Santa Ana de Chipaya / Google Earth

Bibliothèque / 21 heures

Sandra se lève à cinq heures, je l’aperçois une seconde, une silhouette, et me rendors. Emmène A. et Lili à 9 heures à Forel ; Tornade est couché dans le pré, avec une pie à ses côtés, les filles s’en étonnent ; Peluche et Charlie ne quittent pas la balle de foin. Je file à Oron remplir un chariot de marchandises qui devraient assurer notre survie jusqu’à vendredi prochain.

À la boucherie d’Oron, on est sur un nuage, la patronne débite de la viande séchée en regardant au loin, rêveuse, je m’inquiète mais elle sourit large, ce n’est pas la fatigue, les vacances ne lui manquent pas, elle n’attend pas le week-end ; bien au contraire, un téléphone les a avertis ce matin à 9 heures que la fine fleur des bouchers et charcutiers suisses de la Mefa réunis à Bâle leur avait attribué des lauriers. Son mari, elle et leur équipe ont gagné en effet deux médailles d’argent pour les deux produits qu’ils ont présentés, un pavé de porc au poivre et un saucisson de bœuf, conçu à partir d’une ancienne recette de saucisson de mule  fabriqué du côté d’Arles.
Le patron se rend à Bâle demain pour y être officiellement décoré, toute son équipe l’accompagnera mardi prochain pour fêter leur succès et se réjouir de la reconnaissance de leurs pairs. Pas question de prendre une voiture ce jour-là qu’ils veulent pouvoir arroser, ils monteront dans le train à Palézieux.

Je reprends les filles à Forel, dépose A. à Mézières et fais une halte à la laiterie de Corcelles. Après-midi studieux, le dernier autour de Jankelevitch et des artes moriendi.
Lili et A. se sont faites toute belles, il y a fête à Moille-Margot, je les y conduis, puis lis au bistrot, en attendant Louise, un texte amazonien d’Alfred Métraux intitulé Le Caractère de la conquête des Jésuites. On rentre, Louise n’a pas très faim mais le sourire. Elle mange des chips et trois quartiers de pomme, je finis la soupe. En route pour une visite sur Google Earth de Santa Ana de Chipaya.

La Prélaz

Pampigny / 18 heures

Matinée studieuse en compagnie du vieux Isak des Fraises sauvages, puis des Fragments autobiographiques de Frances Yates dont L’Art de la mémoire, vanté par Enrico Castelnuovo, m’avait enchanté il y a plus de quarante ans. Entre deux, fin de matinée, balade avec Oscar à la Mussilly. Lili me fait faux bond à midi et je croque seul la moitié de la pizza que j’ai glissée au four.

Le Père Nicolas Caussin de la Compagnie de Jésus publie en 1624 un ouvrage dans lequel il invite les hommes à la perfection, en mêlant traités, maximes, exemples, vies d’hommes illustres d’hier et d’aujourd’hui,… Je lis dans le second volume de sa Cour sainte – second traité, troisième ordre – ce qu’il dit de l’un des plus importants métiers qui soit au monde… 

celui de bien mourir ; jamais on ne l’exerce qu’une fois et si on manque de le bien faire, on est perdu sans ressource.  C’est le dernier trait du tableau de notre vie, la dernière lueur du flambeau qui s’éteint, le dernier éclat du Soleil qui se couche, la fin de la carrière qui met fin à la course, le grand sceau qui scelle toutes nos actions. On peut corriger à la mort tous les défauts d’une mauvaise vie, et toutes les vertus d’une bonne vie sont gâtées, et souillées par une mauvaise mort.

Suivent cinq pages dans lesquelles le Jésuite expose les trois conditions d’une mort réussie : la résolution, le détachement et l’union, offrant en exemple la passion de Marie. Je retournerai à cet Ars moriendi qui, dans le silence assourdissant entourant la mort aujourd’hui, me semble mériter, parole d’agnostique, une attention soutenue.

