Tiers exclu

L’un tient le frottoir l’autre l’allumette, ensemble ils boutent le feu et aussitôt les injures fusent. De quoi s’agit-il ? d’une dispute autour de noisettes sans goût, un feu de paille sur le blog d’un journaliste de la place. A quelles fins ? je l’ignore ! Pour escamoter comme souvent l’essentiel et interdire une véritable investigation ? Vraisemblablement ! mais où est donc le modérateur ? Les insultes pleuvent, je redoute qu’ils ne se donnent rendez-vous sur la place publique pour un duel dont je devrai immanquablement être le témoin.
C’est sans compter le héros, et je suis ce héros ! Je me lance, affûte ma plume que je glisse entre deux répliques. Je déploie, lame fine, mon art de l’esquive pour éviter les coups qui ne cessent de tomber et celui de la diversion pour éloigner les deux sauvages du champ de bataille. Je redouble de finesse, j’y joins la dérision et quelques figures de l’art de la persuasion, bref ce qui se fait de mieux aujourd’hui dans le domaine.
Je joue si fin, si élégamment, si subtilement que ce qui aurait pu figurer dans le meilleur des traités de rhétorique par l’exemple passe totalement inaperçu, les belligérants font comme si je n’existais pas – m’ont-ils seulement lu ? – et m’ignorent et de la pire des façons. J’ai beau me consoler en songeant à la leçon qu’ils regretteront un jour, rien n’y fait, je désespère.
Pourtant on ne les entend plus, aurais-je malgré tout réussi mon coup ? Comment en être certain ? Je veux m’assurer de mon succès, où sont-ils passés ? Google m’aide et je les retrouve bataillant de plus belle sur un autre scène ouverte du net. La haine ne les a pas lâchés, les suit et la bile coule à flots. Je souffre, ils se sont débarrassés de moi de la pire des façons, la honte m’étreint. Je rejoins alors, malheureux et défait, le groupe les rétamés du net qu’un ami a fondé sur Facebook. Personne n’est en ligne ! Je quitte le clavecin qui m’a permis tout à l’heure de composer la plus belle des musiques, mais qui a fait de moi, une fois encore, l’égal du soldat inconnu.

Jean Prod’hom