Deux fois ravi

Il est un peu plus de 10 heures 30 et les élèves travaillent en silence un beau conte de Maupassant, Le Papa de Simon.
Désoeuvré, j’aperçois à travers la vitre de l’une des fenêtres aux cadres turquoise de la villa du Chemin du Mottier un vieil homme qui s’affaire. Dans le ciel file un merle à tire-d’aile, il stoppe son vol, pieds joints sur une branche basse de l’un des trois pins qui se dressent là, devant moi à deux pas… Je me réjouis.
Je me réjouis de ce que l’école, malgré l’orientation qu’elle a prise depuis le commencement, soit encore si proche de ceux qui n’y sont plus et que j’aperçois de temps à autre par les grandes baies vitrées de la classe, enchanté que l’école se dresse en compagnie des arbres et des merles à l’air libre.
Tandis que les élèves s’enfoncent dans une petite ville de province et rejoignent Simon au bord de la rivière, Philippe Remy dans sa forge, Blanchotte dans la chambre, je demeure la tête hors de l’eau, perds le fil de ce pourquoi je suis là, observe les feuillus, nus, qui se dressent dans la pelouse interdite, je devine plus loin le Gros-de-Vaud, le Jura et l’Amérique.
Dans le même temps pourtant, je me sens abandonné, exclu du monde, habité par le sentiment tenace de jouer une partie dans une réalité moindre. J’aimerais être ailleurs, dans le bruit du monde ou le creux des ravins, vivre à mon tour et ne rien attendre, obtenir l’immédiat et m’en suffire.
Comme souvent alors je songe à quelques mots d’Yves Bonnefoy qui me suivent depuis tant d’années.

Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu.

Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays
Albert Skira, Paris, 1972

Le mirage a creusé un manque qui m’a écarté de la route, il m’a déposé nulle part, à deux pas de mes rêves, plus proche que jamais des êtres qui s’éloignent.

Jean Prod’hom

3

Au comble de la nécessité, lorsque je prends conscience que nos pas suivent les ornières des chemins d’autrefois et qu’ils ne s’en éloignent pas, j’aperçois, allégé, là tout près, dans les landes mêlées de ronces, la bruyère qui s’incline au souffle de l’imprévu.

Jean Prod’hom

Google

Un ancien élève écrit à la rédaction du Journal, il souhaite que deux textes qu’il a rédigés à l’occasion d’un atelier d’écriture, il y a sept ans, soient retirés du site du Journal, ils lui rappellent de bien mauvais souvenirs, c’était une difficile époque de sa vie. Je retire donc du site les liens qui conduisent à ces deux textes.
Mais Google est une grosse machine mémorielle qui prend un temps important avant de nettoyer les résultats de ses explorations, si bien que, chaque fois que cet ancien élève tape son prénom et son nom sur Google, ceux-ci apparaissent sur une page, suivi de quelques-uns des mots que cet ancien élève veut bannir du monde.
Lorsqu’on tente de télécharger ces deux textes, par un clic sur les adresses fournies par Google, celui-ci signale son impuissance par les mots : Objet non trouvé ! Error 404. Ces textes n’existent plus en effet sur aucun serveur. Ce que l’élève voit lorsqu’il tape son prénom et son nom, ce ne sont plus ses textes proprement dits, mais l’empreinte qu’ils ont laissée, des simulacres qui rappellent qu’un objet a existé mais qu’il n’est plus là.
L’élève m’envoie alors plusieurs jours de suite un message dans lequel il me prie instamment de supprimer ces empreintes. Je n’en suis pas capable et j’ai beau le lui répéter ; je lui soumets pourtant quelques solutions qui ne le convainquent pas : s’adresser directement à Google – mais il n’est pas si aisé de s’attaquer à une pieuvre géante –, attendre et espérer que la blessure s’atténue, ou renoncer à vouloir supprimer les empreintes de ce qui a été.
Car on ne se débarrasse pas si aisément de son passé. Et comment pourrait-il en être autrement ? Comment vivraient les hommes s’ils n’avaient aucun accès à l’ensemble des événements qui les constituent ? On ne se refait pas dans la vie comme au poker !
Cet ancien élève est-il condamné désormais à taper son prénom et son nom, indéfiniment, pour s’assurer que rien de son passé ne fait retour ? A vouloir escamoter les traces et les images de celui qu’on suppose avoir été, on se condamne aux travaux de Sisyphe. Le déni n’amène aucun réconfort, rien ne nous garantit qu’aucune trace n’existe ici ou là, que nous ne rencontrerons pas, au moment où on s’y attend le moins, demain ou après-demain, celui qu’on avait voulu voir disparaître.
Il est vain, logiquement et ontologiquement, de vouloir s’assurer de l’inexistence de quoi que ce soit.

