Les Petites Côtes

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Épalinges | 14 heures

Croire qu’il aurait pu en aller autrement si les responsables avaient pris d’autres décisions, c’est idéaliser la manière dont les choses se nouent, se font et se défont, c’est se dédouaner à bon marché de ce que l’on peut, là où on est, dans la conduite des affaires du monde. Les décisions sont les soeurs des fruits mûrs, les pommes tombent au moment voulu, véreuses ou bonnes à croquer, et c’est toujours trop tard.
Au diable le révisionnisme ! Jouer plutôt du greffon et du porte-greffe, laisser en hiver la terre au repos, les fleurs aux abeilles, la noue au hasard, l’arbre au soleil. On cueillera les fruits mûrs en automne. Avant qu’ils ne tombent.

Morenche

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Chapelle | 13 heures

Les cloches au gosier vigoureux ne se taisent pas en hiver. Elles assurent la permanence les dimanches et les jours fériés, lorsqu’il fait froid et que les oiseaux se taisent. Rehaussent de noir le pied des haies, ombrent les chemins, tracent des perspectives et calculent les distances. Elle dénombrent les communautés et ouvrent des passages, allument des feux et réveillent les intrigues.
Le renard lève la tête, fier d’en être, le mystère est sauf.

Le Borgeau

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Carrouge | 14 heures

Difficile de ne pas se frotter les yeux lorsque le pire emprunte les voies conçues pour nous en garder, difficile de ne pas d’un coup pâlir lorsque les forces qui travaillaient en sous-sol, contenues par des interdits, des coutumes, des règles, se dilatent soudain, trouvent une brèche et remontent portées par le principe d’Archimède jusque sur la place publique, se substituant par convection aux forces lourdes qui l’écumaient et reléguant celles-ci dans les profondeurs.
Ni coup d’état, ni révolution mais inversion des pôles, nous obligeant à retourner le sens de nos représentations et à considérer les choses depuis dessous. Même fond de jeu, mêmes pions, mêmes règles, mais une autre partie.
Tout est sur le point de se retourner une nouvelle fois, sans faire de bruit ; nous pourrions assister au retour officiel des fantômes et des sorcières, des avant-scènes et des arrière-mondes, des brutes et des victimes consentantes, des certitudes et des satisfactions immédiates.
A la table voisine ce matin, à l’Union, deux hommes d’une quarantaine d’années rient aux éclats, ils regardent sur un iPhone les exploits sexuels de l’un de leurs amis, sans égard ni pour moi ni pour la femme de celui-ci. Que leur dire ? Serions-nous condamnés à tout recommencer ?

Les Grangettes

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Noville | 16 heures

Il ne parlait jamais de solitude mais vivait en solitaire – par choix ou par obligation, nul ne le sait –, assujetti à tout ce qui pouvait augmenter la somme de ses expériences. Avec tout autour de sa maison des loups, des curieux et, sur son beau visage de converti, les traces contenues de ses passions.
Elle, de son côté, n’hésitait pas à évoquer la solitude. Elle prononçait ce mot comme s’il s’agissait d’un nom de lieu, tout à la fois paysage et sésame pour y accéder, y trouver une demeure plus vaste encore et s’augmenter elle-même en se l’incorporant.

Pernessy

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Le Mont-sur-Lausanne | 12 heures

La vieille – qui avait une préférence pour l’aube – doutait de tout. Mais elle le faisait avec une telle assurance que tout semblait aller de soi. Personne ne songeait en sa compagnie connaître le fin mot de l’histoire, nous ne commencions et ne finissions rien qui soit. La vieille de Pra Massin était inébranlable, fer de lance et angle plat.

Port de Grandson

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Grandson | 15 heures

Dans l’arrière-pays, lorsque la bise noire a débarrassé la terre de ses excédents, l’a poncée jusqu’à l’os, briqué les labours, affuté les chaumes, lorsqu’elle a, dans les villages, décapé les crépis et lavé les bords de route, il ne reste plus rien de la peau de la terre, sinon le rose pâle de sa chair mise à nu.
Prenez garde si vous mettez le nez dehors, le rose deviendra d’un coup bleu et cassant, comme de la porcelaine, et vous risquez bien, comme saint Barthélémy, d’y laisser votre peau.

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Valeyres-sous-Montagny |  | 16 heures 

La Broye

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Moudon | 16 heures (Harle bièvre)

Le poète a croisé des architectes, des artistes, des hommes d’affaires, des mercenaires et des confiseurs. Il a défriché des terres de basse altitude très arrosées sans jamais les exploiter, n’a laissé à personne le temps de s’établir. Est allé de l’avant et de travers comme un chien sans collier. Jamais il n’a reculé, à l’image des peuples des hautes terres alpines, poursuivant un monde qui s’écarte en cascade de lui-même.
Le 25 décembre 1956, Robert Walser quitte à petits pas serrés l’asile d’Hérisau, penché comme on écrit. Il trace dans la neige molle le chemin parcouru, l’ombre d’une échelle au pied et au sommet de laquelle j’entends la voix qui s’est tue.
Pas de congère ce mardi-là, pas de bise non plus.

