Chemin des Neuf-Fontaines

Mont-sur-Lausanne / 12 heures

On se prend à regretter dans nos campagnes et nos villes – à tort je le confesse – les fresques des peintres médiévaux et la crédulité des fidèles. Elles avaient l’immense mérite de mettre à la disposition de chacun, dans nos églises et nos cathédrales, des représentations susceptibles de faire le départ entre les enfers et le paradis, le bien et le mal, les vices et les vertus. Difficile aujourd’hui de ne pas confondre les sourires des monstres et les grimaces des anges sur les plateaux de nos télévisions.

Bibliothèque

Riau Graubon / 17 heures

La maison de la vieille (un logement, un jardin, une grange et une écurie en 1856) disparaît de la carte Siegfried entre 1873 et 1891. Du chemin qui y conduisait ne subsiste qu’un moignon d’où naît un curieux tracé à travers le pré.
Le réseau des voies de communication – qui s’est fortement densifié jusqu’en 1950 – se simplifie dans la seconde moitié du XXème siècle ; une construction mentionnée en 1950 disparaît des cartes en 1997. Ne reste aujourd’hui qu’un nom.


Carte Siegfried | 1873


Carte Siegfried | 1891


Carte Siegfried | 1909


Carte Siegfried | 1945


Carte nationale de la Suisse | 1974


Carte nationale de la Suisse | 1986


Carte nationale de la Suisse | 1997


Carte nationale de la Suisse | 2011

Réservoir de la Montagne du Château

Lausanne / 17 heures

Prêts à tout pour être aimés : sourires mielleux, regards indulgents, poignées de main ; propagateurs de rumeurs aussi, entremetteurs, couleuvres, confiseurs. Pas de place pour le doute chez ces rois de la quincaillerie, assez habiles pour s’autoriser ce qu’ils interdisent, mais obligés à tout instant de recourir au fond de teint pour sauver la face.

L’étang

Riau Graubon / 12 heures

Beaucoup de gens de ma génération ont jeté la boîte à trésors de leur enfance au prétexte qu’elle pèserait trop lourd lorsque viendrait le Grand Soir. Ce geste un peu fou – de couper les ponts et jeter par-dessus bord le gros de ce qui nous a fait – aura eu le mérite, le moment venu, de nous obliger à recueillir avec le plus grand soin ce qu’on avait laissé échapper sans le vouloir : un matin gris, un parfum de cannelle, une petite luge, ce qui reste lorsqu’on n’a plus rien. On s’avise alors que le jour ne se lève qu’avec le jour qui se couche ; certains bonheurs tiennent tout entier, en hiver, en la résurrection du printemps. Tout ne serait donc pas perdu, il serait temps encore de rassembler ces minutes égarées qui sont parvenues jusqu’à nous.
Voilà ce à quoi m’ont fait penser les Wildblumen de Monika Langhans, lues ce matin avant d’aller me promener du côté des Censières. Un petit livre dans lequel l’auteur se promène dans le Jorat une valise à la main, entre bois et clairières, fleurs et poèmes. On se souvient avec elle de ce qui n’est plus : cultes, pintes, épiceries, jardinets, dentelles, soie et taffetas – mais aussi peines et fléau. Et on se réjouit de ce qui demeure : le cerisier en fleurs dans le miroir de la fontaine, les nuages dans celui d’une flaque, les balsamines et les petits fruits, le noyer dans le pré. On y respire, le long de poèmes à pente douce, l’odeur du foin, de la terre et des sous-bois, on y goûte la simplicité des jours aigres-doux.

La Gare

Châtillens / 16 heures

Au premier rayon de soleil les fourmis font battre le cœur de leur dôme, le rouge-gorge bombe le torse, les petites tortues battent des ailes et sautent du blanc des anémones au jaune des tussilages, du rouge des bruyères au bleu des scilles. Les locataires descendent au lac, les propriétaires mettent de l’ordre dans le garage, sortent le banc dans le jardin. On a fait réviser la tondeuse et on brûle les branches mortes. Les voisins ouvrent leur cabanon, les argonautes  préparent leur vaisseau, Perceval et Gauvain discutent du Graal autour de la table ronde. Chacun s’affaire, sort du fond des armoires des cartons pleins de cartes, de guides et de projets. Au diable l’hiver, et pour toujours.
Un ami me confie qu’il met la dernière touche à la réalisation d’un vieux rêve, celui de rejoindre Compostelle avec sa belle. J’ai hésité à lui dire : « Et le retour ? » Je me suis tu.
Les marcheurs au long cours devraient pourtant savoir, avant d’entamer leur long périple, qu’ils ne récolteront que la moitié des bénéfices promis s’ils s’arrêtent à Compostelle. L’autre moitié se gagne au retour : « Les pèlerins médiévaux nous l’ont appris, aller à Compostelle ce n’est rien ; mais en revenir à pied, par le même chemin ou un autre, c’est une autre paire de manches. »