Louise rentre de l’école avec deux amies ; quant à Lili, son rhume ne l’empêche pas d’aller faire du cheval à Pampigny. Pour éviter Cossonay, on passe par Gollion et Vullierens. Verveine au café du Chêne, lecture de La Mort d’Ivan Ilitch ; je me rends compte, à l’instant de payer, que j’ai oublié mon portemonnaie ; je le retrouve dans la voiture ; je paie donc, reprends Lili au manège ; je m’avise à l’entrée de Cossonay que j’ai oublié mon porte-monnaie au café du Chêne où l’on retourne en vitesse.
Bouchon sur l’autoroute, on rentre par Cheseaux et l’abbaye de Montheron. Repas sans Arthur qui est à l’entraînement : salade et rouleaux de printemps. Sandra ne fait pas longs feux, elle prend le train demain à l’aube pour un week-end à Milan avec deux amies. Louise et Lili vont se coucher peu après.

Nouveau delta de la Broye

Salavaux / 11 heures

La bise est allée voir ailleurs, le drapeau rouge à croix blanche du voisin de la nation a baissé les bras, soudain chiffon malade, triste, défait. Balade avec Oscar du côté des bouvreuils, bruits de verre pilé à chacun de nos pas, qui couvrent ceux des invisibles occupants à demeure dans les bois ; il suffit pourtant de faire halte pour entendre leur va-et-vient et les deviner, si proches et si lointains. François m’embarque à 9 heures, on parque près de la gare d’Avenches, à côté de chars et de wagons qui débordent de betteraves.

Une odeur de chicorée, ça vient de l’usine Nespresso ; les terres sont d’encre, on longe les méandres de l’Eau noire jusqu’à Salavaux – aigrettes, canards, mouettes, poules noires, nettes rousses – avant de traverser le futur delta revitalisé de la Broye, aux eaux de laquelle la Petite Glâne a cédé discrètement ses droits, sans abandonner pourtant le mystère de ses sources. Il est midi pile lorsqu’on entre dans le restaurant du Lac à Vallamand-dessous, un peu plus de 13 heures lorsqu’on en sort pour monter jusqu’à Vallamand-dessus. On glisse alors entre des murs de betteraves cultivées sur le plateau qui s’étend du sommet du bois de l’Allou jusqu’aux pentes du Mont Vully et ses parchets de vigne qui roulent jusqu’au lac. La grande rue de Môtier fait voir ce que ses habitants doivent au vin, double succession de belles et grandes maisons vigneronnes, aux portes et fenêtres encadrées des nobles pierres d’Hauterive. Dans l’une d’elles, nous rappelle une inscription, en 1807, est né Louis Agassiz.

On continue jusqu’à Sugiez en longeant le bout du lac et le canal de la Broye, croque une mandarine et un biscuit sur le banc de la gare, la nuit tombe. Il faut changer de train à Morat, François me dépose au Riau. Arthur et Lili ont déjà mangé. Je vais chercher Louise qui remonte à pied, seule, dans la nuit et le brouillard, dense, inquiétant. Lorsque je lui demande si aller ainsi, à l’aveugle, lui fait peur, elle me répond qu’elle n’appréhendait qu’une seule chose : croiser une harde de sangliers. Il y en a effectivement beaucoup trop dans le coin.

Chemin du triage

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

La bise agite le drapeau rouge à croix blanche du voisin, jour gris, jour blanc, jour glacé. Je fais du feu dans le poêle. Oscar se cale dans un fauteuil, j’embarque sur le mien et traverse en compagnie de Chopin la volumineuse Anthropologie de la mort de Thomas ; note une ou deux choses et les titres de trois ou quatre films qu’il mentionne et que j’ai vus autrefois. Tout cela avec un peu de précipitation, pour me rassurer je pense ; je souhaite en effet terminer cet essartage avant janvier.
Le brouillard et le givre recouvrent à nouveau les feuillus de la lisière du bois Vuacoz, dissimule les tendres colorations des restes de leur frondaison, leur rendant de cette substance qui leur manque désormais, que le vent a emportée ; ils ont retrouvé fierté, lumière et ombres. Je glisse au retour deux pizzas dans le four et pousse Oscar dehors, sur la grande boucle, nos oreilles frisent. J’aperçois au retour les filles au bout du chemin, vais récupérer Arthur à l’arrêt du Riau.

Traverse en début d’après-midi le dernier chapitre du second volume d’Ariès, avant de nous rendre, Lili et moi, chez le vétérinaire qui l’accueillera pour un stage dans deux semaines. Le ciel est bleu sur Montheron et la bise a faibli. Je cherche en vain sur le net Cris et chuchotements et Les Fraises sauvages. Je me rabats sur La Gueule ouverte de Maurice Pialat que je visionnerai ce soir.