Les Liaises

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Chalet des Enfants | 14 heures

Les chevreuils et les renards ne vont pas au plus court ; leurs traces capricieuses en hiver sur la neige en attestent, tressent d’infigurables guirlandes ; ils empruntent les chemins creux par sections et ne s’attardent guère sur nos sentiers, comme s’ils préféraient frôler nos vies ou les couper à angle droit plutôt que de mêler leurs pas aux nôtres. Et musarder.
Des nuages lourds passent en coup de vent, bleu derrière les branches hautes des charmes, des aulnes et des hêtres, des érables et des frênes. C’est la bise, elle froisse les vieilles feuilles des branches basses d’un chêne, qui crépitent comme un tas de feuilles mortes.
Il fait trop froid pour que les oiseaux chantent et sculptent les bois, seules les flaques d’eau donnent une image de l’étendue. Sur la branche d’un vieux pommier, près de la maison, un merle pique la chair blette d’un fruit oublié.

Bar du Coq

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Yverdon | 12 heures

Des propos à l’emporte-pièce
des récits personnels
des petits complots
un homme qui voudrait rester
un autre qui voudrait partir
verres de vin et tasses de thé
un autre qui revient
Dis-moi pour finir ça va donner quoi ?

La maison de la Gaieté | Denis Montebello

Cher Pierre,
Une dizaine de centimètres de neige recouvrent ce matin tout ce qui dépasse, tout ce qui n’a pas été mis sous toit, mais aussi les toits, les cheminées et même les voix. Personne ne sait pourquoi ni comment ça a commencé, ni pourquoi et comment ça se terminera. Chacun reste confiant, c’est réjouissant.
Sandra et les enfants sont descendus à Lausanne, ils ont déposé Mégane à la BCU ; Louise a rendez-vous pour son premier cours de samaritains ; Arthur, Lili et leur mère iront dans les boutiques et feront le marché. Je reste au chaud avec Oscar, avec dernière moi le texte pour Amnesty que Frédéric m’a promis de relire, mais aussi les photographies et les notes quotidiennes que nous avons réalisées parallèlement, Stéphane et moi, du 14 janvier 2016 au 13 janvier 2017. J’ai l’agréable impression de m’être allégé ; malgré tous les bénéfices qu’ils nous procurent, les engagements que nous prenons pèsent sur nos vie comme les couvercles sur les marmites.

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Ces notes écrites chaque jour depuis quelques années relèvent d’une tout autre logique si ce mot pouvait convenir ; elles sont l’occasion de déposer librement sur une assiette une ou deux choses entraperçues, avec pour seul couvercle le ciel. Elles ne constituent pas un bilan ou une récapitulation de ce qui a eu lieu au cours de la journée ou, si c’est le cas, de façon secondaire. Bien au contraire, elles me donnent la possibilité de rester en retrait de ce que je leur confie, comme si je n’en étais pas le dépositaire. Comme si, après avoir traversé ou avoir été traversé, ou un peu des deux, par le jour et par tout ce qu’il contient, il me revenait en écrivant non pas de les faire miens, mais de m’en débarrasser en les renvoyant au lieu même de leur provenance, qui se confond avec le lieu de leur (re)partance. Comme un oiseau qui serait entré par mégarde dans la maison, dont nous nous saisirions un bref instant avant de le relâcher dans le jardin.
La neige tombe tant et plus et le ronflement de la chaudière donne une idée de sa constance ; dehors le paysage est devenu sourd, je m’en rends compte lorsque je vais relever la boîte aux lettres où m’attend un beau cadeau, un livre que j’ai eu l’occasion de lire il y a quelques semaines, mais qui m’arrive aujourd’hui dans ses habits d’apparat, aux armes d’une maison d’éditions, Le Temps qu’il fait, qui m’est chère, dans le catalogue de laquelle je retrouve avec bonheur les ouvrages de beaucoup des écrivains qui m’ont accompagné dans la rédaction de Tessons : André Dhôtel, Jean-Loup Trassard, Paul Louis Rossi, Philippe Jaccottet.
J’avais espéré que Tessons atteindrait un jour les côtes de l’Atlantique ; le hasard a fait beaucoup mieux puisque ce petit livre s’est retrouvé chez Denis Montebello à La Rochelle et qu’il a écrit sur son blog, au moment de sa parution, deux gentilles pages à son sujet.
Ces deux pages, je les retrouve à la fin du beau livre que la postière m’a remis , il s’intitule La maison de la Gaieté et raconte l’épopée d’Ismaël et Guy Villéger qui ont fait d’une maison de Chérac, menacée aujourd’hui, une île et une auberge tapissée de milliers de tessons.

