Mai 2020


Lettre à Anna dans La Liberté du jour

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Faux ébénier, qui ne s’en formalise pas, et piquets d’acacia, faux-acacia

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Broye et Préalpes / 20 heures 20

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Ligne de printemps

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Après la pluie


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Tire d’aile


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L’étang


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La Corbassière, entre Orsoud et la Moille-aux-Frênes


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Préparation de saison


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Caux depuis Hermenches


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Travail en cours : autour du Réveil, de la Drôme, d’André du Bouchet et du 21 avril 2001 à Truinas


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Avril 2020

Les pâturages que Rambert avait sous les yeux, et auxquels j’avais rêvé, avaient disparu ; et le lac qui les avait remplacés, Rambert y avait rêvé. Comme si l’un et l’autre souhaitions voir autre chose que ce que nous avions sous les yeux, ou plutôt la chose et ce qu’elle n’était plus, son apparition et sa disparition. Comme si l’image fixe était toujours un mouvement, une provenance et une destination.
Emile Javelle évoquera quelques années plus tard, venant du col des Paresseux, le bassin pierreux d’un lac à moitié desséché, une vaste et splendide arène, unie comme l’onde d’un lac dans les plus beaux jours, couverte de la plus tendre verdure et des plantes alpines les plus délicates, arrosée des plus séduisants ruisseaux. 

Tapis de chiffons 102 
Ni sage, ni dupe, un peu moineau
Une peinture et un vers sur un sachet de thé à assembler puis relier. Merci à Cécile A Holdban pour l’invitation.


28 avril : Le tapis s’agrandit, mais n’est pas encore fini. Il mesure pour l’instant environ 1m30 /1m50
Grand merci à toutes les voix de ce choeur de poètes d’ouvrir les fenêtres…
Cécile A Holdban


terre
eau
pollen



On sonne ce matin au Riau, Papa ! c’est la gendarmerie.

– Monsieur Prod’hom ? Quelqu’un a aperçu votre voiture parquée sur la route de l’’Ancien Stand, en lisière de forêt, après les Biolles. Il l’a revue ce matin, même place. Alors il nous a téléphoné, il a reconnu votre véhicule et s’est inquiété, peut-être aviez-vous fait un malaise dans les bois. On est venu vérifier.

– Réconfortez-le, tout va bien. Je suis descendu hier à la déchèterie, en fin de matinée, j’ai laissé ma voiture en bordure de route et suis rentré à pied. Comme il s’est mis à pleuvoir, j’ai décidé que je redescendrais aujourd’hui la chercher. Réconfortez-le, tout va bien.

 

 

– Tes lectures ? 
– Oui !
– Tout va bien ?
– Oui, je crois.

Pra Massin
Avec François Rossel | Juillet 1982 | Cévennes



De retour au Riau

Deux clairières, une haie, c’est assez

Plan / Élargir les seuils / 4.2.2 et 4.3

Un séjour à Hauterive

Cher Pierre,

Merci pour ton mot. il est au diapason de ce que je vis ici. Quant à la poule et à son couteau, pareil, je n’ai jamais fait mieux. Mais j’ai une tête de mule, te renvoie le lien. Il te suffira de cliquer là-dessous, là où c’est rouge.


DéCAMERA, c’est des écrivaines et des écrivains qui racontent chaque jour une histoire de leur crû, une histoire de leur choix, depuis leur chambre, pour tenir le coup tant que la pandémie durera. Un podcast low-fi de récits reliés, en souvenir du Décaméron. Un séjour à Hauterive constitue le 34e récit de cette belle aventure.

Mais. c’est aussi un supplément à NOVEMBRE ; il aurait pu prendre place au milieu du chapitre VIII. C’est le récit d’un confinement, dont le narrateur prend connaissance, sur son iPhone, en remontant le canal de Hagneck.

J’ai pensé à toi il y a quelques jours : le retour des hirondelles et, il y a quelques semaines, les jonquilles. On se sera vu sans se voir, comme la vie est curieuse. Je connais ta voix, voici la mienne.

Amitié encore, en ces temps à la fois bousculés et suspendus.
Jean

PS
Ici, c’est aussi la reverdie.

Gif-sur-Yvette | le dimanche 19 avril 2020

Cher Jean,
 

Pareil à la poule légendaire devant le couteau proverbial, je n’ai pas été fichu d’ouvrir TON envoi – on se tutoie depuis le début et on ne va pas commencer à se voussoyer. Mais j’ai pu prendre connaissance de  ton sentiment face à la crise dans ton envoi à J.-C. B. C’est, je suppose, celui de tous les hommes que nous sommes, confrontés à un événement sans exemple ni précédent et se sentant exister à proportion même de ce que leur existence est soudain et pour la première fois  menacée. Le printemps est revenu, le soleil brille depuis la mi-mars et la mort  se tient depuis lors à notre porte. L’ennemi est là, partout, invisible et non plus, comme auparavant, massé sur la frontière. De lourdes pertes humaines mais pas de destructions matérielles,  de flammes, de fumée, de fracas. A l’inverse, un monde purgé de ses bruits,  du dioxyde de carbone, les rues désertes, les trains arrêtés, plus de bagnoles, les avions cloués au sol. J’ai noté, comme tu l’as fait, l’émergence, si l’on peut dire, du silence, enrichi de chants d’oiseaux, des voix humaines qui résonnent, dans les jardins, où l’on s’active, faute de mieux, grâce au beau temps.

Nous étions pour regagner notre rustique berceau lorsque le confinement est entré en vigueur. On a tout ce qu’il faut, dans la grande banlieue, des livres, un crayon, du papier mais c’est la cervelle, aplatie par six mois de labeur roturier, qui ne suit plus. On ne sait quand ni comment la crise finira. Il faudrait un remède, un vaccin et on n’annonce rien de tel.  Si le mal se montre miséricordieux, c’est en ce qu’il semble épargner le jeune âge et montrer une évidente prédilection pour les gens du mien. Mais, comme Neruda, « j’avoue que j’ai vécu ».

La reverdie à la fenêtre du bureau et la curieuse écriture cursive dissimulée sous le carrelage mural de la station du RER, qui se déglingue.

Prudence et amitié.
Pierre

Mars 2020

Dorigny


Daniel Koch à Lima
Lorsqu’elle s’invite dans les collectifs et qu’elle les fait trembler, lorsque les institutions chargées de protéger nos vies ne répondent plus aux appels au secours, la mort – puisqu’il s’agit d’elle – plonge soudain notre corps dans un milieu gorgé de ce qu’on est sur le point de quitter, le déporte du côté des choses oubliées, celles qui résistent depuis la nuit des temps et nous invitent, dans la foulée, à résister nous aussi., une fois encore, au front, confinés, entourés, délaissés.





Paully


Moille joratoise


Gasse de l’ancien lit du Lignon

Février 2020

… mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel, jusqu’à Feurs, où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan.
Journées portes ouvertes
cendres et pâquerettes 
confiance en l’avenir
Détail
Ici s’étend, parfois, jusque là-bas.
Décroissance 
Il y a en Valais, écrit Saint-Preux à Julie, des mines d’or que les habitants se sont interdits d’exploiter ; elles leur auraient amené, assure-t-il, misère et pauvreté. 
Il conviendrait de suivre aujourd’hui cet exemple : dans le domaine de l’énergie bien sûr, de la chimie et de la biologie évidemment ; mais aussi, je crois, dans le champ littéraire. Les écrivains sauront-ils laisser reposer certains de leurs indubitables trésors ?
Il y a des morts inutiles, me dit Jean Rémi, des morts dont on pourrait facilement se passer. Ainsi Marcelin ce matin, tout le monde l’avait en effet depuis longtemps oublié.