Jean Prod’hom

Jouer dehors

Hier, Marc, un très bon élève discute avec une enseignante. Ils avaient déjà parlé la veille de l’utilisation de l’informatique dans la rédaction des rapports de TP. Ils parlent alors de choses et d’autres, du dossier d’évaluation, des TP encore, de ce début d’année en septième secondaire baccalauréat, du travail pour le lendemain,… Tout va pour le mieux !
Sinon qu’au moment de se quitter, en réponse à une question sur le travail à faire à la maison, Marc répond :
– Ça va,… Ça fait trois semaines que je ne suis pas allé jouer dehors !

Jean Prod’hom

Dans une mandorle

Chaque année B glisse dans notre casier de la salle des maîtres un dépliant publié par l’Office fédéral de la statistique (OFS) intitulé La Population de la Suisse. Notez que je ne le lis pas soigneusement chaque année – notre pays est en effet si bien réglé que nous semblons suivre sans broncher la pente calculée par nos offices de statistiques.
Je reçois donc, avec l’année de recul qui convient pour réaliser de tels travaux, les statistiques 2007. Je prends le parti cette année de les lire avec attention. Je me coule un bain et me noie dans les chiffres.
J’apprends tout d’abord que la Suisse compte 34 jeunes gens pour 100 personnes en âge de travailler, alors qu’ils étaient 76 en 1900. A l’inverse, le nombre des personnes âgées qui dépendent de ceux qui travaillent a doublé. Cette inversion ne revient pourtant pas au même, il faut le répéter, nous sommes un peuple de vieux !
J’apprends aussi que l’espérance de vie en 1900, et j’en tremble rétrospectivement, se montait à 49 ans pour les femmes et à 46 pour les hommes. Nous pouvons aujourd’hui, et c’est heureux, rêver à une prolongation, presque une seconde mi-temps.
J’apprends encore qu’il existe plus de Suisses qui quittent leur pays que de Suisses qui y reviennent. Ça n’est pas un très bon signe ! Un meilleur ? 668’100 Suisses sont établis ailleurs dans le monde !
Quant aux hommes ils se remarient plus facilement que les femmes, je les devinais moins naïfs. Il faut savoir en outre que près d’un tiers des mariages en Suisse sont des remariages, c’est-à-dire des unions où au moins l’un des deux partenaires est divorcé-e ou veuf/-ve. C’est beaucoup et ce chiffre démontre l’obstination de nos ressortissants à persévérer dans un domaine abandonné par beaucoup.
Demeure la pyramide des âges, que l’on croyait stable mais qui n’a plus rien à voir avec les illustres tombeaux construits pour l’éternité. A moins que…
La pyramide des âges en Suisse comme en Europe cache en effet de moins en moins sa vérité mortelle. Elle s’est faite champignon, champignon atomique, qui jette toujours plus haut dans le ciel son large anneau de promesses sombres. L’Europe explose, tous nos vieux – femmes et hommes égaux enfin tous ensemble dans la même mandorle – sont poussés année après année vers le ciel, toujours plus haut, toujours plus nombreux. Assomption !
L’explosion n’est pas terminée, nous sommes à mi-parcours, chapeau pointu. Il nous reste encore quelques années avant que nous ne retrouvions la stabilité d’une nouvelle pyramide, cul par-dessus tête. Il nous faudra alors remettre nos représentations à l’endroit : quelques enfants en haut près du ciel et les vieux en bas, en pagaille près de la terre où on redevient poussière.