Que l’art brut soit tendance, cela leur fait une belle jambe. Et qu’on les regarde, pour éviter de les enfermer dans une catégorie qui relève un peu trop de la psychiatrie, comme des outsiders.
Certes, ils ont anticipé la mort de l’art. Préfiguré, avec leur maison, nos installations.
Mais Ismaël et Guy Villéger sont d’abord des inspirés, des inspirés du bord des routes, et ils nous appellent, depuis leur tombe. Ils nous invitent à la Gaieté. À cueillir le jour, et aussi des traces. A mettre nos pas dans ces vestiges, nos mots.

Denis Montebello, La maison de la Gaieté
Le temps qu’il fait (Quatrième de couverture)

Il me faut d’un peu de courage pour me rendre en voiture jusqu’à Oron ; je roule au pas, tout le monde roule au pas et fait des efforts pour ne rien ébruiter. J’en reviens avec des lentilles, des fruits et le dernier gâteau des rois de la saison.

Chacun son tour

Cher Pierre,
Chacun son tour, à moi de me lever après les autres ! Lorsque je descends, Sandra, Louise et Lili astiquent le pont et le bosco se douche ; Sandra me rappelle que c’est moi qui conduis Arthur au bus, je n’ai plus une minute à perdre.

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Le pare-brise de la Nissan et la route sont recouverts d’une couche de glace peu commode, si bien que nous voyons le bus s’éloigner lorsque nous arrivons à l’arrêt de Riau Graubon. Je prolonge donc mes services, dépose Arthur aux Croisettes. Je fais au retour une halte au centre commercial d’Epalinges, bois un chocolat chaud à la Gourmandine, à l’angle de la galerie marchande, là où ma mère buvait un café lorsqu’elle venait faire ses courses ; le mobilier n’a pas changé.
Les employés de la Poste, de la pharmacie, de la Migros et de Denner préparent la journée, les responsables donnent leurs consignes. Il faudra attendre 8 heures 30 pour voir le coiffeur, le lunetier, le fromager et le vendeur de matériel audiovisuel ouvrir leurs portes. Les stores restent baissés chez le cordonnier et le voyagiste, sale temps pour eux ! Je fais quelques achats et quitte le centre avec les premiers clients, des vieux qui ont appris à ne pas se presser.
Au Riau, le jardin a passé entre hier et aujourd’hui du noir au blanc, les pinsons et les moineaux se sont rapprochés de la maison, Sandra a rempli leur mangeoire. On a annoncé un froid de canard et le retour de la bise ; en attendant Oscar dort dans sa corbeille près du radiateur ; il ne montre pas l’empressement habituel lorsque je l’invite à faire un tour, il change d’humeur lorsque je le lâche sous la Mussilly.
Avant de faire cuire des pâtes et préparer une salade, je traverse une nouvelle fois le texte pour Amnesty ; à l’arrivée 7004 signes, j’y suis. Restent le titre et un ou deux ajustements dans l’avant-dernier paragraphe. Sandra et les filles mettent les pieds sous la table à 12 heures 30, Louise est contente de son test d’allemand, Lili n’est guère prolixe ; elle repart pour Mézières à un peu plus de 13 heures. Lorsque je m’en vais, Sandra et Louise se préparent, elles ont rendez-vous cet après-midi à Lausanne et à Vevey.
Je descends au Mont, une période autour de Verlaine, une autre que les élèves gèrent librement, j’en profite : la lumière, le bleu du ciel, les joues des nuages, le vent d’ouest, la neige et le soleil me ramènent aux flamands ; le temps change décidément aussi vite que nos humeurs, ou l’inverse, ce qui est plus juste.
Lili m’attend à 15 heures 50 sur le pas de porte, elle me raconte pendant le trajet jusqu’à Pampigny que, cet après-midi, la conductrice du bus scolaire a perdu la maîtrise de son véhicule au moment même où une voiture de police arrivait en sens inverse, glissade dans le pré tout près de chez nous. La donzelle au volant n’a pas cru bon s’arrêter, les policiers qui l’ont évitée de peu ne l’ont pas entendu de cette oreille, ils la rejoignent à l’arrêt suivant, elle en prend pour son grade. Faut-il s’inquiéter pour la sécurité de nos enfants ?
Je boucle à l’instant ces notes à l’auberge de Pampigny, reprendrai Lili tout à l’heure. Ce soir j’ai congé, c’est  Sandra qui fait à manger, Arthur – qui a parkour – rentrera plus tard, on sera pourtant cinq à table : Mégane sera des nôtres jusqu’à demain matin.