Me voilà une nouvelle fois à la cuisine, avec des casseroles, un peu de salade verte, les restes de la soupe de la veille, des pâtes et une tarte aux poires préparée ce matin. On mange comme s’il nous manquait quelque chose, Sandra rentrera plus tard.

Brenleire et Folliéran

Riau Graubon / 16 heures

On déjeune, les enfants partent à l’école ; Sandra a congé, elle travaille au salon, moi à la bibliothèque. Grande boucle en sa compagnie et celle d’Oscar à 9 heures, avec des gants et un bonnet, la bise et le brouillard. Froid vif aiguise le pas, écrit Sylvie, on parle de choses et d’autres en évitant les pièges, les fondrières, les gouilles, la neige et la boue. Le soleil n’est pas loin.

Je traverse au retour La Mort dans l’instant mortel, seconde partie de l’ouvrage que Jankelevitch a consacré à la mort, un long texte qui fait du bien en donnant corps à ce qui n’en a pas, mais qui a le défaut de s’apparenter à la transcription d’un cours, fait de grandes avenues et d’improvisations, de trouvailles et de redites.
Visionne ensuite un film de Michael Hoffmann, Tolstoï, le dernier automne, qui raconte les dernières années de l’écrivain, commande La Fuite de Tolstoï de Alberto Cavallari et Tolstoi est mort de Vladimir Poznez.

Lili nous rejoint à un peu plus de midi, je réchauffe le solde du riz, fais une salade, coupe des pommes, des poires et du fromage. Chacun retourne à sa cellule, je plonge la mienne une seconde fois dans l’obscurité : David Lean, Brève Rencontre, 1946.
Le ciel s’est dégagé lorsque j’ouvre les rideaux, ciel bleu, mal aux yeux, reflets de métaux précieux à la lisière du bois Vuacoz, mais la neige ne les poudre plus, les labours réapparaissent. Balade avec Oscar avant de préparer le repas, il y a le feu aux mélèzes, et puis soudain la nuit.

Vieux verger

Riau Graubon / 10 heures

Il est six heures, j’écoute d’en-bas Sandra et les enfants se succéder à la salle de bains. Il faut dégeler du pain, j’ouvre le pot de confiture ramené de Hauterive, un peu sucrée. Puis lis la moitié du Lenz de Büchner que je tire par mégarde : Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne…
Sandra prend la Micra, je conduis Arthur à l’arrêt de bus avec le fourgon. Termine le Lenz au retour :

Le lendemain matin, par un temps triste et pluvieux il entra à Strasbourg. Il paraissait avoir toute sa raison, il parlait avec les gens. Il faisait tout comme les autres ; mais il y avait en lui un effroyable vide, il n’éprouvait plus ni angoisse ni désir, son existence lui était un fardeau nécessaire.
Ainsi vécut-il dès lors…

Cette fin suspendue, ce court-circuit, cette interruption n’est vraisemblablement pas pour rien dans la sensation de plongée, de descente que Bailly éprouve chaque fois qu’il lit ce texte, bref, d’un homme de vingt ans : rien d’autre, rien que la chute de cet homme et les branchage de vérité auxquels il s’agrippe.

La bise s’est réinstallée, et dans son sillage le soleil qui veille au-dessus du brouillard. Petit tour avec Oscar, à la Moille-aux-Blanc par la Mussilly ; des gants ne seraient pas de trop, ne pas oublier d’acheter du pain non plus, les enfants en mangent toujours davantage, presque autant que Pontormo qui en abusait, comme de la viande ; mais des excès de celle-ci – pigeons, coquelets, mouton, foie frit, agneau, ragoût, bécasses, poules d’eau, rôtis, saucisses, porc, pintades, lièvres, gros poissons et petits frits, cabris, viande séchée, colverts –, Louise nous garde. Le soleil écarte le brouillard et fait, avant de s’y installer, un peu de place au bleu du ciel.