Jean Prod’hom

Coup de pouce

Je reçois il y a quelques jours un mail d’un jeune électricien de Genève. Il me prie de retirer du site du Journal de l’Etablissement un texte qui y figure. Pourquoi cet ancien élève dont le nom ne me dit rien souhaite-t-il que ce texte disparaisse du site ? Le texte était-il si mauvais, lui rappelait-il de mauvais souvenirs ? Je vais immédiatement le consulter et comprends alors la méprise. L’électricien genevois n’en est pas l’auteur !
Il s’agit en fait d’une lettre argmentative écrite en juillet 2003 dans le cadre du Certificat d’études par Jonathan, un excellent élève dont je me souviens bien. Pour la faire figurer sur le site comme exemple, j’avais estimé judicieux de substituer aux prénom, nom et adresse réels qui figuraient en tête de sa lettre, des prénom, nom et adresse fictifs.
Par un pur hasard j’ai choisi ce jour-là un prénom et un nom que portait déjà un adolecent genevois bientôt électricien.
Celui-ci n’avait donc jamais été un élève du Mont-sur-Lausanne. Quant à l’adresse mentionnée en tête de la lettre, elle aurait dû lui suffire, au risque de se compter parmi les fous, pour ne pas faire de lui-même un autre…
C’est en recherchant les occurences du prénom et du nom des deux homonymes sur Google que j’ai compris peut-être l’intention de l’électricien genevois. Google place en effet en tête de sa liste de résultats la lettre argumentative de l’élève fictif du Mont-sur-Lausanne – et non pas les coordonnées de l’entreprise d’électricité que met sur pied le jeune loup de Genève. En me priant de retirer cette lettre qu’il savait ne jamais avoir écrite, l’électricien genevois espérait que je lui libère la première place et offre à sa nouvelle entreprise un avenir dégagé de toute ambiguïté.
C’est ce que j’ai fait sur le champ. Laissons vivre les petites et moyennes entreprises !

Jean Prod’hom

Souhaitable

– L’école demain ?
– Et bien pêle-mêle je te répondrai qu’il serait souhaitable que chaque élève dispose d’une boîte dans laquelle, pour ne pas se perdre, il regroupe quelques objets ramassés au bord du chemin, rencontre un jour celui qu’il n’a pas choisi, citoyens tous deux demain, non pas pour en faire un ami, mais pour mieux comprendre ce dans quoi nous avons été précipités, cède sa place chaque fois qu’un autre prend le risque de dire ce qu’il a à dire, use de la liberté ailleurs que dans le choix de ses chaussures ou d’une boisson, ait l’occasion de rencontrer la loi, possède quelques objets qui survivent plus de quatre saisons, s’assure qu’il n’est seul et partage une part de l’imaginaire du monde, suive le chemin imprévisible de la mouche sur la vitre lorsque le printemps revient, aperçoive la porte qui se cache au fond de l’ennui, saisisse que ce que la tradition lui remet est sans prix, dorme les heures qu’il lui faut pour mieux se réveiller parfois à l’aube, ne mange pas seul à midi et le soir, dispose d’un tamis pour distinguer, lorsqu’il le faut, le grain de l’ivraie, apprenne à ne plus craindre ni la nuit ni les carrefours, et quelquefois, les soirs bleus d’été, foule l’herbe menue…
– Halte ! ce n’est pas nouveau !
– Et ce ne sont que des mots !

Jean Prod’hom

Dimanche 7 décembre 2008

A Arthur, si jeune, qui me l’avait demandé il y a quelques années, j’avais dit en balbutiant mon pressentiment – écrit le soir même. L’homme qui meurt va rejoindre les fragrances des lilas et des acacias, les mille souffles qui éloignent la touffeur de l’été et toutes ces petites musiques qui rappellent ce qui n’est plus.
Il n’avait pas semblé comprendre exactement, mais il avait paru se satisfaire de la manière avec laquelle j’avais cherché ce jour-là à frayer un passage du côté de ce que nous ignorons, entre ronces et prés, et il est resté à mes côtés.
J’entends quelque chose de ce chemin dans les premières pages du chapitre IX du
Grand Meaulnes que j’ai relues hier après-midi sous le soleil froid de l’hiver. L’obscurité croissait

Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait buté dans l’ombre ; Meaulnes vit sa tête plonger et se relever par deux fois ; puis elle s’arrêta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d’eau. Un ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait être un gué. Mais à cette époque le courant était si fort que la glace n’avait pas pris et qu’il eût été dangereux de pousser plus avant.
Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, très perplexe, se dressa dans la voiture. C’est alors qu’il aperçut, entre les branches, une lumière. Deux ou trois prés seulement devaient la séparer du chemin…
L’écolier descendit de voiture et ramena la jument en arrière, en lui parlant pour la calmer, pour arrêter ses brusques coups de tête effrayés :
« Allons, ma vieille ! Allons ! Maintenant nous n’irons pas plus loin. Nous saurons bientôt où nous sommes arrivés ».
Et, poussant la barrière entrouverte d’un petit pré qui donnait sur le chemin, il fit entrer là son équipage. Ses pieds enfonçaient dans l’herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine… Il la conduisit tout au bout du pré, lui mit sur le dos la couverture ; puis, écartant les branches de la clôture du fond, il aperçut de nouveau la lumière, qui était celle d’une maison isolée. Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois prés, sauter un traître petit ruisseau, où il faillit plonger les deux pieds à la fois… Enfin, après un dernier saut du haut d’un talus, il se trouva dans la cour d’une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son têt. Au bruit des pas sur la terre gelée, un chien se mit à aboyer avec fureur.
Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que Meaulnes avait aperçue était celle d’un feu de fagots allumé dans la cheminée. Il n’y avait pas d’autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la maison, se leva et s’approcha de la porte, sans paraître autrement effrayée. L’horloge à poids, juste à cet instant, sonna la demie de sept heures.

Il n’est pas sûr qu’Arthur, jeune encore, comprenne mieux aujourd’hui ce que j’espère être en mesure de comprendre un jour.

Jean Prod’hom

Lipp et Genevay

Les fossoyeurs sont à la tâche dans le canton de Vaud, on nous demande en effet d’enterrer une certaine manière d’enseigner le français. L’entreprise de renouvellement, qui a débuté avec Maîtrise de français en 1979, va s’interrompre au cours de cet hiver.
La Direction générale de l’enseignement obligatoire du canton de Vaud a demandé aux établissements scolaires du canton de décider dans les jours qui viennent de la prochaine ligne de matériel qui sera désormais utilisée dans nos classes. Les discussions vont bon train. Nous avons à choisir entre deux collections, françaises toutes deux. Beaux livres, belles brochures dont nous saurons à coup sûr disposer. Ces ouvrages font l’impasse pourtant sur l’observation fine que nous proposent depuis près de trente ans Lipp, Besson, Genevay, Genoud, Nussbaum et leurs successeurs.
C’était hier à midi à la salle des maîtres, des collègues évoquaient les difficultés de certains élèves à analyser le groupe la tienne dans :

Marthe, Louise a perdu toutes ses bagues, tu as de la chance, la tienne est à ton doigt.

Hésitant, je demande ce qu’il en est.
– Un pronom possessif !
Chacun opine ; c’est en effet l’analyse que propose le ministère de l’éducation nationale française – je suis allé voir – dans son Bulletin officiel spécial (6) du 28 août 2008. Mais cette appellation n’est-elle pas réductrice ? S’agit-il d’un pronom ? En quel sens ?
L’analyse que proposaient Genevay, Lipp et Schoeni, conseillés par Huot, Delesalle et Corblin (Français 8e Notes méthodologiques, Grammaire, LEP, 1986, 39–54 ) fait voir ce que nous allons perdre.
Le groupe la tienne est traditionnellement – une tradition vers laquelle nous sommes donc conviés à retourner – rattaché aux pronoms possessifs. Or les deux groupes toutes ses bagues et la tienne ne sont pas coréférentiels, et seul manque dans le second groupe un nom pour le considérer comme un groupe nominal. Les auteurs romands remarquent aussi que le groupe la tienne contient un déterminant comme n’importe quel groupe nominal, auquel il est préférable donc de l’apparenter, d’où son appellation de groupe nominal sans nom réalisé. En résumé, le groupe la tienne contient un déterminant identifiant (la), une suite du nom (tienne) et fait l’impasse sur le nom noyau. Quant au mot tienne, il joue un double rôle : suite du nom bague (nom non réalisé auquel il s’accorde en genre et en nombre) et reprise pronominale du nom Marthe. Il fallait le démontrer !
Cette analyse ne trouvera plus grâce. Son plus gros défaut ? N’être indexée que trois fois seulement sur Google ?
Il m’a semblé hier à midi que l’affaire était donc jouée, que le tournant avait été pris et que nous retournions d’où nous venions. On s’y fera en peu de temps, j’en suis sûr. Et puis, ce que nous allons perdre peut-être du côté de la finesse sera compensé par les bénéfices que nous récolterons : nous vivons la fin de l’isolement du canton de Vaud et de la Suisse romande dans le concert de l’enseignement du français. Ce n’est pas rien ! A la vôtre !