Imprudents !
(3 février 2020)

Décembre 2019

Et au printemps :
« Et, dessous, la vie reprenait et la vie continuait, avec ces toits posés non loin les uns des autres comme des petits livres sur un tapis vert, tous ces toits reliés en gris ; avec deux ou trois petits ruisseaux qui brillaient par place comme quand on lève un sabre ; avec des points ronds et des points ovales qui bougeaient un peu partout, les points ronds étaent les hommes, les points ovales étant les vaches. »

(Ramuz, Derborence)



La maison des bois de Maurice Pialat : une merveille !
Eau sur asphalte

Le père…

… et le fils


« Je crois pouvoir dire que tout ce qui existe dans le monde y coexiste comme dans un livre, comme dans un nom, mais aussi certainement comme dans bien d’autres choses. »

Printemps

« … mais entier dans la parole,
j’ai aussi été proche du dehors, un instant. »

Ici et là en un

Serrer les coudes

Brouillon
« La barre fixe, le saut périlleux, les anneaux, le travail au sol, le trampoline, les plongeons valent pour des exercices de métaphysique expérimentale, (…) où le corps part à la recherche de son âme, où l’un et l’autre jouent, comme des amoureux, à se perdre et à se reprendre, à se quitter parfois, puis à se retrouver, dans le risque et le plaisir. »

Michel Serres, Les cinq sens, Paris : Bernard Grasset, 1985, p.27.



Moille Margot
Vivre caché | Moille Cucuz
La Corbassière, en amont de la Moille-aux-Frênes
Sous Bullet

Muriel Pic | Rügen

© Bidone 2013

En 1937, l’Allemagne nazie présente, lors de l’Exposition universelle de Paris, les plans et la maquette du camp de vacances géant que l’architecte Clemenz Klotz a conçu et qui sera réalisé sur l’île de Rügen. Inauguré avant la guerre, ce camp n’accueillera pourtant jamais les citoyens méritants du IIIe Reich. Viendra s’y entraîner la police d’un bataillon d’exterminations ; les blessés de la guerre trouveront bientôt un lit dans quelque-unes des chambres doubles de cette prison balnéaire, caserne ensuite, camp d’entraînement enfin. On projette d’y aménager aujourd’hui des hôtels de luxe. 

Muriel Pic saisit en un long poème et d’anciennes cartes postales ce qui ne passe pas dans cette histoire, résiste, affleure : les poisons fades et inodores de l’horreur qui se prépare, les fruits amers du mariage de la force et de la joie, du travail et des loisirs, les ombres noires laissées par l’encamaradement forcé des hommes. Entre la cité philosophique et la cité totalitaire, il n’y a qu’un pas, un pas encore.

Il y a pourtant en deçà et au-delà, là, rappelle Muriel Pic, l’île de Rügen de Caspar David Friedrich et, aujourd’hui encore, le secret de la mer, de l’herbe, du mouton des marais et le rythme élémentaire.

Contre le travail mort 
des appareils.
Contre les vacances mortes
du tourisme à la chaîne.
Contre l’ordre mort
des normes.
Il y a une voix
un geste
une hypothèse lyrique
– et des larmes.

Rügen, Élégies documentaire, Muriel Pic, Éditions Macula, 2016

PS
Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigent l’article 24 : Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques, les hommes auraient dû une fois encore se méfier.

On ne peut en effet s’empêcher de penser aujourd’hui que cette mesure permettait d’abord de mettre à la disposition de ceux qui n’ont jamais manqué de rien, des employés en bonne santé, pleins de de cette santé joyeuse et de ces forces vives dont ils pourraient tirer profit. Cinquante ans auront suffi pour que le monde entier souscrive à ce programme.

 

Novembre 2019

Retrouvé sous de la paperasse | 1975-1976


Premiers secours… ou kintsugi du pauvre


Atelier d’automne


Après la conquête


Catalogne


Ull, la table est mise


Andain


Andante



… je rêve que partout où fera halte un étranger, partout où naîtra un enfant, à la campagne, en ville ou dans la banlieue, il existe un « nous » qui l’accueille et l’emmène, là tout près, aux lisières ou au fond du ravin, dans le parc ou sur la place, au fond du parking ou derrière la remise. Y vivent de mystérieux locataires et de très anciens dieux…

Seeland, pays des lacs et des âmes

 
 
Les mots qui suivent ont été adressés aux membres de la première assemblée ordinaire de l’association Avenir Pays des Trois-Lacs, le 15 novembre 2019 à Ins.

 

Le canal qu’Elie Gouret rêva au milieu du XVIIe siècle devait relier le Rhône au Rhin par la cluse d’Entreroches. Il fut réalisé en partie de Cossonay à Yverdon, avec ses quais, ses entrepôts et ses treize écluses. Les barges naviguèrent, côté Rhin, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, puis le trafic diminua. 
En 1830 ne naviguaient plus que huit barques dans la Plaine de l’Orbe et le canal redevint bientôt un rêve. La route et le chemin de fer avaient gagné la partie. 
Qui tend aujourd’hui l’oreille le long de la Thièle entre Orbe et Bienne, ou le long de l’Alte Aare, entend distinctement encore l’écho des anciens passages, les embarcations chargées de vin, de sel et de grain. Les canards aussi, les oies et les aigrettes qui mêlaient le froissement de leurs ailes aux chants et aux cris des bateliers.
Ce rêve d’eau à pente nulle au milieu des marécages, je ne puis m’en défaire lorsque je songe à l’avenir du Seeland, lorsqu’un bateau glisse sur le canal de Nidau-Büren entre Port et Aegerten ; lorsque des pêcheurs, assis sur les talus de la Sauge, lancent leur hameçon dans le canal de la Broye. 
Alors oui, cette vie le long de l’eau, peuplée d’âmes et de mystères me comble, elle a un sens et mérite d’être vécue.

Le pharmacien Rudolf Schneider fit un autre rêve en 1820 à Meienried. Il lui fallut plus de trente ans avant que ses contemporains lui prêtent l’oreille, vingt encore pour que les travaux démarrent en 1868. Ils prirent le nom de Première correction des eaux du Jura et contribuèrent, par l’abaissement du niveau des trois lacs, à une amélioration sans précédent de la santé du petit peuple des agriculteurs qui vivaient à la peine dans le Grand Marais, les plaines de l’Orbe et de la Broye, dix ans de travaux de Titan pour creuser les canaux de Nidau-Büren et de Hagneck, élargir ceux de la Broye et de la Thièle. 
Le système des vases communicants que Rudolph Schneider imagina tint ses promesses ; il soulagea des milliers de familles, leur santé s’améliora, elles n’eurent plus à pleurer les récoltes si souvent inondées. Et dans les anciens marécages où l’on fauchait autrefois des foins de litière, on vit apparaître des légumes, du colza, des céréales, bientôt des betteraves.
Si cette Première correction améliora la santé des hommes et leur offrit de nouvelles terres arables, elle fut à l’origine d’un immense désastre, de la disparition d’autant de marais. Les oiseaux et les grenouilles manquèrent soudain de tout et cherchèrent asile ailleurs. 
On ne prit la mesure de l’événement que dans la seconde moitié du XXe siècle. Il fallut alors agir vite, avant que les paysans assèchent les sols, que les entrepreneurs les imperméabilisent et que le monde d’Elie Gouret disparaisse tout à fait. C’est ainsi que naquirent les réserves du Fanel, de la Grande Cariçaie et du Häftli. 
Le temps a passé, aux premières corrections du XIXe siècle ont succédé celles du XXe. On songe aujourd’hui à de nouveaux travaux ; les terres agricoles sont en effet en mauvais état ; elles manquent d’eau et les drainages glougloutent. Les citoyens exigent de nouvelles infrastructures pour leur bien-être. Quant à la biodiversité – oh le vilain mot ! – elle se réduit comme peau de chagrin. Il va falloir se concerter et prendre des mesures. 
Nous sommes beaucoup à vouloir concilier le rêve de Rudolph Schneider et celui d’Elie Gouret, disposer d’un sol, d’un lit et d’une maison étanches, mais aussi d’une barque pour nous en échapper. Comment pourrions-nous en effet vivre sans école buissonnière et sans lenteur, sans marécages, sans vanneaux huppés et oies sauvages. A quoi rêverions-nous ?