Rien ne me fera trébucher

Cher Pierre,
Rien ne me fera trébucher au réveil, ni rêver ni penser : ni la nuit ni la sonnerie des réveils au quatre coins de la maison, ni la rumeur qui accompagne les grandes manœuvres du matin. J’enchaîne en suivant un invisible programme : une douche, des flocons d’avoine mélangés à des raisins secs dans de l’eau, puis un tilleul et un café. Je glisse une pomme, une mandarine et une poire dans mon sac et descends à la mine.

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Romain Roussset

Je ne me réveille en réalité qu’à un peu plus de 10 heures, lorsque j’apprends à la salle des maîtres, par une collègue de l’enseignement spécialisé, qu’on rassemble désormais, sous l’appellation multidys, les enfants qui présentent au moins deux des troubles spécifiques distingués jusque-là : dyslexie, dyscalculie, dysgraphie, dysorthographie, dyspraxie, dysphasie. Je croyais que les chercheurs avaient identifié et listé, en les caractérisant soigneusement, les maux qui pèsent sur les apprentissages de nos enfants, voilà que tout se complique à nouveau ; plus de 60 situations sont désormais possibles. Voilà qui ne va pas simplifier la vie des logopédistes et les enseignants.
Le ciel est uniformément gris, les façades aussi ; pour le reste du noir, bitumeux, et quelques lambeaux blancs le long des caniveaux. La bibliothèque de l’école est silencieuse, les deux responsables pianotent sur leur machine ; je passe une heure sur la mienne avant de déposer sur une assiette, à l’étage, trois fruits et un couteau : une nature morte. Ça aurait pu être la photo du jour, trop tard, ça aura été mon repas.
Les élèves m’attendent pour quatre périodes successives au cours desquelles je m’engage prudemment, le vent régulier qui souffle incline à laisser aller l’embarcation qui avance toute seule, grand largue plutôt que vent debout. J’en profite pour passer à l’économat avec les deux ou trois élèves susceptibles de faire les 400 coups ; on en ramène une vingtaine de dictionnaires et quelques exemplaires du nouvel ouvrage de référence, Texte et langue — Aide-mémoire, savoirs grammaticaux et ressources théoriques, qui propose de nombreux changements et un grand retour, celui du prédicat.
Plusieurs élèves ont été rattrapés par la grippe, elle en menace une demi-douzaine qui ont préféré ne pas manquer l’école ; je leur sers pourtant la main au moment de nous quitter, on verra bien si le vaccin fait son effet.
Au Riau, après un moment de flottement pendant lequel nous faisons, Sandra et moi, un rapide procès de l’école, qui autorise les enseignants à noyer de devoirs notre petite dernière, Arthur ouvre pour nous aider à oublier une bouteille de Perldor secco de la Migros et un paquet de chips de chez Zweifel. Il aura suffi que je monte à la bibliothèque pour déposer mes affaires et y mettre un peu d’ordre pour constater à mon retour que ma femme et mes enfants m’ont oublié, ne m’ont laissé que les amours et une pincée de sel. Sans rancune.
Après le repas et une brève discussion, nous nous proposons, Arthur et moi, d’assurer désormais la mise en ordre de la cuisine les mardis, mercredis et jeudis soir ; les femmes acceptent. Je monte ensuite à la bibliothèque car ce soir c’est la fête, c’est la fête du parti socialiste français. La fête ?

Ciel sans nuage ce matin au Riau

Cher Pierre,
Ciel sans nuage ce matin au Riau, je quitte la maison le premier pour entrer dans le brouillard au sommet du toboggan de la Marjolatte ; il eût été évidemment plus naturel et plus sage de rester au soleil. Nous sommes en réalité des sédentaires qui ne cessons de nous agiter, d’aller et venir quelles que soient les circonstances, à l’inverse des chasseurs-cueilleurs du paléolithique qui ne bougeaient vraisemblablement pas de leur campement si la météo annonçait des beaux jours. Si nous n’avions pas coupé les ponts avec eux, fait une croix sur leurs enseignements, je serais certainement resté ce matin sous le soleil du Riau.

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Le quart d’heure qui me sépare chaque matin de la mine pourrait me manquer en août prochain ; c’est en effet très souvent pendant ce court déplacement en voiture que ce quelque chose qui échappe à la succession prévisible de mes heures voit le jour et tire, par une espèce d’anticipation, les fils de chaîne sur lesquels viendront s’entrecroiser mes impressions. Ce quart d’heure est comme les premières lignes des notes que je rédige chaque jour, où le premier paragraphe ne constitue pas en réalité le premier des événement fixés rétrospectivement, mais offre une rampe de lancement, une orientation au sous-ensemble des éléments qu’à la fin je retiendrai et le rythme dans lequel ils prendront place.