Triage

Riau Graubon / 8 heures

Il n’est guère raisonnable de se pencher sur la manière dont le jour s’accommode de la nuit, dont ce qui est dit croise l’ombre de ce qui est, de faire sauter la digue qui les tient éloignés et d’approcher dans la grande quincaillerie le point où ils se croisent et font du bruit. Ou de s’aventurer dans l’écriture, là où la langue anéantit ce dont elle aurait voulu garder la trace.
Occasion inouïe et tragique pourtant, celle de pouvoir donner naissance à des récits et des mondes, de voir chacun d’eux se lever et se coucher dans la nasse de l’autre, nous obligeant à claudiquer et à passer de l’autre côté du rideau : deux fois comblés, deux fois orphelins.

Manloud

Le Mont-sur-Lausanne / 11 heures

Rabattre – ou plier – les images cristallisées du passé sur l’avenir en les verbalisant, les faire correspondre autant que faire se peut. On appelle présent le frémissement né de leur inadéquation, histoire la succession des efforts déployés pour en réduire les effets.
Ça se discute évidemment.

Plate-bande

Riau Graubon / 14 heures

Confiant et patient à certaines heures, acquis à l’idée que l’événement attendu surviendra tôt ou tard, impatient et sur le qui-vive à d’autres, persuadé que les cartes sont périodiquement rebattues et que ce qui semblait assuré pourrait ne pas avoir lieu, ou présenter un visage si peu avenant qu’il devient préférable de le rejoindre sur le champ, avant la bifurcation qui menace de le dénaturer, ou de nous en éloigner à tout jamais.

Mussilly

Riau Graubon / 17 heures

Un élève vient me saluer ce matin avec un large sourire ; il m’informe avant d’entrer en classe qu’il a tenu dans ses mains, dimanche passé, un magazine dans lequel il a découvert un texte que j’ai signé. Il me le signale avec le ton de celui qui souhaite communiquer une bonne nouvelle à la seule personne qui l’ignorerait encore ; il me confie enfin l’avoir lu. Je m’en réjouis et lui demande, pour éviter tout malentendu, s’il se souvient de son titre ; il hésite quelques secondes avant de répondre : Vivre et mourir sans fin.
Cette approximation me séduit et je prends conscience que la proposition du gamin aurait pu, avec quelques aménagements, remplacer avantageusement le titre qui m’a alors semblé s’imposer : Vivre et mourir vivants. A la réflexion pas exactement, ou mieux : ce titre alternatif constitue en effet une invitation à écrire un texte qui reprendrait et prolongerait, en la bonifiant, la teneur de celui que j’ai commis.

Col de Jaman

Caux / 15 heures

Si l’inconnu rencontré cet après-midi sous la Dent de Jaman disait aimer les cols et les gorges, s’il admettait que l’homme ait pu lancer des ponts par-dessus les vallées et les rivières, il se disait révolté à l’idée qu’on ait pu détourner ces dernières de leur cours, ou pire, qu’on ait pu leur couper l’herbe sous les pieds en creusant galeries et tunnels sous leur lit.

Chemin des Censières

Lausanne  / 14 heures

C’est un chemin bétonné en haut d’une terre d’un seul tenant qui déroule son vert, tendre encore, en pente douce jusqu’à la rivière. La forêt s’accroche sur l’autre rive et remonte d’un trait, avant de baisser la tête et de la glisser sous le ciel bleu, rien ne l’arrête. On imagine plus loin d’autres terres, d’autres déserts.
Plus trace de neige dans le pré, mais dans les fonds les dépouilles laissées il y a quelques semaines par les bûcherons. Ruines, chantiers, c’est là qu’on habite, ni tout à fait hier, pas encore demain.
La vieille avance à petits pas lents, une noix dans le creux de la main, tête baissée, les yeux fixés sur le chemin ; elle ralentit de temps en temps, lève la tête, la tourne là où la forêt s’allonge entre ciel et terre, puis revient parmi nous. L’un ne va pas sans l’autre, ce qui nous reste se confond avec ce que l’on quitte.
Un sentier prolonge le chemin à l’entrée du bois ; dedans ombres et lumière brodent des dentelles auxquelles s’accrochent de vieux chardons. Les oiseaux tiennent la baraque, les plus curieux campent aux fourches des feuillus, les craintifs se cachent derrière des rideaux d’épines. La rosée goutte le long des rameaux, perles de verre suspendues aux bourgeons. Un rouge-gorge, un peu téméraire, vient aux nouvelles, la vieille est assise sur l’un des bancs du refuge, là où le soleil a pris ses quartiers. La terre fume.