Louise rentre à midi, je prépare une salade et réchauffe le risotto de la veille ; je jeûne de mon côté mais confirme ma réservation du 26 sur le bateau, de Bienne à Morat en passant par Saint-Pierre, Erlach, La Tène, Les Sauges, Sugiez ; et retour. J’irai dormir à Meienberg jusqu’à jeudi dans une roulotte. Lis les chapitres IX et XIV de L’Invention du quotidien de Michel de Certeau et reprends le Jankelevitch entamé il y a quelques mois. Je me perds ensuite sur le site de l’INA, jusqu’à 16 heures. Froid aux pieds.
Je croise les filles qui rentrent de l’école tandis que je roule en direction d’Oron. Courses à la Coop – assez pour nourrir tout le monde jusqu’à vendredi – et verveine à l’Union. J’embarque Arthur à l’arrêt de bus, il fait deux degrés au-dessus du zéro, le ciel est dégagé. Omelette, pommes de terre et salade.

Jardin

Riau Graubon / 17 heures

Le vent d’ouest s’est levé ; pas de pluie, pas de brouillard, mais beaucoup de gris. Je termine la lecture des notes et de la postface de Fabien Vallos, qui complètent l’édition de la traduction du Journal de Pontormo : Nudité des corps, nudité de leurs contacts, nudité du cycle de la mort, de la putréfaction, de la carnation, nudité des visages. Et nudité des annotations du journal. Plus de feuilles aux érables, ni aux chênes ni aux hêtres du jardin. Les filles, Oscar et Sandra sont chez Marinette, je charge les pneus d’hiver, ramène Arthur de l’arrêt de bus et me rends à Carrouge faire quelques courses.

Ecoute Michel Antoniazza, à la retraite aujourd’hui, qui s’est consacré à la gestion de la Grande Cariçaie pendant plus de quarante ans, un nom qu’il a proposé pour désigner l’ensemble des marais de la rive sud du lac, à travers lesquels il était prévu de faire passer l’autoroute. Il souligne l’évolution positive des ressources alimentaires des oiseaux, la qualité des eaux qui a conduit à la diminution des algues de surface au profit des algues de fond, les characées, qui offrent un lieu pour l’hivernage en Europe de quantité d’oiseaux, de plus d’un tiers des nettes rousses d’Europe par exemple. Visibles de chaque côté des passerelles de Gletterens des panures à moustaches. J’aperçois Lucie qui marche sur la route du Riau, sous la pluie, avec un cabas à la main.

Coupure d’électricité en fin d’après-midi tandis que la nuit tombe, le ciel gronde, la pluie devient lourde, grésil sur les vitres, éclairs, les prés blanchissent. Agitation à la cuisine, on sort des bougies, les frontales, un gâteau à la crème, un panetone, des mandarines ; on boit un thé ; on en vient à imaginer l’avenir dans la nuit avec le sourire, et le pire avec un certain plaisir.
La lumière revient, le rêve tombe à l’eau.

Châtillens

Châtillens / 20 heures

Brouillard et pluie depuis la bibliothèque, je passe grâce à l’INA la matinée avec Dürrenmatt, Sollers, Robbe-Grillet, Curtis, Yourcenar ; avec le Thésée de Robert Graves aussi. Pluie encore, Oscar n’est pas décidé à sortir, je dois l’y pousser. Je règle les radiateurs à la hausse.

Le Journal de Pontormo, dont m’a parlé Sylvie, est arrivé à midi ; une petite quarantaine de pages venues de nulle part, écrites entre 1554 et 1556 à Florence alors qu’il décore l’abside de San Lorenzo. La vie d’artiste est dure, elle tourne autour du pain, du temps qu’il fait, des amis, du travail obstiné. Pontormo mourra en 1557,

le 30 janvier 1555 j’ai commencé les reins de cette figure qui pleure l’enfant.
le 31 j’ai fait un peu du pan du vêtement qui l’habille, il a fait mauvais temps et j’ai souffert pendant deux jours du ventre et des boyaux. La lune a fait le premier quartier.
le 2 février samedi soir et vendredi j’ai mangé un chou et ces deux mêmes soirs, j’ai soupé 16 onces de pain et comme je n’ai pas eu à souffrir du froid en travaillant je n’ai pas eu forcément mal au ventre et à l’estomac. Le temps est moite et pluvieux. 