Nous, nous… mais qui est ce « nous » ? 
Longtemps il fut local : la commune, ses notables, ses bourgeois, ses résidents. Mais il s’est vidé toujours davantage de sa substance. Les habitants ont confié en effet, dès 1848, la défense de leurs intérêts à ceux qui les représentaient, à Berne et dans les chefs-lieux des cantons, mais aussi, suivant les secteurs dans lesquels ils oeuvraient, à des associations transversales – agriculture, protection de la nature et du paysage, industrie, tourisme – qui ont été amenées, chemin faisant, à s’opposer les unes aux autres lorsque leurs intérêts divergeaient.
Cette centralisation et les différentes formes de délégation, couplées à la division du travail, ont permis – il faut s’en réjouir – la mise en place et l’extension des réseaux autoroutier et ferroviaire, l’alignement des poids et mesures, la régulation des relations internationales, la solidité des digues et des voies de communication, l’établissement de normes pour la santé et le travail. Elles ont contribué à l’accroissement du confort de chacun et à une rallonge dans notre espérance de vie, mais elles ont conduit également à la réduction des initiatives et des responsabilités des individus, au sacrifice de nombreuses prérogatives des collectivités locales, qui se contentent aujourd’hui d’appliquer ce qui a été décidé en haut-lieu. Si bien que cette organisation rationnelle, efficace, centralisée, menace aujourd’hui l’existence même de ce « nous » différencié et actif.

Nous sommes beaucoup à rêver aujourd’hui que ce « nous » s’émancipe à nouveau, retrouve une âme et s’affranchisse de l’état d’infantilisation dans lequel la multiplication des lois et l’anonymat des décisions administratives l’ont plongé, que les collectivités locales reprennent la main et redeviennent les dépositaires de l’avenir des terres qu’elles auront à remettre à leurs enfants. Et c’est autour d’une table ou sous un tilleul, à Bavois et à Aarberg, à Ins et à Chiètres qu’on offrira un avenir au Seeland. Les habitants sont seuls habilités, là où ils sont, à réinitialiser les rêves, raccourcir les circuits, réanimer les lieux qu’ils habitent. Il est temps que les collectivités locales, orientées par les politiques fédérale et cantonales, soutenues par les associations, décrivent très exactement la situation dans laquelle elles vivent, identifient leurs maux, leurs bonheurs, leurs besoins ; se concertent avant de prendre en main, à des vitesses différentes, l’avenir du lieu qui leur a été confié.
Serons-nous capables d’emprunter cette voie après tant d’années d’infantilisation ? Aurons-nous assez confiance en nous-mêmes pour redevenir les acteurs d’une vie qui ne nous appartient plus tout à fait ? 

La situation de blocage dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, ici comme ailleurs, est si grave qu’elle exige qu’on remette la démocratie à l’endroit, sur ses pieds, en pariant sur la responsabilité de ceux qui auront à répondre, devant leurs enfants, de l’avenir des terres confiées.
En parant au plus pressé, c’est-à-dire en suivant les décisions prises par nos élus, instruits par les universitaires et les spécialistes des sciences de la vie et de la terre, de la biodiversité, du climat, des sols, de l’eau, des forêts. 
Mais aussi en donnant une chance à la liberté et à la lenteur que suppose toute mise en oeuvre responsable. Aucune peine, aucun effort n’a de sens si le monde qui nous entoure et la vie tremblante qui l’habite nous sont retirés : les oiseaux dans le ciel et les barques sur les canaux, la nonchalance des poules d’eau et le miroir du lac. On n’obtiendra absolument rien de durable sans lenteur, sans poésie, si l’on ne tend pas l’oreille à ce qui nous vient du fond des temps. L’avenir est à ce prix.
Aussi longtemps qu’on attendra des autres le salut, qu’on calculera notre bonheur à l’aune de celui de nos voisins ; aussi longtemps qu’on mettra au premier rang nos passions aveugles et le rêve américain, une villa sur les rive du lac, une place au port de Chevroux, des fraises en janvier et des vacances aux Maldives ; tant qu’on s’encombrera des signes de la richesse pour étouffer notre insatisfaction et notre désarroi face à la mort, nous ne ferons que différer davantage le règlement des problèmes qui grossissent chaque jour davantage et menacent l’avenir. La tâche est à la fois simple et immense. 

Le Seeland ressemblera demain à celui d’aujourd’hui. Quelque chose d’essentiel pourtant aura changé : l’avenir sera à nouveau la grande affaire. Chacun aura fait sienne cette discrétion et cette retenue auxquelles nous invite notre condition de mortel, attaché à un sol et soucieux de bien le quitter. Le temps aura pris ses aises, il y aura à nouveau du jeu entre les choses et un café dans chaque village. 
Et puis, partout où fera halte un étranger, partout où naîtra un enfant, à la campagne, dans son quartier ou au diable Vauvert, il existera un « nous » qui l’accueillera et l’emmènera, là tout près, aux lisières ou au fond du ravin, dans le parc ou derrière le battoir, là où vivent de mystérieux locataires et de très anciens dieux. 
Les hommes auront tenu leurs promesses, ils auront rendu Seeland l’âme dont ils avaient trop longtemps cru pouvoir se passer.

Octobre 2019

Lendemain de fête au Bois Vuacoz

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« … quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. »

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« … l’enfant qui se tait est mille fois plus sage que Marc-Aurèle qui parle. Et, cependant, si Marc-Aurèle n’avait pas écrit les douze livres de ses Méditations, une partie des trésors ignorés que notre enfant renferme ne serait pas le même. » (Maurice Maeterlinck)



*

*


« Un ordre jaillissant, un infini architecturé, une indubitable mesure »

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« Une poignée de poèmes et c’est tout. »
Un recueil d’entretiens qui, avec le temps, touchent toujours davantage à la simplicité. 
Le dernier – Surpris par la nuit du 20 novembre 2000 – est bouleversant. 
« La fraîcheur, c’est le langage qui ne se referme pas sur soi. »
 
*
Dernières perfusions avant la nuit

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On ne dit pas des choses pareilles, ça n’est pas convenable ; on n’évoque pas si abruptement la faim, la maladie, la mort.
Se taire plutôt – personne ne trouverait rien à redire, non ? – et penser qu’on peut ainsi sauver sa peau, seul ou collectivement.

– Quand donc serons nous grands ?
– Je ne sais pas, il y a tant de violence. Je ne vois pas la fin.

  •   

Je préfère ce grand
espace qui me donne le temps
m’accorde un sursis –
Je dispose de ce dernier instant perpétuel.
 

(André du Bouchet, 1949)

Septembre 2019

Dimanche 1 septembre 2019
Sandra me parle ce matin de l’école, de la reprise et de ses  impressions. J’en suis loin, mais je l’écoute avec plaisir ; ça me rappelle beaucoup de choses, celles qui en faisaient le charme, mais celles aussi qui obscurcissaient mon horizon. J’ai trop souvent pendant ces années cru avec bonne foi qu’il pouvait en aller autrement : il suffisait de s’en référer à l’évidence, de répondre, en usant du seul bon sens, aux difficultés qui se présentaient. Pas à pas. 
Il a plu au milieu de la nuit et le ciel est encore couvert ce matin. Lecture dans l’après-midi de l’ouverture des « Voyages en sol incertain » de Matthieu Duperrex. J’y ai entendu distinctement l’écho de ce qui s’est tu, non pas seulement dans les deltas du Mississippi ou du Rhône, mais encore au milieu du bassin versant de l’Aar, dans ce Grand Marais qui autrefois n’appartenait à personne, que j’ai traversé en 2018 et dont il ne reste que le nom.