Bois Vuacoz

Montpreveyres / 9 heures

Le jour se lève lorsqu’elle fait son apparition dans la cuisine, par la porte qui communique avec la chambre. Il est sept heures, tout indique qu’elle est debout depuis longtemps déjà, mais rien ne permet d’en savoir plus ; elle tire la porte derrière elle, pose en passant le dos de sa main droite sur le radiateur, puis se tourne du côté du poêle dans lequel elle glisse un morceau de bois.
La fenêtre est entrouverte, les rideaux tirés, on entend les moineaux dans la haie, une mésange s’accroche à la mangeoire suspendue au lilas, les arbres sont nus encore. On entend à peine la fontaine.
La bouilloire siffle, il y a du désordre sur la table qu’entourent quatre chaises au placet brodé, mais aussi une pile de journaux, de la publicité mêlée à un courrier plus sérieux. Elle est assise au bout de la table, regarde par la fenêtre, un rayon de soleil claire ses mains qui tiennent un bol de thé ; à l’autre bout une petite radio, un journaliste demande à son invité de commenter les actualités, elle écoute distraitement, le froissement des pages du journal repousse l’entretien au second plan. Elle tend le bras et interrompt l’émission.
On entend alors dans la cuisine ce qu’on entend lorsqu’on est seul, des bruits, ceux du dedans et ceux de dehors, qui inquiètent un peu, parce que c’est aussi ceux que d’autres entendraient s’ils avaient été à sa place. Aucun vivant n’en doute, la solitude rassemble.

Montenailles

Le Mont-sur-Lausanne / 11 heures

Le sentier déroulait ses lacets jusqu’au col de Matze avant d’allonger son pas à flanc de coteau jusqu’à Van d’en Haut. C’était il y a quinze jours, le soleil avait terminé le travail entamé par le foehn et le froid avait consolidé la couche de fond ; ne restaient que les os des anciennes coulées venues mourir dans le lit de la Salanfe : pas de quoi s’inquiéter. La neige qui recouvrait encore les pâturages semblait indiquer la présence d’un lac qu’aurait bordé au nord un collier de chalets colorés. Il faisait un temps de conte de fées, la prudence voulait pourtant qu’on s’arrête sur les bas de Van d’en Haut.
On pensait alors que l’hiver avait tiré ses dernières cartouches, c’était sans compter avec les us et coutumes des fins de saison : il est en effet tombé deux mètres de neige la semaine passée, plus d’un mardi soir, si bien qu’une avalanche, une avalanche énorme est descendue mercredi des Perrons, sur un large front, et a emporté une quinzaine de chalets sur les hauts de Van d’en Haut ; on n’avait pas vu ça depuis 200 ans.
Les chalets étaient fort heureusement vides ; l’un d’eux, en miettes, fait voir aujourd’hui ses entrailles, lambourdes et lambris en mikado ; les autres, un peu manchots, ont de la neige plein la bouche et les yeux rouges ; penauds dans leur trou ils attendent le printemps.
De mon côté je me félicite de m’être approché en deux fois – par voie de presse d’abord, en réalité ensuite – de l’un de ces événements qui ont la mystérieuse vertu de nous en priver un jour d’un coup, définitivement.

Carrefour

Riau Graubon / 17 heures

On voudrait parfois qu’il s’épuise, tarisse, disparaisse ; qu’il renonce à ses grimaces, à ses sourires, à ses poisons. On voudrait qu’il se prenne dans les mailles du filet qu’il ravaude et se noie, on voudrait entendre ce qui revient lorsqu’il se tait, le vent, les moineaux, le lilas. On voudrait faire la peau à ce charivari, à ce charivari d’opinions et de jugements, à ce poudingue de croyances et de convictions, ce fatras de points de vue et de sentiments.
Vite ailleurs, oh pas loin et jeûner ; affamer ces démons qui m’ont nourri et m’épuisent, m’étouffent comme le lierre.