Les Grandes Traversées au cinéma à Oron : une mère se bat contre un cancer, son mari s’attelle à rénover la salle à manger familiale, leur fille leur annonce qu’elle est enceinte pour la seconde fois, l’un de leurs trois fils, David Maye, filme. Elle meurt. Je retire mes lunettes, j’y vois presque plus clair. Dehors il pleut encore.
C’est la diaspora au Riau : Lili chez May, Arthur dans un refuge, Sandra et Louise à Lausanne. Poulet, pâtes et les dernières pages de l’extraordinaire journal de Pontormo. Je redécouvre après cinquante ans les tartines au cenovis.

Boscéaz

Orbe / 17 heures

Entame la tèche de bois stocké à l’est du hangar, balade avec Oscar. Recherches autour de Préfargier, de Tannenhof et Montmirail. Lili téléphone, elle mange au réfectoire.

Le prix du meuble d’imprimeur au Chien bleu me paraît bien élevé ; tombe sur Anne-Hélène, à deux pas du Tranquille, on discute arrosoirs et vaisselle. Françoise me refile Les Physiciens de Dürenmatt.

Visite du site de Boscéaz avec l’équipe d’Iss Services qui avait oublié, comme la guide, que je serais des leurs : Vous êtes le responsable des alarmes ? La nuit tombe, deux chevreuils broutent autour des quatre maisonnettes qui abritent les mosaïques : Mars, le labyrinthe, l’oiseleur, c’est beau.

Préfargier

Marin-Epagnier / 12 heures

Cortège de petits nains ce matin, à cinq heures, et un cœur qui n’en fait qu’à sa tête. Balade avec Oscar, deux chevreuils quittent leur lit de ronces, trois autres se régalent dans un morceau du jour sur le chemin de la Moille-aux-Frênes. Mon cœur se remet en place, résolution.

Verveine et boulange au restaurant de l’Hôtel de Ville de Cudrefin, puis exploration de l’immense parc de Préfargier désert, avec au milieu une pierre qui rappelle la vie de l’habile et généreux commerçant AUGUSTE FRED MEURON. Belle maison calcaire jaune d’or ; tranchets de silex, pointes de flèches, de javelots, ciseaux, couteaux, peignes, gouges, grattoirs serrent les coudes dans deux petites armoires vitrées, ramassés dans les environs par Louis Mosimann, l’infirmier en chef de la maison de santé depuis 1863.

Verveine à la Capsule ; sur le tableau noir, la pensée du jour, hésitante : Tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais. Aux murs un poisson rouge, un hippocampe, un bateau à voile et une ancre. Une adolescente parle de l’asile à un ami qui est venu la voir : Tu vois Préfargier, c’est comme un aimant, si tu y vas une seule fois, c’est sûr que tu reviendras toujours.

Le camping de la Tène est désert ; les démolisseurs arrivent au bout, le cabanon est en miettes, la Thielle coule large. Je fais une halte à Montmirail. Au débarcadère du Landeron, j’apprends que tous les dimanches un bateau part de Bienne à 9 heures 45 et arrive à Morat à 13 heures. Retour à 14 heures 30, arrivée à Bienne à 17 heures 30.

Véranda

Riau Graubon / 17 heures

Feu dans le poêle,
clef perdue, balade avec Oscar.
Brouille.
Lecture de L’Esprit du Seeland (1882),
clef retrouvée, cachée sous le 24Heures
Passage d’Olivier, café à bâtons rompus ;
oh ! misères, tuiles et chicanes,
nonnettes au miel fourrées à la confiture.

Retour des filles,
frites, fruits et délices.
Landi et COOP avec Lili.
A propos de Louis Favre, l’auteur de L’Esprit du Seeland et du Robinson de la Tène.

Cuisine,
ail dans le cou, et riz, et salade ;
tarte aux poires.
Balade avec Oscar,
tomates, carottes et bouillon ;
poivrons rouge, jaune et vert.

Salut Yves, que nous reste-t-il ?
– Ce qu’on voyait.
– Le verront-ils ?

Prison de Witzwil

Anet / 14 heures

Chape de brouillard, feu dans le poêle, balade avec Oscar. Flotte flotte un air d’abandon, chaume poisseuses et chemins détrempés. Je mixe au retour la soupe de ce soir.