Qu’il s’agisse des sansouïres de Camargue ou des bayous de la Louisiane, un même processus de clarification est à l’œuvre avec le concours des humains : les lignes floues de démarcation qui n’appartenaient ni au sel ni à l’eau douce, ni au sol ferme ni à l’élément liquide, ces bandes territoriales actives mais vagues, bruissant de vie derrière leurs rideaux de roselières, s’estompent et meurent. Ce que perdent les grands deltas, étrangement, c’est la plénitude vaporeuse et indécise de ce qui n’appartenait à aucune force brute, ce qu’en termes juridiques on appelle un commun « naturel ». Tel était le legs des sédiments. La moitié des zones humides du monde a ainsi disparu au cours d’un seul siècle.

Matthieu Duperrex, Voyages en sol incertain, éditions Wildproject, 2019

Dans la première partie de son récit, Matthieu Duperrex évoque quelques-unes des pertes irrémédiables qui ont eu lieu, ou se déroulent aujourd’hui, dans les deltas du Rhône et du Mississippi, nées de la rencontre aux frontières des fleuves travailleurs, des hommes et de leurs travaux ; il raconte les ruines engendrées par leur commerce, les temps longs et les temps courts, les boucles étranges qui solidarisent aujourd’hui l’extraction des sédiments et l’érosion, l’affaissement des sols et la montée des eaux. Il fait voir les équilibres soudain bousculés, le sel qui ne se mêlera plus en certains endroits à l’eau douce. Des poches souterraines se vident, des terres s’effondrent, un marais est siphonné, des cyprès sont avalés. Le chêne-président de Louisiane, planté en 1687, a survécu à la Guerre de Sécession mais pas à l’industrie pharmaceutique. Les implantations éphémères des lacustres de Beauduc ont été déclarés indésirables. L’hospitalité comme l’air se raréfie toujours davantage. Il est tard, je m’endors.

J’ai entendu pourtant la rumeur d’une plénitude vaporeuse, cet été dans les Alpes, à Salanfe et Plan Coupel, Emaney et La Vare, là où naissent – ou se relancent – des cours d’eau encore anonymes et mal coiffés.

Lundi 2 septembre 2019 

Brouillard au réveil, il a plu et le temps a fraîchi. Sandra se lève avant 6 heures, Lili que je dépose au Riau prend le bus à 8 heures 15. Je fixe le rideau à la fenêtre de la cuisine et lis la seconde partie des Voyages de Matthieu Duperrex, dans laquelle le lecteur est invité à découvrir quelques-uns de ces territoires nés aux lisières de la terre et de la mer, façonnés par les fleuves et les hommes :


Les marais de Camargue où l’on réinvente le western et où l’on invite lesSioux de Buffalo Bill à venir participer à la fête ; ces terres maigres où l’on chasse les ragondins qui accélèrent l’érosion en se nourrissant des racines du marais (sans commune mesure pourtant avec l’érosion côtière) ; les friches industrielles gorgées d’acides, de métaux lourds et d’arsenic ; les zones de confluence entre canaux, bassins et fleuves, lorsque l’eau monte et que les politiques hésitent à ouvrir les vannes des évacuateurs de crues ; les réserves administrativement protégées, que traversent des oléoducs de cent deux centimètres de diamètre, bourrés jusqu’à la gueule de pétrole et qui se fissurent ; les quartiers de Louisiane qui s’enfoncent sous les actions conjuguées des drainages et de l’imperméabilisation des sols ; les îles artificielles sur lesquelles les flamants pondent et qui protègent les oisillons des renards et de leurs rapines…
Mais après, après qu’on en aura fini avec les aménagement rigides qui rendent ces lieux toujours plus inhabitables ? Lorsque le théâtre des compensations, des réparations et des expérimentations aura fait faillite ? Dans deux mille ans ? 
Patience, silence. L’écrivain rêve d’imiter Thoreau : il écrit au milieu du marais une éthique à l’ombre de la fonderie d’Arcelor.
Il est temps de mon côté de sortir, c’est midi et le soleil est revenu ; je pars avec Oscar faire la grande boucle, par le nord. En reviens avec deux bolets et quelques chanterelles, puis file à Oron faire des courses, récupère Lili à l’arrêt de bus. Sandra est allée seule à la séance d’information du gymnase de la Cité, Arthur ne rentrera que quand on aura mangé : pizza aux champignons, salade et quelques framboises.

Mardi 3 septembre 2019

L’automne profite de la nuit, elle fixe ses premiers brouillards et son humidité aux rameaux de l’été. Il va falloir s’y faire. 

Je lis la troisième partie des Voyages de Matthieu Duperrex, qui identifie tout près du Riau de nouvelles turbulences : la Nouvelle-Orléans s’est entourée de kilomètres de murs de protection contre les tempêtes centennales ; elle fait désormais penser à un pénitencier. A l’extérieur, les plus pauvres ont construit leur maison sur des pilotis, mais chacun le sait, elles ne résisteront pas aux intempéries.
L’analyse des menaces a fait de son côté de gros progrès, tant mieux : on est capable de mesurer aujourd’hui la quantité précise des métaux lourds qui résident dans la chair des congres et dans les sédiments. On a par ailleurs multiplié les dispositifs de sécurité sur le site de Clovelly, où l’on stocke en permanence une quantité de pétrole équivalente à cinq jours de la consommation des États-Unis, dans des réservoirs de surface ou dans des dômes de sel. Mais on ne peut rien contre l’érosion des terres, les routes plongent dans la mer malgré les enrochements côtiers ; les arbres sont rongés par le sel, les cimetières engloutis. L’eau douce des marais ne résiste pas aux assauts de la mer qui emporte dans ses fonds les molécules à dégradation lente du polychlorobiphényle (PCB).
Et puis, aux environs du terminal de Fos, les détritus se mêlent heureusement aux galets et aux coques : canettes, verre, tessons, ciments, précieusement déposés dans le panier à trouvailles. C’est ainsi que la beauté crépusculaire s’ajoute à celle des aubes. Que nous faut-il dès lors pour vivre avec tout cela, sans épuiser la terre que nous habitons, et nous épuiser nous-mêmes ?
Oscar s’impatiente, je vais marcher une petite heure et pensote : le récit auquel je travaille – depuis le 12 septembre 2018 exactement – trouve lentement sa forme ; ce n’était jusque-là qu’une juxtaposition de blocs étanches, les blancs font leur travail et le tout s’allège.

 

Mercredi 4 septembre 2019

Fin d’après-midi dans le jardin avec les Voyages de Matthieu Duperrex qui nous convie, avec les habitants des deltas, à de nouveaux rituels, de nouvelles fêtes et de nouveaux déguisements : feux de joie qu’on alimente de boulettes de bitume ; les poignards, les haricots et les cigarettes sans filtre coexistent désormais sur des autels portatifs ; les mardis gras et les mercredis des cendres ne font qu’un. Le manouche a une tête d’Indien, le Noir aussi ; les os des morts se mêlent au brut et au souffre ; les aigrettes se dressent immobiles sur des tombeaux de terre. Le réseau serré des pipelines fait tenir les sols, arment le bouillon saumâtre des deltas.
De leur côté les anguilles du Mississippi et celles du Rhône se retrouvent dans la mer des Sargasses, elles se tiennent chaque année au courant des avancées de la pétrochimie. Tadam… Tadam… Tadam.