Jean Prod’hom

2

J’aurais souhaité ce matin que les reliquats de ma vie, dispersés dans ma mémoire comme les pierres sur un plateau d’un jeu de go, s’organisent et fassent pression pour retenir la machinerie qui terrasse l’avenir, et carillonnent comme les casseroles dans le sillage de la mariée.

Jean Prod’hom

Le journal


La rencontre de lundi soir avec les parents des élèves de la classe 11 ont lavé les peines vivement éprouvées ces derniers jours dans d’autres circonstances de ma vie d’enseignant. Je pense alors aux autres moments difficiles, difficilement tolérables pour certains, qui ont ponctué l’année qui se termine et dont il ne me reste rien, hormis quelques mots qui m’avertissent que ces moments ont été. Ils m’ont parfois durement touché, mais ils sont comme lavés.
Je consulte alors le journal que je tiens quotidiennement pour retrouver les traces de cet intolérable. J’aperçois des empreintes, mais aucune de celles-ci ne me donne accès à ce qui a été, elles m’orientent au contraire ailleurs, vers la question de l’écriture et du journal.
Le journal, un presque rien, ligne fragile, pas même mélodie, témoin déçu de ce qu’on avait voulu retenir, mailles par où s’échappent les murmures qu’on voulait prendre au piège, grenaille de nos jours,… Le journal jamais ne ramène à ce qui a été, il promet plutôt que l’intolérable reviendra un jour, de l’orient, et qu’on ne s’en remettra peut-être pas.

L’un des avantages qu’il y a à tenir un journal, c’est que l’on prend conscience avec une clarté rassurante des changements auxquels on est continuellement soumis, auxquels on croit bien entendu d’une manière générale, que l’on pressent et que l’on avoue, mais que l’on nie toujours inconsciemment plus tard, dès qu’il s’agit de puiser dans un tel aveu des raisons de paix ou d’espoir. Un journal vous fournit des preuves de ce que, même en proie à des états qui vous paraissent aujourd’hui intolérables, on a vécu, regardé autour de soi et noté des observations, de ce que cette main droite, donc, s’est agitée comme maintenant, maintenant que la possibilité d’embrasser d’un seul coup d’oeil notre situation d’autrefois nous a rendu plus perspicace, ce qui nous oblige d’autant plus à reconnaître l’intrépidité de nos efforts d’autrefois qui se soutenaient dans cette pure ignorance.

Franz Kafka, Journal, Grasset, Paris, 1954
Samedi 23 décembre 1911

– Où sont les dettes ?
C’était lundi, un peu après midi sur le parking de la COOP du Mont-sur-Lausanne, il pleuvait et François Bon murmurait à la radio les titres de quelques-uns des textes qu’il relit à chaque étape de sa vie. J’aurais voulu l’écouter lire Kafka à Rumine…

