peu plus de midi devant la cathédrale de Monreale, beaucoup de monde sur les terrasses, pas un chat dans le cloître ; Cesare nettoie depuis quelques mois les chapiteaux de l’aile orientale, noircis et rongés par les poussières, la pluie, les ans. Il lâche son pinceau pour répondre à la première de mes questions, descend de son escabeau pour répondre à la seconde, il m’invite ensuite à une visite guidée. Les restaurations se sont succédé depuis le XIIème siècle alors que les travaux n’étaient pas encore terminés ; beaucoup d’entre elles ont été oubliées, pas celles de la fin du XIXème (achevées en 1884) : les auteurs les ont signalées par l’usage de matériaux distincts des originaux – qui sont d’ailleurs pour l’essentiel des réemplois de monuments de l’Antiquité.
D’autres interventions me seraient demeurées invisibles sans les indications de Cesare, notamment celles qui ont permis de sécuriser certains éléments que les violences de deux guerres ont affaiblis ou mis en miettes ; des colonnettes ont été remplacées ou déplacées si bien que l’alternance des colonnettes nues et des colonnettes incrustées de mosaïques n’est plus systématique. Le faux voisine avec le vrai, l’origine se perd dans l’avenir et on s’y fait, même que quelque chose se remet à l’endroit et rend une épaisseur à ce qui ne tenait qu’à un fil.
Cesare me fait voir les arcades qui faisaient alterner le noir et le blanc, il n’en reste plus rien ; il me raconte comment les cinquante-six colonnettes de l’aile orientale du cloître avaient la fâcheuse tendance à s’incliner et à entraîner l’ensemble du cloître vers l’est ; les ingénieurs ont décidé, pour que celui-ci échappe au pire, à déplacer les socles d’une quinzaine de centimètres, ramenant le tout à la verticale, mais avec le désagrément que ces socles débordent du muret sur lequel ils sont assis. L’opération a eu pour effet malheureux, en outre, que certaines colonnettes de l’aile occidentale menacent désormais de se briser.
Celles qui assurent l’équilibre aux quatre angles du cloître, mise à part l’une de celles qui entourent la fontaine de Jouvence, sont les plus belles, presque transparentes, et croquantes comme des sablés bretons – le temps y est évidemment pour quelque chose -, il ne me déplairait pas de tenir aujourd’hui un de ces biscuits dans ma poche.

Santa Maria Vergine I

Palerme / 15 heures 

Les murs de la cour, qu’on aperçoit de l’extérieur, sont décorés de bris de carreaux colorés ; la maison est au bord de la mer, une espèce de bungalow à mi-chemin d’un mobil home et d’un cabanon de pêcheurs qui se serait étendu de génération en génération. Le propriétaire m’invite à faire des photos de l’intérieur : c’est l’œuvre de l’un de ses dix frères, mort aujourd’hui. Ils sont tous nés là, à Santa Maria Vergine, se sont expatriés pour gagner leur vie avant de revenir finir leurs jours dans l’une ou l’autre des nombreuses dépendances de ce labyrinthe familial.
Entre son départ et son retour de l’étranger, les autorités palermitaines ont défiguré le paysage, l’homme n’a pas de mots assez durs pour maudire ceux qui étaient alors aux affaires, qui se sont débarrassés ici, chez lui, des restes de la guerre et des matériaux de creuse qui ont permis aux promoteurs d’élever des palais et des HLM.
C’était le plus bel endroit du monde, l’ancien marin à la retraite en donne pour preuves les ans qu’il a passés sur les océans et qui n’ont pas démenti ses certitudes : rien vu de pareil, nulle part.
Je confirme les dégâts, la guerre n’a pas cessé au pied du Monte Pellegrino, entre Mondello et Santa Maria Vergine, du béton à perte de vue, des fers rouillés, des portails renversés, des fils de fer barbelés, des treillis, des chiens, des affaissements de terrain, des maisons vides.
Rien n’empêche cependant les orangers de pousser et les citrons de mûrir. Quant à la mer, elle fait comme si rien ne s’était passé.

San Giovanni degli Eremiti

Palerme / 13 heures

Les aventures de Pierre et de Paul sur les murs de la Chapelle palatine, refaite à neuf après le tremblement de terre de 2002, attirent du monde. On n’aurait pas manqué, à l’époque de Roger II de Sicile ou de Frédéric de Hohenstaufen, de réactualiser le programme iconographique en mentionnant au moins le rôle du mécène allemand qui a mis la thune pour restaurer cet ensemble et en plaçant discrètement, ici ou là, les vis et les boulons qui ont fait sa fortune.
Ne nous plaignons pas ! C’est ce même culte de l’œuvre définitive, ou d’origine, qui a permis au cloître de San Giovanni degli Eremiti de vivre à l’écart des soubresauts de l’histoire, dans l’ombre d’un jardin luxuriant, et de m’inviter à me caler entre deux colonnes et à lézarder aux côtés de deux néfliers.