L’entente


19 novembre 2016

Mais je me souviens encore que pour le sujet, précisément, Juvigné a fait cette boutade : « Le Saint-Esprit, c’est sans doute l’être supérieur qui naît de l’entente entre le Père et le fils. »
Jean-Loup Trassard, L’amitié des abeilles

En marchant devant et en donnant à voir au gamin qui le suit une manière toute à lui d’avancer dans la montagne, de la raconter et de la dessiner, de rythmer son pas, de prolonger ou d’abréger les silences, d’avoir faim, d’avoir peur, d’avoir soif, le père livre au fils, qu’il le veuille ou non, son interprétation des vices et des vertus. C’est en l’invitant à son tour, plus tard, à l’accompagner sur l’autre versant que le môme reconnaît ce qu’il doit à son père, en lui tournant le dos et en donnant à voir à celui qui le suit désormais ce qu’il est devenu.
C’est ainsi que le fils reconnaît sa dette, avance au pas de charge, s’enfonce dans le paysage, allonge ou réduit son pas, balance ses longs bras, montre du doigt un autre visage de la montagne d’autrefois. Et si le père reconnaît un rire, une dégaine, un air de famille, il s’étonne de ce qui s’échappe en avant du fils, que celui-ci voit à travers les lentilles qu’il a polies en secret. Il y aurait donc d’autres manières de considérer et d’empoigner le monde, voilà ce que le père reçoit en retour, à son tour de reconnaître sa dette.
Tous deux ont ainsi pris place dans la lignée, donataires et donateurs, tous deux ont reconnu la filiation ; ils vont pouvoir désormais aller côte à côte ; le flambeau a passé dans les mains du second sans quitter celles du premier, quelque chose a repris ses droits sur le chemin qu’ils suivent à la queue leu leu, rien ne leur appartient plus, ni les montagnes, ni le ciel ni la mer ; ni le père au fils, ni le fils au père : ils sont quittes. Quelque chose s’ouvre en tiers qu’ils aperçoivent par l’une des fentes du jour.

Orphelin, père de trois, mère de quatre ou sans enfant, nous sommes tous amenés un jour à occuper cette place creusée par ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous suivront ; c’est ainsi que nous entrons dans la danse des générations, chargés de recueillir ce qui nous est confié, ce rien qui ne cesse de nous échapper et que nous avons à relancer.
Les successions ne sont toutefois pas sans danger, on le sait ; les chicanes menacent, le mimétisme guette. Aussi bien dans le monde agricole et les milieux industriels que chez les artistes et les va-nu-pieds ; on se souvient du jour où Giovanni Pisano, sculptant au XIIIème siècle dans l’ombre de son père Nicola, inscrivit son prénom dans le marbre de la Fontana Maggiore de Perugia, indiquant par là que le motif qui le surmontait n’était pas de la main de Nicola mais de la sienne.
A cet égard, ce que le père et le fils présentent à la villa Moyard est exemplaire. Car s’ils donnent à voir des objets qui coexistent sans se faire de l’ombre et qui, à l’évidence, procèdent d’intentions différentes, ils ne s’excluent pas non plus. Il se pourrait même que les manières du père et du fils se fassent écho et que, renvoyant l’une à l’autre, elles se succèdent.

Il faut être seul pour entendre les voix qui nous parviennent et les traduire dans sa propre langue ; on ne peut concevoir qu’en silence, loin des balises, caché ou dans la nuit, en retrait, derrière les frondaisons où mûrissent et se détachent les fruits.
Il suffit d’entrer un instant dans leur atelier respectif pour identifier ce qui les distingue. Leurs cuisines n’ont en effet pas la même allure, ni leurs outils ni leurs batteries : le père use du four, du feu, fait mijoter des liquides et apprivoise le visqueux ;  le fils taille, scie, visse, cloue, un établi suffit. Le premier a joué, gamin, au Petit Chimiste, il rassemble les ingrédients, y met le feu, mélange, chauffe, presse, distille ou réduit ; le second a joué au Meccano, il liste, sépare, extrait, articule. L’un prépare ses mixtures en secret, l’autre déplie ses dispositifs en plein air.