Jean Prod’hom

Dimanche 30 décembre 2008

Ils étaient encore il n’y a pas si longtemps – vingt, trente ans ? – sur les bancs d’école, je les vois encore distinctement, ceux du premier rang, du centre, du fond ou des issues,… Ils ont si peu quitté la classe que j’ai proposé à ceux d’entre eux qui regrettaient de ne pas pouvoir aider leurs enfants dans le domaine de l’analyse grammaticale pratiquée aujourd’hui dans nos régions – ils n’ont connu ni Chomsky ni Benveniste – de me rejoindre un prochain samedi matin dans la salle 11 pour un recyclage. Plusieurs se sont annoncés, ils n’ont pas quitté l’école, le rendez-vous est pris, j’organiserai donc sous peu un nouveau raout grammatical.
Ce qui m’a frappé chez toutes ces mères et tous ces pères – près de cinquante – rencontrés hier soir, c’est la prédominance d’un mélange, celui du sérieux, de l’attention et de la dérision, c’est-à-dire l’esprit de légèreté ! Ils n’ont pas quitté définitivement l’enfance, leur oeil, à peine moqueur, s’allume à tout instant comme celui de leurs enfants. Est-ce à dire qu’ils sont les mêmes ? Non !, ils ont en plus ce dont manque l’enfant et que l’école contribue à lui apporter, l’art de la bonne distance.
Au centre de la fête, donc les absents qui ont, j’en suis tout à fait certain, trouver une raison pour de ne pas regretter l’absence de leurs parents.
J’aurais voulu qu’ils puissent un instant écouter les propos – sérieux, attentifs et dérisoires – qui les ont entourés tout au long de la soirée et puiser dans la confiance lucide de ceux qui les accompagnent, l’équanimité qui transforme les apprentissages en théâtres, drames et mystères. Voeu de Pygmalion ! ils n’ont pas assisté à la scène et tant mieux. Peut-être l’ont-ils imaginée et cela suffit bien ; car si nous, parents et enseignants, sommes avec eux des locataires du réel, pour eux des représentants du symbolique, nous sommes aussi loin d’eux les hôtes de leur imaginaire.
Nous avons hier soir élèves, parents et enseignants passé notre examen.

Jean Prod’hom

Le lac Clément

Ce matin au réveil, avant de la conduire au village, jour d’exception, sur la place de l’église où elle retrouve Clément et Robin, Louise demande.
– C’est vrai qu’il existe un lac Clément ?

Jean Prod’hom

Lacer ses chaussures

Je l’aurais certes souhaité mais je n’en suis pas capable, pas capable de m’aventurer dans le labyrinthe de réflexions dans lequel m’ont plongé quelques mots et quelques gestes de ma fille ce matin. D’abord parce que ces réflexions ne se sont pas présentées à la queue leu leu, ou deux par deux, main dans la main comme dans les cortèges d’écoliers, mais surtout parce que la question me dépasse de beaucoup.
C’est ce matin un peu avant sept heures, le feu ronronne dans le poêle. Nous nous affairons tous les cinq dans un sain désordre, retenus par quelques fils ténus à la nuit dont nous sortons. J’entends alors dans mon dos : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles !
Intrigué par ces mots que Louise prononce comme un sésame, je me retourne et la vois penchée sur le modèle-réduit d’une chaussure ; elle tient dans ses deux mains les deux extrémités d’un lacet.
Je comprends alors, ma fille s’initie à l’un des rites majeurs du passage de la première à la seconde enfance : nouer les lacets de ses chaussures. Je la laisse à ses exercices persuadé que l’épreuve de ce matin n’est pas la dernière !
Un peu moins de dix minutes après Louise triomphe : – J’ai fait une vague, puis j’en ai refait une avec les petites boucles ! Voilà ! j’ai réussi.
Je n’en crois rien ! Lui aurait-il fallu moins de dix minutes pour franchir le premier obstacle qui se présente dans la vie d’un enfant aujourd’hui pour être autorisé, chaussé, à aller de l’avant ? Incrédule je lui demande de me faire une démonstration, le monde s’ouvre alors sous mes pieds. Louise exécute exactement son sésame : – Je fais une vague, puis j’en refais une avec les petites boucles.
J’avais avec d’autres Cassandres annoncé la disparition tragique du lacet ; les enfants de la génération Velcro allaient manquer une aventure inoubliable qui les aurait conduits à la maîtrise d’un savoir-faire emblématique et à la résolution, pour la première fois sans trancher, d’un noeud de vipères.
Je me souviens de cette première aventure de la connaissance dont j’ai été le héros, le désespoir devant cet objet trop complexe, les innombrables obstacles qu’il m’a fallu franchir, mais aussi l’objet qui devient jour après jour plus clair, l’éveil peut-être même à l’idée de modèle, les phrases dont je ne me souviens plus et qui devaient m’aider, les grimaces de ceux qui ont vécu cette aventure avec moi. Le succès enfin ! Le sentiment d’avoir réussi un exploit démesuré, inespéré.
Voici que je m’aperçois que les enfants apprennent aujourd’hui non seulement à exécuter ce geste, mais disposent encore d’une technique belle et simple qu’on m’avait cachée. Je me sens grugé…
Un instant seulement, car si je suis convaincu que l’exécution de la vague ou de la tresse comme je l’appelais, renvoie à une opération et à des gestes identiques, je devine par contre une irréductible différence dans la suite : Louise répète strictement l’opération initiale si bien que la fleur est là avant son épanouissement : elle papillonne selon un modèle.
Il n’en va pas de même pour moi, en 1960 à Riant-Mont 4. Assis dans le corridor, j’avance comme un chasseur, je prépare un collet à arrêtoir, l’étrangle avant de glisser la pointe dans un fouillis obscur avant de saisir une boucle naissante, lui donner de l’ampleur. Mon papillon est né de l’obscurité.
Je dois le dire, mon aventure vaut la sienne. Mais les rites, les mots et les méthodes qui m’ont permis et lui permettent d’aborder la terre, de l’entamer pour en faire partie, ne relèvent pas de la même épistémologie, et si ma fille et moi avons commencé et terminerons identiquement notre vie intellectuelle, vague, tresse et papillons, nous n’irons pas par les mêmes chemins.