 

Jeudi 12 – 21 septembre 2019

Forêt de Saou
Comps / 1830
Dans le Queyras, sur les traces d’Alexis Muston et de Félix Neff

Petits prophètes

 

Qui se souvient d’Isabeau Vincent ? de cette gamine qui lança le mouvement des petits prophètes à la veille de la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) ? Qui se souvient de cette bergère de la Forêt de Saoû qui, dans un demi-sommeil, fit entendre une voix qui réveilla les coeurs de ses contemporains ?
Marjolaine Chevallier, maître de conférences honoraire à la Faculté de Théologie de Strasbourg, rappelle sa courte vie dans un bel ouvrage paru en 2018, trouvé il y a quelques semaines à Poët-Laval, alors que je marchais dans la Drôme sur les traces de quelques-uns des « réveillés » de la première moitié du XIXe siècle.
L’histoire d’Isabeau Vincent est d’une singulière actualité, elle donne à saisir en effet, mutatis mutandis, quelques-uns des réflexes qui s’emparent des adultes lorsque les enfants protestent et décident de réveiller ceux de leurs parents qui se sont endormis.

Il faut savoir que les droits des réformés s’étaient réduits comme peau de chagrin bien avant la Révocation de l’Edit de Nantes, si bien qu’en été 1683, le pasteur Claude Brousson proposa aux protestants de célébrer simultanément des cultes, partout où les temples avaient été détruits, dans les maisons ou en plein air. 
Isabeau Vincent a onze ou douze ans.  Un culte est célébré à quelques lieues de chez elle, près de Bourdeaux, la manifestation pacifiée tourne mal à l’instant où un protestant, pour une affaire strictement privée, est pris à parti par l’un des seigneurs du lieu ; catholiques et protestants s’arment, le roi exige un règlement rapide de l’affaire, certains protestants sont faits prisonniers, d’autres se réfugient dans la Forêt de Saoû, les dragons les poursuivent : larmes et sang, le nombre des victimes sera élevé. La peur s’installe, les rangs des insurgés grossissent. Les derniers temples sont détruits, les pasteurs quittent le navire et trouvent refuge à Genève. Le père d’Isabeau Vincent abjure et se soumet aux autorités. Elle rejoint alors son oncle et sa tante. Elle reste en leur compagnie, fidèle à l’enseignement des pasteurs qui l’ont abandonnée. Lui restent une bible et un psautier, cachés, qu’elle connaît peut-être par coeur. Le temps passe : exactions, conversions forcées, peur, reniement, courage, révocation des édits, silence assourdissant.


Février 1688, Isabeau a quinze ou seize ans, elle se met à parler pendant son sommeil, comme si elle lisait la bible, dit-on. Elle avertit, sermonne, rappelle les anciennes promesses, porte à ses lèvres le texte qui fait autorité. Pendant quatre mois, des gens de tous bords viennent l’écouter et constater le miracle tandis qu’elle dort, sans que les autorités ne s’inquiètent ; personne ne prend d’abord l’affaire au sérieux, quand bien même on en parle en Ardèche, dans les Hautes-Alpes et dans les Cévennes. Le nom de la bergère circule bientôt à Rotterdam. On ne sait pas d’abord trop bien quoi penser, certains en rient ; chacun y va de son interprétation, on la dit inspirée comme les prophètes, sorcière, marionnette. Mais rien n’arrête l’épidémie, la prophétesse fait des émules ; d’autres gamins, inspirés comme elle, se mettent à l’imiter sur la rive droite du Rhône, rassemblant autour de leur nom tous ceux qu’on a forcés à se convertir, fédérant ainsi les solitudes et insufflant un souffle de résistance. 
Si les autorités protestantes, qui n’aiment guère les miracles, se tiennent sur la réserve, les autorités catholiques parent au plus pressé : Isabeau et ses coreligionnaires ont été manipulés, conçus et fabriqués par les plus pervers des réformés. Brueys écrit : … mon dessein est seulement de faire au public le détail de ce qui s’est passé (…) & de faire voir que ce n’est point le hasard qui a facilité ce grand nombre de Fanatiques, tout à la fois en si peu de temps et dans les lieux où ils ont paru, mais que c’est un projet prémédité, formé dans les pays étrangers par les les plus factieux des Religionnaires fugitifs et exécuté dans les Provinces qu’ils avenir choisies comme les plus propres à leur dessein et les plus susceptibles de venin 
Il existerait donc une école, non loin de Dieulefit, dirigée par un protestant qui, à la demande de l’Académie de pasteurs fugitifs de Genève, aurait formé quinze prophétesses et quinze prophètes en série, adolescents un peu simplets dont il aura suffi de bourrer le crâne de textes édifiants tirés des Evangiles et de l’Apocalypse. Des maîtres-comédiens auraient parachevé le travail en leur enseignant les grimaces de l’homme habité et les simagrées du possédé, sans quoi leur pièce à coup sûr manquerait du réalisme nécessaire à la supercherie.
Cette légende perdurera jusqu’au XIXème siècle, certains protestants souscriront même à cette thèse. Pas tous fort heureusement, Ami Bost – l’un des animateurs du mouvement du Réveil  – regrettera en effet que les protestants aient si mal accueilli ces gamins. Un événement pourtant le console, un groupe de jeunes gens, les roestar’s – ceux qui crient ou qui clament – seraient en train de se réveiller en Suède. Ils sont dotés, écrit-il, d’une parole facile, abondante, lumineuse, puissante, parfois éloquente et poétique… cela ressemble à du fanatisme. Nous en convenons. Mais la révélation tout entière est miracle.

Certains témoins prétendent qu’Isabeau n’était pas belle, ses yeux trop enfoncés ou trop saillants. D’autres qu’elle rayonnait. On n’en saura pas plus. Isabeau Vincent est arrêtée le 8 juin 1688 et emmenée à la Tour de Crest, puis dans un hospice et dans un couvent. On perd sa trace ensuite.

Marjolaine Chevallier, Isabeau Vincent, La Bergère inspirée de Saoû en Dauphiné, Editions Ampelos, 2018

Août 2019

 

Un journal ? Pour ne pas perdre de vue le jour, le mois, l’année… Guère plus. 

Lundi 12 août 2019
Réveil tardif puis lecture des études d’une équipe du CNRS sur la mémoire. J’entends dans les fourrés un oiseau piquer les noisettes. Mise à jour de la bibliographie d’Elargir les seuils : Modiano et Auster. 

Départ en début d’après midi du côté d’Aubonne, avec Sandra, pour acheter un lit à Lili, il lui sera livré de Micasa dans un mois. Études sur la mémoire au retour, puis balade avec Oscar jusqu’à la Moille-aux-Frênes. Soupe de courgette, salade et riz. 
Je vais cueillir quelques tournesols à la tombée de la nuit dans la parcelle d’engrais vert en Cugnieux, les laisse sécher sur la tèche de bois du hangar. Sandra taille la haie qui envahit le pied de ses ruches. Lecture des premières pages de la première partie de L’Invention de la solitude – Portrait d’un homme invisible. 

Mardi 13 août 2019
Les milans sifflent – soufflent – dans le ciel traversé de bandes roses, bleues, blanches, 6 heures 30. La fraîcheur élargit ces premières heures, qui se glissent dans les combles par les lucarnes. Bruits de moteurs au loin, qui concourent au ralentissement général. L’agitation du monde qui va suivre est inexplicable. 