On connaît bien le travail du père qui, depuis plus de trente ans, déroule comme une loupe de cerisier ou d’érable ce rien qui tremble lorsqu’on le noie dans un lac de cire, respire lorsqu’on le recouvre d’un suaire, parle lorsqu’on le dissimule derrière une pluie d’encres, remue lorsqu’on le laisse agir sur un oculus de verre. Quelques élus l’ont vu faire, le père a les gestes du sorcier. Et l’incrédule que je suis, guignant par la porte entrouverte, assiste à la naissance d’un ver luisant ou d’une voie lactée serrés dans leur mandorle.
On n’en saura pas plus, l’énigme se referme, arrêtée par un filet d’ombre, sans serrure ni clef. A notre tour de nous pencher, yeux fermés, sur ces objets qu’on voudrait caresser : sein, cire ou laque, résine, mousse ou peau, fermes comme du marbre, fragiles comme de la porcelaine.

Ce sera au fils, sans trahir le père, de soulever les rideaux derrière lesquels se font et se défont nos vies, de s’aventurer sur les chantiers et dans les ruines où nous passons le plus clair de notre temps, de se risquer dans les coulisses de nos théâtres.
Le fils photographie ces mondes oubliés qu’il croise lors de ses promenades, qu’on préfère cacher derrière une palissade ou qu’on balaie d’un revers de main. Et s’il les photographie, c’est parce que, noyé dans leur grisaille, quelque chose semble lui faire signe, une couleur, une ondulation à laquelle il s’attache, une fragilité, un souvenir. C’est à cet élément – ou ce complexe d’éléments – sur le point de disparaître d’avoir été trop vu que le fils octroie une chance, en le retirant de la gangue qui l’étouffait et dans laquelle il se repliait ; il lui offre, en le dépliant et en le réarticulant morceau par morceau, une envergure et une profondeur auxquelles on ne songeait pas : tumulus, poteaux d’angle, barrières, chevilles, clés de voûte, couvertures, sous-couvertures, chausse-trappes, qui témoignent de nos équilibres précaires, de nos montages de fortune, des improbables raccords et des mauvais plis.

L’étonnement glisse alors, par un chemin inverse de celui du père, du précieux au dérisoire, et le secret qui s’était retiré rebondit à l’extérieur, et c’est toute la beauté triviale et bonne à jeter qui se déploie, relançant plus loin la possibilité même de nos miraculeux assemblages.
Si donc la beauté qui nous tient en vie n’a pas quitté l’avant-scène de nos théâtres et les cimaises de nos musées, elle colonise aujourd’hui les friches, les coulisses, les banlieues, rappelant que la poésie n’est pas dans le poème. Nous avons à nous étonner de tout, à nous étonner de rien, autant des grains de sable qui se déposent au fond de la mer que des bulles d’air qui montent vers le ciel.

Ainsi, dans cette singulière partition que nous offrent le père et son fils, chacune des voix précède l’autre ou la suit, lui donne sens et volume, force et singularité ; elles reconnaissent à leur manière que nos vies oscillent, laissant les choses tantôt se refermer sur elles-mêmes en se détournant de ce qui les entoure, tantôt se déployer comme des fleurs.
Ne sont jamais aussi proches l’un de l’autre – éloignés aussi – qu’un père et un fils marchant à la queue leu leu sur un sentier de montagne ; ils se succèdent en une boucle étrange, l’un se frotte les mains et prend les devants, l’autre lève les bras et s’attarde. Tous les deux creusent, fouillent et bêchent : un trésor est caché dedans.

La Mellette

Montpreveyres / 18 heures

Pincée sur un fil, la vérité remue aux quatre vents, se plie et se déplie mot à mot, il neige. On sait dire aujourd’hui l’invisible, montrer l’indicible – l’infiniment petit et l’infiniment grand –, quelque chose pourtant branle au manche.
On s’était crus à l’abri des coups de ciseaux ; et voilà que la vérité, celle des livres que tout le monde lit se défait comme un nuage ; l’autre, celle qu’on avait sous les yeux et sur laquelle on s’accordait recule dans sa nuit. Elles nous laissent orphelins, avec cette part qui précède tout calcul et nous oblige, désorientés, à consentir avant même d’ouvrir les yeux. Mot à mot, lorsqu’il neige ou lorsqu’il pleut.
Ce sont les traces de cette évidence qui animent le visage de ceux qui ne renoncent pas, bien décidés à ne pas s’acharner contre l’inévitable et à s’attaquer à l’inacceptable qu’ils avaient longtemps cru pouvoir éradiquer comme une épine. Par la bande pour ne pas y succomber.