Cathédrale de Cefalù

Cefalù / 15 heures

Il y a, à Bagheria, d’innombrables réservoirs d’eau de pluie et quelques-uns des reliquats de l’aventure industrielle, des résidences et des maisons en ruine, des rues vides, du linge qui sèche aux balcons, quelques ceps de vigne, une décharge à ciel ouvert. Et au-delà la mer.
Il y a, à Altavilla, quantité d’immeubles à vendre, des serres en lambeaux, des landes, des terrasses, des glycines, des sens interdits, des drapeaux tibétains. Et plus loin la mer.
A Trabia il y a des grues, des HLM, Esso, des môles, des petites fleurs rouges dont je ne connais pas le nom, des terrains vagues, des impasses, des feux de signalisation, des palmiers et des roselières. Et encore la mer.
Il y a des rangées de villas à Termini, des volets fermés, des stores baissés et du linge, des panneaux solaires et des haies, des vergers oubliés, des sens uniques, des pigeons ramiers, Iveco, les eaux du San Leonardo, une station électrique. Et la mer, toujours la mer.
J’ai vu quelques hirondelles sur le terminal pétrolier de Fiumetorto, des interdictions de stationner, des genêts et des coquelicots, le Torto, des citronniers et des liserons, des antennes de télévision, des eaux usées qui coulent vers la mer.
Il y a, à Campofelice, des orangers et des oliviers, des friches, des parkings, le torrent de Rocella, des maisons bourgeoises, des cactus, des eaux mortes, des portails, des serrures.
Entre Lascari et Cefalù, l’architecture et l’aménagement du territoire demeurent sommaires, il y a pourtant des pins, des courts de tennis envahis par la mauvaise herbe, des treillis, des taillis, des limitations de vitesse, plus loin quelques souvenirs normands, byzantins, arabes, la ville vendue aux marchands et des gamins qui se baignent.
On a retrouvé la semaine dernière des pierres du Pantocrator, de la Vierge et des apôtres au pied de la mosaïque de l’abside de la cathédrale. Des ouvriers montent aujourd’hui, avec baudriers et mousquetons, des échafaudages jusqu’au ciel, c’est un manque à gagner. Le marguiller m’annonce que, fort heureusement, peu de mariages ont été agendés. Dieu me regarde une dernière fois, avec une intensité que les circonstances pourraient justifier, avant que les rideaux ne tombent sur les soins intensifs et continus que les spécialistes vont lui dispenser pendant la semaine pascale, ce n’était pas prévu.

 

 

Capo

Palerme / 12 heures

Ce qui m’a décidé à entrer en fin d’après-midi dans l’oratoire du Rosaire de Saint-Dominique, ce ne sont pas tant la ribambelle d’angelots et les seize statues vertueuses, en stuc, réalisés par Giacomo Serpotta, que la grande peinture attribuée à Van Dyck, que les auteurs de mon guide annoncent ainsi : Notez un exceptionnel Van Dyck, dans lequel la Vierge se bouche le nez, importunée par les effluves nauséabondes de la peste de 1624.
En réalité seul un angelot se bouche le nez au premier plan, avec à ses pieds un crâne, des roses que sainte Rosalie touchent du bout des doigts, Olive, Agathe, Christine et Nymphe qui entourent saint Dominique recevant des mains de la Vierge le rosaire.
Était-ce manœuvre pour attirer le naïf que je suis et que le mauvais goût ne rebute pas, ou légèreté des rédacteurs tout prêts à assurer, comme on a l’habitude désormais de le faire, qu’il aurait pu en aller ainsi, que Van Dyck n’aurait pas manqué, si on le lui avait demandé, de peindre le dégoût sur le visage de la Vierge avec le talent qu’on lui connaît.

Z.I. La Pussaz

Bressonnaz / 12 heures

Rétrobus est une association qui s’est proposé en 2001 de sauvegarder le matériel roulant historique de Lausanne et de ses environs. Leurs membres se sont donné la tâche de le rénover et d’exploiter quelques-uns des véhicules qui leur ont été – et leur seront – confiés.
En 2006, cette association s’intéresse à une halle de plus de 1300 mètres² à Moudon et cherche les 700 000 francs demandés. Le syndic de l’époque se réjouit de cette initiative : Le projet de ce dépôt-musée est original. Il pourrait vite devenir une curiosité intéressante pour Moudon. En 2007 la moitié de la somme est collectée ; en 2008, ces passionnés de trolleybus et d’autobus sont autorisés à occuper cet ancien hangar de l’armée suisse.
C’est en 2010 que l’association accueille la dernière voiture de la Ficelle – qui a circulé jusqu’en 2006 entre Ouchy et le centre-ville. Annoncée en 2008 dans le Vercors, à Saint-Cergue en 2009, puis à Châtillens dans la Broye, cette voiture doit devenir une des attractions touristiques de la la région de MoudonNous la conservons, continue le président de l’association, comme une pièce de musée que le public pourra visiter. Elle sera remise en état et retrouvera ses anciennes couleurs, bleu ciel et gris.
C’est elle que je cherche ce matin, j’aperçois finalement le président et le vice-président de l’association, entre deux épaves ; notre entrevue sera de courte durée, ils m’invitent à faire ma demande par écrit. Je rentre un peu désappointé.
Surprise au Riau : une hirondelle se tient immobile sur le fil du téléphone, une seconde virevolte autour du sapin de chez Maurice.