Je dépose Lili à Vevey, en ramène un cabochon trouvé à l’embouchure de l’Ognona. On remonte par Chardonne et Chexbres, halte au tea-room. 
Fin de la lecture du Portrait d’un homme invisible, j’entame celle du Livre de la mémoire avant de raccourcir celle des Études sur la mémoire, qui se confondent avec des réflexions sur le vieillissement. Promenade avec Oscar, dis deux mots à l’employé communal du prochain gros orage qui va emporter, un jour, notre place de parc. 
La lumière d’après orage, les ouvertures dans les bois, la fraîcheur, l’état de mon âme, insouciante, légère, moqueuse, la perspective de voir tout à l’heure Sandra et mes enfants, ce soir un ami, tout aura donné à cet après-midi un visage enchanté. 
Repas au restaurant de la Chavanne où cuisine une équipe de jeunes femmes. Frédéric me remet une émouvante broderie qu’a réalisée Nathalie : deux chardonnerets.

Mercredi 14 août 2019
Ciel bleu grec. Lecture du Livre de la Mémoire. Sandra et Lili sont descendus au marché et me ramènent le premier tome du Journal de Claudel. Elles sortent dans le jardin les deux poules naines Nègre-Soie arrivées la veille et s’assoient dans l’herbe, tout près d’elles, pour faire barrage au renard qui rôde. Finalement elles reviennent de chez Landi avec un parc mobile.

Je diffère la tonte de l’herbe à un autre jour et poursuis la lecture d’Auster dans le hamac, sur la terrasse de chez Ronny, à la cuisine et le termine avant minuit. Petit tour avec Sandra et Oscar tandis que la lune se lève derrière le Vanil des Artses. Lili installe dans les combles la box de la télévision. 

Jeudi 15 août 2019
Il faut patienter avant de voir par la lucarne un peu de bleu dans le blanc cassé du ciel. Il prend alors l’apparence d’une délicate porcelaine. 

Il prend alors l’apparence d’une délicate porcelaine. Une lessive tourne à la salle de bain. Lecture de Pedigree, puis jardin : je cherche en vain un trèfle à quatre feuilles puis tonds. Longue boucle avec Oscar par le sud et la Moille-aux-Frênes. Lili et Sandra sont sur le lac avec M et V. Arthur rentre ce soir de Münich. 
Je passe le râteau en fin d’après-midi, essaie de contrôler le rythme de mon cœur qui prend quelques libertés et taille la haire des ruches alors que la nuit tombe. Sandra rentre avec Arthur, Lili et M, autour de 20 heures. On mange une nouvelle fois sans Louise qui est à Bristol, elle nous délivre moins de nouvelles qu’en juillet. Je vois quelques-unes de ses belles photos sur Instagram. 

Vendredi 16 août 2019
Réveil à 6 heures, le cœur hésitant. Du bleu sans tache dans le ciel. Lecture de Dora Bruder tandis que la maison dort, j’ouvre la lucarne : quelques oiseaux, les rouges-queues qui s’occupent de leur seconde nichée dans la charpente du hall, le ronflement des véhicules sur la route de Berne. 

Photo | Louise Prod’hom

Fin de Dora Bruder. Je désherbe la petite friche qui s’installe près de l’entré du jardin et taille le pommier. Les battements de mon cœur se stabilisent. Hamac. L’introduction de Jean-Christophe Bailly à sa Légende dispersée vaut le détour. Terminerai en rentrant de Lausanne ce soir. Car ce soir c’est bowling avec Lili et M. 

Samedi 17 août 2019
Au marché ce matin avec Sandra. Je passe au rayon vestimentaire de chez Manor avant de me rendre au café des Deux-Marchés. J’y trouve O. attablé devant un thé. Il évoque son futur déménagement au Locle, en France… d’une séance de cinéma en plein air ce soir. Sandra nous rejoint

Après-midi de lectures dispersées, hésitantes. Il va pourtant bien falloir que je mette un terme à ces lectures préparatoires, qui m’amènent surtout à différer le moment où je passerai à l’établi. Ne rien précipiter, laisser infuser les éléments que j’ai extraits depuis bientôt une année, sans les couper de leur milieu, que j’aurai à revisiter bientôt. 

Dimanche 18 août 2019
La fête battait son plein aux Censières lorsque je suis rentré hier autour de minuit de Lausanne. On y montrait un beau film d’apiculteurs résistants. Prévu en plein air à Mont-Repos, il a été finalement  projeté, pour des raisons techniques dans le hall du Zinema. A une heure ce matin, les fêtards ont été dispersés et le silence est revenu.

C’est le Pôle d’Inaccessibilité relative que je recherche, que j’ai cherché pendant des années dans les montagnes et sur les côtes. Le but de cette expédition est, comme le dit en son temps le pape Grégoire, «  d’atteindre à la dérobée ne fût-ce qu’une minime parcelle de cette lumière que rien ne peut contenir 

Cela suffit, pensais-je. Cela suffit, pour un week.end, pour une saison, ou pour une demeure

0n ne peut pas tuer le temps, ai-je lu un jour, sans blesser l’éternité.  » Faire descendre les bougies au fil de l’eau, n’était-ce pas joli ? Pourquoi, lorsque nous avons vu les bougies se balancer au fil de l’eau, ai-je pensé que le spectacle aurait dû être meilleur ? Il semblait à la fois durer trop longtemps et finir trop vite. Mais comme souvenir, il a déjà bonne mine.

(Annie Dillard)

Lundi 19 août 2019
J’ouvre ce matin ces Éléments d’un songe, qu’Yves m’offrit le 6 août 1985 à Dieulefit. Il m’aura fallu 30 années encore pour que je m’y risque, sans hâte ni brusquerie. 

Imaginez une table de jeu  où dix joueurs malhonnêtes  gagneraient à tout coup contre un seul qui respecterait les règles, et préférerait la ruine à la transgression : c’est ce joueur-là que l’écrivain d’aujourd’hui doit imiter, en se montrant d’autant plus exigeant envers soi que le monde l’est moins envers les autres.

Philippe Jaccottet
« Poursuite » in Eléments d’un songe
1961)

Consultation chez P. à 10 heures 30 puis grande boucle en compagnie d’Oscar par le nord. Je trouve trois petits bolets un peu avant la profonde ornière de la grande traverse. Me perds dans les bois jusqu’à 14 heures. Courses au Petit Magaz à Mézières – pommes, pêches, pain – et lectures des premières pages de Vertiges sur la terrasse du Jorat.

Mardi 20 août 2019
Lili dort. Le réveil sonne à un plus de 6 heures. Arthur et Sandra partent à 7. Je bois un café et reprends ma lecture de la première séance du séminaire de Jacques Derrida –   La vie la mort – autour de l’idée de programme – mémoire et projet – dans le champ institutionnel et la biologie de Jacob. Je vais récupérer M. à Servion avec Lili. Il pleut et pleuvra toute la journée. Comme en automne. Je fais quelques courses à la Migros de Mézières. 
Lecture sur la terrasse du Jorat, comme la veille, sous le même parasol. Derrida. Envoi d’un exemplaire de Novembre à Berne. Je prépare le repas – pâtes pour Lili, raclette pour les autres.

Mercredi  21 août 2019
Pas d’amélioration dans le ciel, le vent n’est pas tombé comme je l’ai cru avant l’ouverture de la lucarne, mais il a cessé de pleuvoir et la route est presque sèche. Les oiseaux se taisent dans les haies. De l’humidité, disons pour se consoler que c’est bon pour les champignons. 
Lecture des quatrième et cinquième séances du séminaire de Derrida 75-76. J’ai peiné hier soir sur la troisième, me suis promis d’y revenir ce matin, finalement ce sera pour un autre jour. 
Grande boucle dans les bois, sans Oscar : trois heures, trois chanterelles, un bolet et les pieds trempés ; mais un nouvel incipit rédigé à la va-vite sous mon iPhone. Et quelque chose comme un dispositif. 
Lili est allé faire un tour avec Bello, Louise nous a envoyé une jolie carte postale, le vent a tourné à la bise. Déchèterie à 17 heures, quelques courses, une verveine et lecture des Émigrants sur la terrasse de la Croix-d’or. Et repas. Demain conférence des maîtres au Mont, la troisième sans moi, Sandra a pris du galon. 

