J’ai appris plus tard

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J’ai appris plus tard que ses forces s’étaient mises à décliner et qu’elle s’était détachée depuis quelque temps déjà des affaires du monde, de ses amis, de sa famille. Ceux-ci avaient rapidement compris que personne ne la retiendrait, c’était à prendre ou à laisser, et qu’ils peineraient à la rejoindre là où elle s’était établie, dans une insouciance et une légèreté à laquelle seuls goûtent les vieux. Elle n’écrirait plus.

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J’habitais avec les miens tout près de chez elle, et j’avais lu, à mesure qu’ils paraissaient, l’ensemble des écrits qu’un éditeur fidèle et soucieux fit connaître trente ans durant, emballé par les mondes que ses proses et ses poèmes faisaient naître, par les paysages qui m’étaient familiers, et surtout, je crois, par leur inimitable mélodie.
Lorsque je me suis hasardé du côté de Pra Massin, elle avait, depuis quelques années déjà, tourné le dos à l’écriture  ; mais elle semblait ne rien avoir abandonné, elle portait à bout de bras quelque chose qu’elle avait fait voir et entendre en écrivant, cousait de silence et de lenteur le coin de terre et la fermette qu’elle habitait, au milieu des objets familiers sur lesquels elle se penchait encore, mais tout autrement qu’autrefois, lorsqu’elle les invitait à rejoindre ses songeries et le petit bureau de chêne, sur lequel ne restent aujourd’hui, dans sa maison presque vide, qu’une ou deux enveloppes ouvertes, des récapitulatifs et d’inutiles formulaires.
S’il m’a bien fallu admettre que le manque de forces fut pour beaucoup dans sa décision de renoncer à écrire, la proximité soudaine de tout ce qui l’entourait, qui accompagna son déclin, n’y fut pas pour rien non plus.
Elle notait pourtant, au cours de la journée, les quelques mots qui, parfois, faisaient halte dans sa gorge, et qui trouvaient sans effort la place qui était la leur  : deux ou trois phrases qu’elle déposait d’une écriture hésitante sur un feuillet qu’elle détachait du bloc-notes qui traînait sur le buffet de la cuisine, qu’elle ne retouchait plus, avant qu’il ne rejoigne, loin de toute idée de livre, un fond de tiroir ou le tas de papier à recycler.
Je m’étais risqué à lui dire, alors qu’on se connaissait à peine et que notre amitié cherchait ses voies, que je le regrettais  ; j’aurais voulu en effet qu’elle s’engage une nouvelle fois dans une écriture au long cours. Je me suis ravisé lorsqu’elle m’a regardé de très loin, indiquant qu’elle ne se trouvait pas là où je croyais. Je me suis tu sans rien ajouter à ma maladresse, renonçant même à lui dire combien ce qu’elle avait écrit m’avait nourri.
Quelques semaines après, alors que nous marchions sur le chemin des Tailles, elle me dit qu’elle ne regrettait rien  ; quelque chose s’était refermé derrière elle, comme un rideau de fer d’une boutique de quincailler, mais sans faire de bruit  ; elle n’avait jamais eu besoin de dire adieu au langage, l’écriture l’avait abandonnée assez soudainement ; elle n’y voyait aucune perte, c’était comme un enfant lorsqu’il quitte la maison, ou un amour qu’on oublie.
Elle ajouta qu’elle lisait encore, un peu, mais ne parvenait que rarement à donner un corps à ce qui était écrit  ; elle éprouvait pourtant le plus vif plaisir à tenir un livre dans ses mains, comme on tient un bol de terre ou un sécateur, un chapelet ou un mouchoir. A la fin, disait-elle, un livre fermé vaut mieux qu’un livre ouvert.
Qu’arrive-t-il lorsque vie et poésie, avec la vieillesse, se confondent ? Cette question, m’a accompagné avant l’heure, en vivant dans les parages d’une poétesse qui s’est tue, ne laissant pour réponses que quelques feuillets sur un buffet, que j’ai lus, lus et relus, et dont je me souviens.

Jean Prod’hom