Jean Prod’hom

Silence



Au terme d’une analyse du texte de S paru avant-hier sur le blog11, qui raconte l’héroïsme ordinaire de cinq adolescentes, je prends conscience à près de midi que le clapotis qui agite l’estomac des élèves est sur le point de submerger mes commentaires comme une marée d’équinoxe. La déception guette. Je comprends même qu’il y a urgence et qu’il me faut faire vite quelques chose si je ne veux pas que la demi-heure qui nous reste ne passe dès à présent au bilan des pertes.
Je me tais donc séance tenante. Dans ces circonstances, le silence est un opérateur redoutable : j’aperçois les élèves redresser le buste, les sourcils se lever. Je maintiens l’instant à bonne hauteur pendant un temps qui apparaît à certains comme l’image exacte de l’éternité. Il me faut une pincée de courage et beaucoup d’obstination – ce n’est pas si simple de suspendre nos actes lorsque quelque chose se défait et laisser, encalminés dans le pot-au-noir, la main au silence.
Je tiens donc le coup et complète leur stupeur en les obligeant à disposer sur le champ de la liberté pour réaliser, seul ou avec d’autres, quelque chose qui trouve son sens dans ce qu’on vient de voir. Je me retire ensuite du devant de la scène, m’assieds derrière mon bureau et boutique.
Leur stupeur double d’intensité et le silence d’épaisseur avant que tout ne bascule de leur côté. Il ne faudra en effet que quelques secondes pour qu’un premier groupe s’agrège, puis un second. Tous les élèves, debout ou assis au coin d’une table, parlent, négocient, rient, proposent…
Un élève interrompt la rumeur, irrépressible, qui gonfle.
– Monsieur, on a le droit de …
Je l’interromps avant qu’il ne termine, craignant que la réponse circonstanciée qu’il attend ouvre la voie à mille autres questions du même acabit – je sais l’affaire – et entame leur liberté.
– Désormais, sachez-le, je réponds par un oui à toutes vos questions !
L’oeil encoquiné de certains m’avertit que je ne perds rien pour attendre et que je pourrai regretter ma réponse. Je ne bronche pas si bien qu’ils reprennent leur commerce et leurs négociations.
La demi-heure a passé dans la colonne des gains et a ouvert un imprévisible horizon. J’entends alors un clapotis, c’est mon estomac qui m’appelle à d’autres réjouissances, il est midi.