Jeudi  22 août 2019
Lecture au réveil de la suite du séminaire de Derrida, avec un sentiment étrange, l’espoir que ce qui s’y déplie avec peine, au rythme du marteau-piqueur et de la circulaire à bitume, veuille bien se laisser enfin voir dans une espèce de simplicité ou d’évidence. Mais le dégrappage se déplace ailleurs, et le coup d’œil sur l’étendue des travaux est constamment différé ; irai cependant jusqu’au bout, accompagné d’une étrange pensée : c’est ce type de lectures que j’aurais consacré ma vie si je n’avais décidé, entre 1980 et 1990, de quitter l’autoroute sur laquelle je filais à tombeau ouvert. 
Quelques bandes bleues dans le ciel gris me ramène au mystère, la bise est tombée. J’alterne comme hier la lecture de Sebald et celle de Derrida, pressé d’en terminer avec le second. Ce qui m’emballe chez W.G. Sebald c’est qu’il ne craint pas de terminer chacune de ses phrases, avec un soin qui l’oblige souvent à les allonger, modestement, sans surprise, comme un bon ouvrier. 
Et dans cet étirement, ce phrasé lisse et articulé qui monte à l’assaut de la page comme une vague – sans précipitation – quelque chose voit le jour, un rien qui se dépose et qui, lorsqu’il n’y a plus rien, se prolonge comme un point d’orgue ou une respiration. Comme chez Gottfried Keller.
Grand soleil dans le ciel, j’y réponds cet après-midi, grande promenade avec Oscar ; et ce livre que je voudrais écrire prend forme, en me ramenant à l’ordre effectif des événements, des réflexions, des rencontres, des lectures. Un ordre qui semble non seulement s’imposer mais être tout naturel, couler de source. Vais commencer à dessiner la carte. 


Vendredi 23 août 2019
Les soleil tarde à s’imposer ce matin, la faible bise de hier est tombée. Sandra et Arthur sont partis à la mine, Lili dort. Je termine dans les combles la lecture des cours donnés par Derrida à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1975-1976.
Dans ce labyrinthe textuel – c’est la loi du genre et le genre du bonhomme – qui passe et repasse à l’endroit et à l’envers à travers les textes de Jacob, Canguilhem, Nietzsche et Heidegger, relevant les mots et les blancs qui les unissent et les séparent, filant le « chevelu » des hésitations et des repentirs qui se croisent, s’alimentent et se relancent, je m’essouffle. Jusqu’à Freud. 
La lecture de Derrida d’Au-delà du principe du plaisir m’aura en effet non seulement fait ralentir mais souhaiter y demeurer encore un peu, comme si ou parce que le philosophe y soulève  du bout des doigts, à mon intention, le lien étrange qui rassemble la vie et la mort – qui ne s’opposent pas plus qu’elles se confondent. 
Lavielamort c’est, pour le dire d’une seule coulée, ce détour au cours duquel la vie se réserve, en se prolongeant aussi longtemps qu’elle le peut, la possibilité de mourir de sa propre mort. 
Voilà qui doit nous réjouir et redonner à notre époque le courage et l’envie de rapatrier cette énigme – qui est, quoi qu’on en pense, la grande affaire de l’espèce et de la vie de chacun – en deçà ou au-delà de la page des avis mortuaires et des afflictions collectives. 

Samedi 24 août 2019  

Oscar aboie, il est temps de retrouver les bois, et le soleil qui n’est pas loin. Grand tour par le nord,  je trouve quatre ou cinq jeunes bolets et de minuscules chanterelles, le soleil tarde, il ne fera son retour qu’à 15 heures, heure à laquelle je vais faire des courses, pour ce soir avec Lili et Sandra, demain avec les cousins et cousines Rossier au Mont, et dimanche avec les Ch. et les B à la Molleyre. 

Samedi 24 août 2019
Je dépose un litre de double-crème, vingt-quatre meringues dans un panier et Lili aux Croisettes. Belle journée entre cousines et cousins au Mont-sur-Lausanne, des cousins et des cousines apaisés, chacun plus proche de lui-même qu’autrefois, comme si chacun avait enfin rejoint le type auquel il avait fini par se conformer. 


On pourrait me demander si et dans quelle mesure j’adhère moi-même à ces hypothèses. A cela je répondrai : je n’y adhère pas plus que je ne cherche à obtenir pour elles l’adhésion, la croyance des autres. Ou, plus exactement, que je ne saurais dire moi-même dans quelle mesure j’y crois.

Sigmund Freud
Au-delà du principe de plaisir

Sandra remonte au Riau à 15 heures, je remonte à 17 heures. Balade d’une petite heure dans les bois avec Françoise et Édouard tandis qu’Arthur et A. préparent leur escapade de la semaine prochaine à Tanay et sur le Grammont. Sandra fait à manger, je fais la vaisselle. La fraîcheur s’est installée et le serein a mouillé l’herbe dans laquelle je fais quelques pas pour digérer.

Dimanche  25 août 2019 
Réveil en roue libre, ciel inchangé, bleu du bleu des bleuets, vent nul.  Un temps qui me ramène à celui des 12 et 13 septembre de l’année dernière, lorsque je suis parti du Riau pour Bourdeaux. 

Je cherche et trouve les émissions consacrées à Modiano, écoutées entre Crest et Saou et, le lendemain, sur la route qui conduit à Dieulefit. L’émission aussi, de 2015, consacrée à la mémoire, écoutée au retour de Grignan. J’avais empaqueté ce qui avait été exposé à Terres d’écriture, et rentrait paralysé par les malentendus qui s’étaient installés entre Y., A.-H. et moi. 
On déjeune dans le jardin tandis que j’enfourne successivement deux plaques de feuilletés que j’amènerai à la Molleyre en début d’après-midi. La première frôle le brûlé.  Arthur et A. continue leurs préparatifs, à la main : pâtes, pains, biscuits.
Après-midi à la Molleyre, je rentre à 19 heures, fais une halte devant le parc des N. dans lequel paissent deux poneys nains. Un homme sans âge vient faire la causette, il habite Sottens et conduit la semaine des cars postaux, depuis Thierrens ; le week-end il se consacre tout entier à Marguerite, une génisse d’une petite année dont il est, dit-il, tombé amoureux ; elle provient de l’élevage de Jean-Paul. Il lui apprend à répondre à ses ordres souhaite qu’elle consente bientôt à marcher à ses côtés. Il est sur la bonne voie, Marguerite a visiblement fait de grands progrès. 

Lundi  26 août 2019 
Sandra quitte la maison avant sept heures. Je dépose Lili à huit à l’arrêt de bus. Le travail reprend pour tout le monde dans toute le région. Je commence donc ma troisième année de retraite avec le soleil. Le ciel est libre de tout nuage. Lecture ce matin dans les combles de la dernière partie des Émigrants, que j’interromps pour une balade avec Oscar. Les cinq poules sont dehors, le grain que leur a donné ce matin attire une nuée de moineaux.  La disparition lente des poulaillers dans nos campagnes a eu certainement des effets sur la population des oiseaux. A contrario, c’est les piaillements des piafs, le gloussement des poules et le chant des coqs qui sont en danger. Fin des Émigrants

Je récupère Lili à l’arrêt de bus. C’était sa première journée au gymnase de la Cité. Sandra rentre avec un gâteau, on s’est marié à Oron il y a exactement vingt vingt ans, c’était un jeudi. Arthur naissait à Vevey vingt et un jours plus tardns. 