Discussion à la STEP de Salavaux : revitalisation de l’embouchure de la Broye, avec les eaux de la Petite Glâne qui l’a rejointe ; 80 % aux frais de la Confédération, 15 % à ceux du canton de Vaud et 5 % à Salavaux. Verveine à l’Esquisse.

Pied du Vully, entrée du canal de la Broye à Sugiez, détour par la Stiftung Tannenhof. Prise du Zihlkanal à la Tène – ancienne abbaye de Cerlier (Saint-Jean) devenue prison. France-culture : 20 milliards de tonnes de sable déversés annuellement par les fleuves dans la mer, même quantité utilisée dans la construction. Vaccin à Mézières, pain et moutarde à Servion, Lili à Forel. La nuit, balade avec Oscar ; Palézieux avec Louise et sa guitare. Soupe et restes.

Riau

Riau Graubon / 9 heures

Première neige au Riau,
feu dans le poêle,
balade avec Oscar.
Lecture du Robinson de la Tène (1875),
midi avec Louise.

Informations sur Préfargier et l’abbaye bénédictine de Saint-Jean à Cerlier
courses à Oron,
le boucher a une tendinite,
cuisine,
balade avec Oscar,
repas en famille.

Bois Vuacoz (Célestin Freinet LXXIII)

Riau Graubon / 14 heures

Notre école sera forcément différente d’aspect de ce qu’elle est aujourd’hui. Vous procédez vous autres, comme ce réformateur qui, prétendant réorganiser son village, se contenterait de séparer les habitants par âge et attribuerait à chaque catégorie un local spécial, comme si l’âge était susceptible de déterminer, à lui seul, le processus d’action. C’est celui-ci, au contraire, qui suscite la constitution des groupes en vue du travail social : culture dans ses diverses spécialités, artisans, artiste, administrateurs, etc.
Notre école sera un peu comme un petit village, avec des salles communes où les élèves pourront se réunir le plus souvent possible ou, du moins, avec, au centre une salle commune transformable rayonnant sur des ateliers de travail, des salles de documentation et d’expérience. Autour du local encore, et constituant comme une zone extérieure d’activités, des logements pour l’élevage, des champs et vergers, un rucher, des terrains de sport et de jeux, la fraîcheur d’un ruisseau si possible.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Réalisations

Blanchy (Célestin Freinet LXXII)

Montaubion-Chardonney / 17 heures

Nous ferons comme lui : nous garderons à peu près tout de l’école actuelle. Seulement, nous nettoierons, nous élaguerons, nous renforcerons les pièces insuffisantes, nous remplacerons celles qui sont définitivement usées ou démodées, nous remonterons le tout sans erreur afin que le mécanisme puisse alors fonctionner dans le sens pour lequel il a été conçu.
L’éducateur devra alors se garder de se placer prétentieusement en travers des rouages, pour faire croire qu’il crée lui-même, qu’il dirige souverainement la vie et le mouvement. Sa besogne sera suffisamment noble et précieuse si elle permet aux individus de se reconnaître, de se retrouver, de se réaliser, de grandir et de monter selon la loi de leur vie. Qu’il ne se mêle point, dieu de pacotille, de modeler les esprits, de les plier à sa fantaisie pour les conduire il ne sait où, car nul encore n’a pu nous indiquer avec certitude un autre but à la vie que cette poussée mystérieuse qui est, pour tous les hommes, une raison suffisante de croître et de lutter.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’enfant veut travailler comme il veut se nourrir

Mont-Vully

Mont-Vully / 18 heures

Prisons de Bellechasse, de Witzwil, de Saint-Jean, de Bochuz, colonie de Payerne ; marais, Grand Marais, Petit Marais, Marais de Suchy, Moos, Obermoos, Chlostermoos, Witzwilmoos ; canaux d’Entreroches, de la Broye, de la Thielle, canal oriental, canal occidental, canalisation de la Petite Glâne, Kanal, Grosser Kanal, Seebodekanall, Islercanal ; réserves de la Grande Cariçaie, du Fanel, du Creux de terre, de la Vieille Thielle.