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Des éclairs et des ombres pendant les cinq périodes de ce matin. Peine avec certains élèves qui ne connaissent qu’une seule langue, celle qu’ils parlent à la table familiale mais autour de laquelle ils mangent souvent seuls. Plaisir avec d’autres, ils ont compris qu’il existe plusieurs langues dans leur propre langue, si bien que lire un sonnet de Verlaine leur donne l’occasion d’en entendre une nouvelle et de se réjouir de ses règles ; je leur parle en fin de période de l’arbitraire du signe. Plaisir encore, avec d’autres, à qui je demande d’inventorier les problèmes orthographiques qu’ils rencontrent, sans prendre en compte les erreurs qui relèvent d’un déficit d’attention ou de leur nonchalance ; ils semblent tout à fait d’accord lorsque j’affirme que ces erreurs, comme ces papiers qu’ils laissent par terre dans la cour après la récréation, relèvent davantage du champ éthique que de l’enseignement du français.
Le soleil fait son retour lorsque je m’apprête à quitter la classe ou, ce qui est plus probable, au moment où je m’en avise ; notre tête est décidément bien faite, qu’adviendrait-il si nous ne pouvions fermer nos écoutes ? Je passe en revue le plateau par la baie vitrée, de Morges à Cossonay en passant par Denges et Dizy, le château de Vufflens et, de fil en aiguille, Ferdinand de Saussure, le BAM, Frédéric, Nathalie, Louise, Montricher, La Praz, le Suchet, les Aiguilles de Baulmes, le Chasseron, le Chasseral, Bâle, le Rhin, Hambourg, le Danemark, les Lofoten… Je reviens sur terre.
Il est bientôt 13 heures, Louise a préparé des beignets qu’elle partage avec Lili sur le coin de la table. Je fais bande à part, avale une pizza et monte avec un café à la bibliothèque, que je quitte à 18 heures passées ; c’est fait, le texte pour Amnesty tient debout, ou est susceptible de le faire ; il me reste le week-end prochain et lundi après-midi pour le menuiser : raboter encore, poncer, cheviller, mortaiser…
Comme Sandra, qui avait une séance avec les relecteurs du troisième volume du bouquin de physique, rentre plus tard et qu’Arthur accepte de sortir Oscar, j’écris ces notes et les publie avant le repas.

Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons

Cher Pierre,

Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons, la neige tombe généreusement à un peu plus de 6 heures, lorsqu’Oscar met le nez dehors ; il grogne et flaire une piste fraîche dans le creux du ruisseau. On monte jusqu’à la Mussilly comme souvent le mardi, pas le temps d’aller ailleurs. De longues grumes d’épicéas, que la neige enveloppe et arrondit par une ombre inversée, bordent à droite et à gauche le boulevard qui mène à la Moille-aux-Blanc.

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On ne distingue, de la lisière du bois, que le réverbère du Tilleul, celui de la Goille, les néons des cuisines des paysans et des salles de bains des lève-tôt. Du côté de Mézières et de Carrouge, des braises couvent sous les cendres. Je croise au retour, devant chez Didier, les filles qui partent à l’école ; Arthur et Sandra les suivent.
Les chasse-neige et les saleuses ont passé, on avance au pas sur la route de Berne ; celle du golfe est dangereuse et les habitués roulent vite. Dans la cour du collège une nuée de petits élèves attendent la sonnerie ; on ne peut s’empêcher de penser à ces paysages d’hiver que les Flamands ont si souvent peints aux XVIème et XVIIème siècles, où l’on voit tout un peuple d’enfants surpris dans leurs jeux, patins au pieds et boules de neige à la main, presque vivants. Mais dans l’encadrement de la fenêtre, les enfants semblent aujourd’hui immobiles ; ils avancent comme des vieux, considèrent avec circonspection cette matière froide et blanche avec laquelle, à l’intérieur du périmètre de l’établissement scolaire, ils n’ont pas l’autorisation de jouer, qu’ils touchent cependant du bout des doigts, avec sur le dos un sac si lourd qu’ils sont nombreux à craindre, s’ils se baissent, de ne pas pouvoir se relever. Côté jardin, les villas sont plongées dans une brouille épaisse et leurs toits recouverts de neige font de ce quartier bien connu un lieu presque irréel, un décor de cinéma.
J’enchaîne quatre périodes sans lever la tête ; les élèves sont studieux mais ne sont pas prêts à accepter de se pencher sur ce qu’ils ne comprennent pas, ce qui leur échappe, ce qui leur résiste, ce sans quoi ils ne seraient pas là. La cour est à nouveau noire de monde à midi, le sel et l’obstination des concierges auront eu raison de la neige et de la glace, le bitume est à nouveau roi, les rêves se sont envolés. Il neige pourtant, les flocons dansent bien serrés, demain il faudra recommencer.
Deux pommes, une poire et deux mandarines à midi, je fais brièvement le point avec un collègue sur le certificat de juin prochain, puis termine avec les élèves de 10G la lecture d’une courte nouvelle de Mary Higgins Clark. Je remonte au Riau, aperçoit une voiture sur le toit en face du golfe, elle est bonne pour la casse ; le jeune conducteur, peu fier, m’indique de continuer lorsque je ralentis pour lui proposer mon aide. Je réaccélère jusqu’au Riau ; l’aurochs sur le crépi du hangar à 2CV, les pieds dans la neige, a fière allure, je le photographie.
Sandra arrive à la maison une dizaine de minutes plus tard, on va faire un tour avec Oscar qui se régale ; le blanc a tourné au bleu-banquise et le givre laissé par le brouillard en se retirant a recouvert de paillettes les os mis à nu des feuillus. J’écris ces notes, tandis que Lili étudie l’ouïe avec sa mère dont j’admire, comme au premier jour, la patience et la générosité.