Mardi  27 août 2019 
Le soleil se lève sur les Préalpes avec le même air décidé que la veille. Pas de vent, pas de bruit, la maison vide. Fleur ronronne à mes pieds, Madame A. lance un bonjour à 8 heures, je lis quelques motifs des aventures de Stendhal que Sebald met bout à bout dans le texte qui ouvre Vertiges. Walter Benjamin. Grand tour par le nord avec Oscar. Près de deux heures à La Vernie, assis dans l’un des deux fauteuils brodés de sa chambre. F. dort. J’en profite pour écrire un mot de remerciement : Nathalie a brodé un couple de chardonnerets et me les a offerts il y a quelques jours. En face de l’EMS une école dans laquelle à 14 heures une nuée d’élèves bourdonne. Silence, corps sans conscience.


Je fais quelques courses à Epalinges au retour, ramasse Lili sur le chemin et prépare à manger. Émission sur Cosa Nostra et Toto Riina sur Arte. Il se met à pleuvoir pendant la nuit, j’espère qu’Arthur et ses amis auront pris la précaution d’établir leur campement à proximité d’un toit. 

Mercredi  28 août 2019 
Temps couvert et frais, le ciel mousse. Vertiges, Venise la nuit, tandis que Sandra et Lili se préparent. Vérone. Le même voyage une seconde fois dix après, les rives du lac de Garde. Grand tour par le nord avec Oscar qui m’échappe au retour, près de la Montagne du Château, tandis que je cueille un cinquième bolet.

Je l’appelle, en vain, ignore même s’il a fait marche arrière ou est allé de l’avant, je parie pour la seconde option : il n’est cependant pas au Riau. J’enfourche le vélo d’Arthur et roule jusqu’à la Montagne du Château, appelle à tous les carrefours, ils sont aussi nombreux que les sentiers qui s’en échappent. Des voix me parviennent des Censières, j’y descends, Oscar a trouvé des amis. 
Sandra rentre à 15 heures, elle se met au boulot et je me remets à la lecture de Sebald. 

Jeudi  29 août 2019 
C’est moi qui amène Lili à l’arrêt de bus, puis gymnastique et lecture du Milieu de l’horizon que Lili a lu la semaine dernière. Halte à L’Isle avant de boire un café avec Nathalie puis de partager le repas avec Frédéric au restaurant de Pampigny. 
Je passe le début d’après-midi avec Madame R. autour d’une eau minérale et de biscuits ; on parle des dimanches aux Trois Rois. Elle me dit avoir compris ce qui m’intéressait et jetterait un coup d’œil dans ses affaires.
Je repars avec un exemplaire du Florilège que son mari a publié à compte d’auteur en 2008. S’y côtoient des textes de Régis Debray, Alexandre Vinet, saint Augustin… 830 pages de citations classées en deux parties – part du sacré et part du profane – et par thèmes – cent huitante.
Repères dont elle me donne un exemplaire date de 2012, il rassemble des textes et aphorismes choisis et présentés par l’auteur.
On se reverra certainement. Je reprends la lecture de Roland Buti que j’aimerais terminer avant le repas : salade, tortelli à la ricotta et aux épinards. Sandra, Lili et Arthur sont très occupés, retour à Vertiges

Vendredi  30 août 2019 
Soleil et chaleur. Dépose Lili au bus à 7 heures 20, lecture ensuite de la dernière partie de Vertiges, puis rangement dans la bibliothèque. Il va me falloir lever la carte de l’année écoulée, abouter les morceaux en les ordonnant selon l’ordre tout à la fois de la découverte ou de l’exposition.
Mais aujourd’hui, chacun d’eux semble pouvoir se retrouver avant ou après n’importe lequel, parce que chacun d’eux, avec sa liberté, conduit aux autres qui lui font écho. Si bien que l’ordre déterminant est à la fin quelconque, c’est la phrase qui traversera ce matériau, en dessinant en creux ses échappées, qui le décidera. 
Grand tour sans Oscar : deux chanterelles et deux bolets. Longue pause dans la mousse et le soleil, assis contre un sapin, près du tapis de pervenches. Une belle heure. 

Photo | Arthur Prod’hom

Chaque livre a sa forme, qui commande et soutient chacun des éléments qui le composent. Comme un titre. C’est alors que le livre se détache comme un fruit mûr, avec dedans les éléments qui assurent sa stabilité et son réveil, et l’apparition des nouveaux fruits. 
Depuis que la génétique nous a appris que le fruit et la graine ne sont rien sans le texte qui les accompagne, on se doit d’imaginer aujourd’hui que le texte n’est rien non plus sans le monde qui l’enveloppe, dense, épais, charnu – parfois soyeux et tendre comme une pêche – qu’il code et qui le relaie. Je voudrais que les livres ne manquent pas à cette tâche, qu’ils offrent et reconduisent clairement et distinctement les lumières et les ombres des alentours, les vitesses des êtres et des choses, leurs retards, leurs détours, leurs égarements. Je feuillette en rentrant Pontalis. Sandra et Lili ont bouclé leur semaine, pas de nouvelle de Bristol, Arthur prend du bon temps. 

Samedi  31 août 2019 
Un jour encore de beau dans ce beau bateau qu’est l’été. Je me lève le premier, pour la première fois de la semaine, un peu fier. Matthieu Duperrex présente ses Voyages en sol incertain, entre Mississippi et Rhône tandis que je roule entre le Riau et Aproz où je laisse la Nissan. Je m’engage sur le sentier le long du Rhône, rive droite, sur le sable et parmi les verges d’or. Peu d’oiseaux mais quelques papillons, jaunes et blancs, qui vont et viennent sous une ligne électrique qui grésille, entre le fleuve qui semble fuir la plaine que rien n’arrête plus et le chemin de terre qui longe le Lac des Îles, entre troènes et sureaux, noisetiers et bouleaux, noyers et merisiers. Quelques courageux s’y baignent, les plus timides pagaient.
Des bois de feuillus se déroulent au sud jusqu’au fleuve et nous dérobe la vue des Alpes ; je devine au nord le chemin qui, des Mayens de Conthey nous avait menés il y a quelques années, Jeremy et moi, au pied du Fava, d’où l’on domine la vallée de la Lizerne et Derborence, avec en face les Diablerets. Je devine aussi, derrière la pointe de Cry et le Grand Muveran, le col de la Forcle.
Le chemin qui double le sentier est un paradis pour les vélos et les chaises roulantes. L’interminable cortège des secondes s’explique : une association a organisé sur les berges du Rhône un rallye à l’intention de leurs pilotes. 
Je trouve chez Madame Berclaz les Voyages en sol incertain de Matthieu Duperrex, mange avec mes collègues des Editions d’Autre part sur la terrasse de l’hôtel Élite puis m’assieds à leurs côtés chez Payot. Retour au Riau à 19 heures 30. 

Toute l’obscurité est dans le jour. Où tant bien que mal il faut s’orienter, tâtonner, balbutier ce qu’on a à dire. Mais l’infime est plus sûr que le reste. Un détail, une inadvertance. C’est ici le seul point de passage.

Thierry Metz

Cadeau

Les chardonnerets de Grancy se sont envolés pour toujours lorsque l’agriculteur de Cuarnens s’est trouvé dans l’obligation de labourer sa jachère en raison de l’invasion de solidages.
Il me reste pour me consoler ceux qu’a peints le Maître du Paradis de Francfort, celui de Fabritius à la Haye et celui du Titien à Florence, le souvenir de celui de Hauterive, de celui de Préfargier et de tous ceux qui ont, à tire-d’aile, rafraîchi et embelli sans avertir mes jours.
J’ai désormais chez moi deux nouveaux pensionnaires. Merci Nathalie.