Jardinet d’Hauterive

Posieux / 12 heures

Une mère et un petit enfant prennent du bon temps dans un jardinet des environs de Hauterive, doré à la feuille d’automne. La mère, rêveuse, assise sur un muret qui retient un bout de terre recouvert de fraisiers porte un drôle de chapeau ; sa main gauche tient en équilibre un gros livre à la jaquette rouge ouvert en son milieu, qui repose dans les plis de sa longue cape bleu myrtille, ouverte sur une robe couleur cassis, elle ne lit pas. Elle tient une rose blanche dans l’autre main, ouverte, doigts longs et fragiles, la courte tige de la rose pincée entre le pouce et le majeur, le bras relâché. L’enfant est à ses pieds, cheveux en désordre, les yeux et le bras tendus vers la fleur, impatient, un vase aussi gros que sa tête dans l’autre main, un vase vide. Il a le vase, elle a la fleur.
A leur pied des verts, ceux du muguet, de la nivéole et de la pervenche. Derrière eux un bâti de lattes de bois, rouge cerise, enfoncées dans la terre meuble et contre lesquelles grimpent deux rosiers, un rouge et un blanc, aux fleurs rares, souvent défaites à cette saison. Derrière eux une haie vive et, tout en-haut du rameau d’un tout jeune merisier, un chardonneret.
Si les nivéoles et le muguet avaient été en fleur, si le blanc des pétales des fraisiers, le jaune de leurs étamines et le rouge de leurs fruits s’étaient alliés au vert de leurs feuilles, si les oiseaux avaient été plus nombreux, on aurait pensé plus encore qu’aujourd’hui à la Madone aux Fraises du Maître du Jardin de Paradis.

Cloître d’Hauterive

Posieux / 17 heures

Né à Paris dans une famille d’intellectuels catholiques, P-Y étudie quelques années la littérature et la géographie avant de réorienter sa vie. Il se rend alors à Fribourg où il étudie la théologie. C’est un peu par hasard qu’il s’engage ici plutôt que là, une intuition peut-être, ou ce que des amis lui en ont dit. Il s’y engage pour la vie sans que la prêtrise ne le tente, il sera frère et le restera, chargé d’abord du domaine agricole – un peu plus de 12 hectares – de la comptabilité également, depuis quelques années.
Il a déposé ses valises au bord de la Sarine il y a plus de vingt ans et se souvient du premier jour, à sarcler les carreaux du jardin de l’abbaye, entre Tierce et Sexte, puis entre None et Vêpres, à se demander ce que deviendrait sa vie hachée en si petits morceaux. Il lit de moins en moins, deux phrases ou un verset biblique suffisent pour la journée ; il préfère le travail dehors dont il a toujours rêvé : les chèvres, les vergers, les vaches, les prés. Le temps passe si vite.
Ce matin il a chassé les taupes qui se sont attaquées aux racines des hautes-tiges plantées ce printemps : pommiers, poiriers, cerisiers, griottiers, pruniers. Cet après-midi il fixe les montants de l’appentis en bois et tuiles plates qui s’appuiera contre le mur du cimetière pour offrir une place ombragée aux visiteurs. Demain, il s’occupera des 400 mètres de haies mêlées de chênes et de merisiers, prévus dans la « requalification du site ». Il avance au jour le jour sans les compter, comme si chacun d’eux contenait les autres.
Aujourd’hui le siècle aura raison de la règle, il a sauté none et vêpres, le travail ne pouvait pas attendre. Son silence m’a fait comprendre que les questions que je souhaitais lui poser n’attendaient en définitive que mes propres réponses, simples, patientes, en acte.

Abbaye d’Hauterive

17 heures / Posieux

Promenade sur les falaises qui dominent l’abbaye : boum, boum boum, boum. Je ne comprendrai que plus tard, au retour : sur la rive gauche de la Sarine deux hommes bottés, le fusil à l’épaule et un chien mouillé à leur pied : sangliers et chevreuils qu’ils me disent, c’est fini ; bientôt ce sera les renards dont il nous faudra brader les peaux. On guette le ciel depuis ce matin, trop de bise, on n’a pas tiré grand chose. Ils me conduisent un peu plus loin derrière la souche d’un hêtre abattu où les deux hommes ont placé leur butin : deux colverts, plumes vertes, bec jaune, plumes bleues, à côté d’un panneau sur lequel on peut lire Zone de silence de Hauterive.