Il fait nuit noire dans les combles

Cher Pierre,
Il fait nuit noire dans les combles, j’ignore quelle heure il est, renonce à m’en inquiéter mais aussi à me rendormir ; je parviens à rester sur les bords du sommeil sans m’aggriper, flotte entre deux eaux une demi-heure, une heure peut-être, j’ai peine à mesurer cette dérive immobile. Lorsque le réveil sonne, j’ai déjà la tête à moitié dehors, mais sans cette impression d’avoir été arraché de ma nuit.

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Début janvier, on ne voit pas encore l’allongement des jours mais on s’en approche et chacun le sait, on est de l’autre côté et le vent a tourné. J’entends des bruits aux quatre coins de la maison : Sandra me rejoint à la cuisine, je croise Louise dans les escaliers, Lili regrette qu’il n’y ait plus de fenêtres à ouvrir chaque matin à son calendrier de l’Avent. Dehors tout est bouché.
C’est jour de rentrée, les essuie-glace chassent en un seul aller et retour la fine couche de neige qui s’est déposée sur le pare-brise, la route de Berne est d’huile noire. Je photocopie quelques papiers avant l’arrivée des élèves à qui je trace les grandes lignes de cette seconde partie de l’année, avec au bout le certificat, les Éoliennes et l’ascension du Stromboli. Je me retrouve à midi sans effort ni maux de tête.
Midi à la salle des maîtres, tout est en place, les discussions, les habitudes et le cortège arc-en-ciel des tupperware, j’en prends acte. Plus de place au Central autour de la table des menteurs, occupée par une dizaine de cols blancs ; je trouve une place à l’opposé, mange en feuilletant les journaux locaux, avec un peu d’ennui et la tristesse de ne pas trouver un éditorial iconoclaste, un poème de plein air ou une considération intempestive. Je me rabats sur la page des morts, mais s’ils sont nombreux aujourd’hui, les sentences sont rares ; ni proverbe ni apophtegme, ni pensée ni sonnet. Je retiens des cinq brimborions du jour un tercet qui hante depuis plusieurs décennies les avis mortuaires de France, du Canada et de Suisse.

Quand sonne l’heure du dernier rendez-vous
la seule richesse que l’on emporte avec soi,
c’est tout ce que l’on a donné. 

Malgré le ton un peu solennel du premier vers et le contexte qui pèse trop lourd, il m’est difficile de ne pas m’arrêter, sinon m’attacher, au paradoxe qui se déploie dans les deuxième et troisième. Ces avis mortuaires prendraient toutefois une tout autre allure et une tout autre signification s’ils étaient distribués aléatoirement dans chacune des pages de nos journaux. C’est précipiter les choses que de les enfermer dans une double page avant qu’ils le soient derrière les murs d’un cimetière.
Je fais une halte à la bibliothèque à 15 heures, entouré d’une vingtaine d’enfants de moins de dix ans, m’assure dans un air de fête que le texte pour Amnesty tient le coup après la taille de dimanche et qu’il ne m’est pas interdit de le voir bourgeonner. Je ne dépasserai pas le premier paragraphe ; le désarticule, le taille, ajuste les parties, remplace des éléments… avec l’arrière-pensée que ces opérations ne seront pas sans effet, feront bouger les paragraphes suivants et leur assureront chemin faisant l’assise qui leur manquait.
Longue discussion ensuite avec une mère d’une ancienne élève qui m’avait pris à parti, il y a quelques années, parce que je ne donnais pas à sa fille et ses camarades assez d’exercices, de listes de verbes et de mots à recopier. Enseignante elle aussi, elle me confie qu’elle a décidé d’y renoncer cette année, convaincue que ces listes à recopier et à mémoriser étaient inutiles à ceux qui pouvaient s’en passer et menaient à l’impasse ceux qui auraient pu en profiter. Sans rancune, il n’y a pas d’heure pour changer.
Je reviens à la page des morts en attendant Arthur à l’arrêt de bus, en me demandant tout à fait sérieusement si les propriétaires de nos quotidiens accepteraient l’éclatement de cette page et la redistribution des avis des familles dans les rubriques économie, société, cuisine, jeux, culture, sports,… comme les annonces publicitaires. J’en doute. Quant aux poèmes, aux sentences mêlées ou aux considérations intempestives que l’on trouvait autrefois (à moins que je ne l’imagine et qu’il n’en a jamais été ainsi) dans les quotidiens, on ne risque pas d’assister à leur retour, cette littérature ne rapporte en effet pas plus que les morts. Mais les morts, il faut bien les mettre quelque part.
Ce soir ce sera lentilles, carottes, courgettes et salade de rampon.

Un drapeau rouge à croix blanche

Cher Pierre,
Un drapeau rouge à croix blanche oublié depuis le premier août dernier montre ses vilains dessous au portail d’une cour pavée, le jour est blanc, les champs aussi ; pas assez cependant pour que les enfants sortent leur bob. Une corneille se jette de la cime du sapin de chez Maurice, fait quelques vrilles avant de se relancer et de retrouver la place qu’elle a abandonnée ; elle laisse au fond de l’oeil des traînées noires. Le jour est gris, mais que d’ingratitude ! il faudrait parler de tant de choses pour être juste : de rien, de tout ce qui se voit, de tout ce qui se cache et qu’on ne voit pas.

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J’ai élagué au réveil le texte pour Amnesty au-delà des limites exigées, dans l’esprit des jardiniers qui taillent les rosiers : ne laisser que deux ou trois yeux ; l’opération me permettra, lorsque la température se sera réchauffée de laisser monter la sève. Sandra et les filles sont descendues après le déjeuner chez Marinette s’occuper de Ziggy et de Sahita, Arthur est dans sa chambre.
La bise se réveille de temps en temps, le froid des jours passés persiste, il a eu raison des conduites de plusieurs fontaines de la Mussilly. Un retraité lutte tout à côté avec ses faibles moyens contre le gel qui s’est attaqué à son bassin, il fait des allers et retours avec un pot d’eau chaude qu’il verse sur la chèvre de partage, ramone la tuyauterie avec un bout de fil de fer, sans grands succès. Même s’il a le temps, il préfère agir, tu vois, me dit-il, c’est mon petit travail du dimanche.
J’ouvre mon cahier de préparation, vérifie les travaux de quelques élèves, entre leurs résultats dans le registre informatisé, trace les grandes lignes de la fin de l’année scolaire. De l’avoir fait m’apaise et l’agitation qui me prend à la veille de chaque rentrée scolaire disparaît d’un coup : il suffit en effet d’aller à l’essentiel pour que celui-ci préside à l’organisation presque naturelle des tâches, repousse ce qui l’embarrasse, libère des tâches inutiles et, in fine, m’invite à regarder par la fenêtre, m’évitant ainsi de me retrouver ce soir avant de me coucher Gros-Jean comme devant : on aura parcouru quatre mille milles et on n’aura rien vu. Il est 13 heures lorsque les cris des filles m’appellent en bas ; elles et Sandra sont de retour, je laisse tourner le requiem de Fauré à la bibliothèque et les rejoins.
Le dimanche n’est pas pour tous un jour de repos : Arthur a étudié ce matin quelques-uns des aspects de l’oxydoréduction et de la photosynthèse avant de préparer des crêpes pour tout le monde ; Louise en croque une au sucre en peaufinant un exposé sur le Sida, Sandra répond à ses questions ; Lili qui travaillait dans sa chambre sur les figures géométriques planes descend à la cuisine et commande une crêpe salée. Ils iront ainsi tous les trois de devoir en devoir et de crêpe en crêpe une bonne partie de l’après-midi.
Il est heureux que les adultes qui n’ont pas encore d’enfants aient oublié les peines dont l’école a été autrefois la responsable, ne se souviennent plus de ce qui se passait le dimanche à la maison. Quant aux parents des gamins qui en ont fini avec leur scolarité, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi beaucoup d’entre eux ne désirent plus en parler.
Le ciel baisse d’un cran au milieu de l’après-midi, le brouillard avec. Celui-ci ne nous laisse sous les yeux que le petit drapeau aux vilains dessous, il a avalé les fumées des cheminées, les bois, le vieux verger, la corneille. Pourtant, s’il continue ainsi, il va certainement laisser la place au soleil et les moineaux organiseront une petite fête dans le jardin. Dimanche-bazar, je vais bien trouver un morceau de pain et un verre d’eau.

Lorsque je me réveille à cinq heures

Cher Pierre,

Lorsque je me réveille à cinq heures, la maison est froide, l’eau ne coule plus aux robinets des éviers, plus de lumière aux alentours, pas même au carrefour du tilleul. Je fais un feu dans le poêle avant que nous quittions, Louise et moi, le Riau ; il est 7 heures 30, le jour se lève, il fait tout rose autour de Brenleire et de Folliéran ; les vitres de la Nissan sont recouvertes de givre mais la bise est tombée. On roule en silence jusqu’à Valeyres où je dépose Louise qui y passera la journée.

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Les rues d’Yverdon sont encore désertes et la bibliothèque n’ouvre qu’à 9 heures 30 ; je fais l’acquisition d’une paire de gants, lis le journal du jour devant un chocolat chaud dans un café qui donne sur la place Pestalozzi, avant de passer une heure et demie au rez de la bibliothèque municipale. J’y fais la connaissance d’un couple de lecteurs de la région qui, après un passage par la librairie de l’Etage, sont venus compléter leurs emplettes de la semaine. Elle est enseignante chez les tout petits, il est garde-forestier. On parle de Sylvain Tesson, de Nicolas Bouvier, de Jacques Lacarrière, de Pascal Quignard, mais aussi de tout et de rien ; ils sourient, les lèvres et les yeux gourmands. On aurait parlé encore, je crois, s’il n’avaient dû reprendre leur voiture parquée en zone bleue et si, surtout, ils n’étaient pressés de goûter à leur butin.
Je reprends le texte mis en route avant de descendre à Colonzelle ; il tourne autour de l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Je le retrouve dans un triste état et me demande bien ce que je vais pouvoir en tirer. Sandra m’envoie un message, l’électricité a fait son retour au Riau et le chauffage fonctionne ; cette bonne nouvelle me décide à reprendre mon texte depuis le début et à opérer comme le fait le chasse-neige, qui repousse avec sa lame tout ce qui l’empêche de manœuvrer. Quitte à faire place nette, abandonner ma première intention, et reconstruire l’ensemble de proche en proche, en profitant de l’opération pour éliminer ce qui parasite mon propos, de manière à ramener l’ensemble de 13’000 à 7000 signes.
Le service du prêt ferme ses portes à 11 heures et demie, je monte alors dans une petite salle au deuxième étage, mise à la disposition des lecteurs, dans laquelle je fais la connaissance d’un jeune homme qui s’est éloigné de ses frères et soeurs trop bruyants ; il n’a pas d’avance et prépare des examens d’économie. Une jeune fille, dos à la fenêtre, tourne les pages de la Loi sur le travail, elle quittera l’endroit à 12 heures 30, comme moi.
Je mange au restaurant du Château, traverse au moment du café La pierre sans chagrin d’Henri Bauchau dont j’extrais ceci :  Il est vrai que nous désirons être et pouvons / seulement persister. Le verbe manque / pour être au monde et n’être rien, comme si tout le monde tournait depuis toujours autour de la même question.
A mon retour dans les locaux de l’Ancienne-Poste, trois nouveaux occupent la Salle de lecture silencieuse ouverte au public jusqu’à 17 heures, ils pianotent sur leur ordinateur tandis qu’un accordéon nous envoie d’en-bas la rue les notes  ensoleillées d’une ritournelle lointaine. J’apprends que la bibliothèque d’Yverdon est la première institution de lecture publique de Suisse romande, qu’elle a ouvert ses portes en 1761 au deuxième étage du Château – à l’instigation de la Société économique d’Yverdon qui souhaitait mettre à la disposition de ses membres des livres utiles – avant de déménager dans l’ancien Casino (aujourd’hui Théâtre Benno Besson) puis dans l’ancien Hôtel de police (aujourd’hui Maison d’Ailleurs).
Mon nouveau voisin consulte ses mails et les annonces de location de studios à Yverdon, puis des pages sur les troubles affectifs, la schizophrénie, la logorrhée, l’angoisse… Devant, une jeune femme et son ami s’encouragent comme de vieux compagnons de route, ils s’encouragent, se gourmandent, écartent le téléphone que l’autre consulte trop souvent, avant de se retrouver main dans la main devant les pages d’une agence de voyage qui propose des campings de luxe jouissant d’un accès direct à la mer.
A quinze heures mon voisin s’en va, un peu perdu, le regard triste et doux, il me sourit, je lui souris. La nuit tombe, l’étudiant d’économie allume les deux néons, un seul est en bonne santé, l’autre hoquète. C’est un peu à cause de lui que je range mes affaires ; je profite du temps qui me reste pour rédiger ces notes, avec derrière et devant moi une traversée qui commence à ressembler à un itinéraire ; il va falloir pourtant que je coupe encore, la responsable de la revue n’est pas prête à accueillir 1000 signes supplémentaires. Dedans quatre inconnus, les étranglements du néon, le bruit des claviers ; dehors l’accordéon qui s’est tu.

   Tierce

Si tu ne crois pas en la parole du monde
Qui te croira ?

Si tu n’aimes pas la matière
Qui t’aimera ?

Et si tu n’entends pas son rire
Qui te brisera ?

   Henri Bauchau