Jean Prod’hom

Patchwork



Fin de journée en eau de boudin, carottes rouges et poireaux. Ce que j’ai mis en place est un peu juste, un rien a fait vaciller une architecture fragile. C’est bien sûr à cause des autres, les temps sont pourris, je suis le mal aimé, d’ailleurs c’est bientôt la fin du monde…
Les dix minutes qui suivent la fin des cours, je les passe seul et épuisé dans la salle d’informatique, en compagnie des quinze ordinateurs qui ronronnent ; les mots bienveillants d’un collègue finissent de me remettre la tête d’aplomb, mais je ne suis pas en mesure d’exiger de mon esprit qu’il mette de l’ordre dans les quelques pensées qui m’ont accompagné ce matin et cet après-midi tandis que je traitais de la syllabation, que j’évoquais Balboa découvrant le Pacifique ou que les élèves inventoriaient les désignations du Grand Meaulnes.
J’aperçois, je ne sais où dans cette salle déserte, pêle-mêle, des morceaux de réflexion, des lambeaux de pensées,… et quelques pépites pour survivre et ne pas désespérer complètement, les satisfactions paradoxales que m’apporte l’enseignement de la syllabation et des accents, les lignes sur le tiret dans le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon et la délicate question de l’accord du participe passé des verbes conjugués avec l’auxiliaire avoir, qui apporte tant de plaisir à Pascal Quignard lorsque leur complément est un nom féminin.
J’aurais tenté – si les précautions matérielles de l’ingénieur avaient été à la hauteur des ambitions pédagogiques de l’architecte – de mettre bout à bout tout cela, à quoi j’aurais ajouté pour border le patchwork de ma difficile journée la liste des problèmes de peu d’envergure que je rencontre chaque jour et qui ont fait de cette fin d’après midi quelque chose comme la fin du monde, bien sombre si je ne l’avais sauvée en soirée par la découverte sur mon ordinateur de la combinaison-clavier du tiret.

Jean Prod’hom

Emancipation



Doit-on réveiller Hegel ou sommes-nous entrés dans une nouvelle ère de l’esprit ? L’ancienne dialectique qui devait conduire à l’émancipation de l’élève n’est en effet plus exactement ce qu’elle était. Je reçois, il y a quelques jours, d’un élève le mot suivant :

A cause des problèmes sérieux de mon ordinateur ces derniers temps, je suis dans l’impossibilité de mettre dans mon classeur l’ancienne version de mon texte pour le blog 11 car elle a été supprimée.
Si vous désirez plus de détails, faites-le-moi savoir demain.
Meilleures salutations et bonne fin de soirée.

Une collègue me signale ce matin cet autre message trouvé au bas d’une évaluation d’allemand :
PS : Si vous n’arrivez pas à lire, veillez me contacter !

Jean Prod’hom

Dimanche 23 novembre 2008



C’est le moment pour moi d’avouer que les manuels scolaires me tombent des mains. D’avoir autrefois participé à la rédaction de l’un d’eux n’y change rien.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé ; avant chaque nouvelle année et son cortège de nouveaux élèves, je m’imagine être en mesure d’en faire usage – de quelques-uns au moins. Et puis en août, sitôt que nous entrons en scène, je les regarde méfiant, les écarte de l’avant-scène, les éloigne plus loin ensuite dans les rayons d’une bibliothèque pour ne plus y repenser dès Noël.
Mais je le répète et je le dis tout haut, je n’ai jamais pris la résolution d’y renoncer, les manuels scolaires finissent tout simplement par me tomber des mains. Et il faut savoir que cette affaire n’est pas sans conséquence, elle me prend la tête et beaucoup de mes forces, je crois même que le gros de mon travail en début d’année consiste à penser ou à imaginer le chemin qui m’évitera de toucher aux manuels scolaires.
Et s’ils me tombent des mains, ce n’est pas en raison de leurs qualités – car chacun d’eux en a à revendre – c’est parce que je suis incapable d’en faire un usage efficace, de trouver la distance qui convient pour disposer de leurs trésors et en faire partager les élèves.
Et puis, et surtout, les manuels scolaires me mettent profondément mal à l’aise. Ils sont en effet organisés autour d’une double perversion, celle de toujours cacher leur jeu – mais pas trop pour ne pas perdre l’élève -, et celle d’escamoter l’essentiel – avec la louable intention de le faire découvrir par l’élève lui-même. Qu’on le veuille ou non, c’est la loi du genre !

(La perversion des manuels scolaires, et donc de l’enseignement dans certaines de ses dimensions, trouve une belle illustration dans le film de Marguerite Duras intitulé Les Enfants (1984), « un film comique infiniment désespéré dont le sujet aurait trait à la connaissance ». C’est l’histoire d’Ernesto qui refuse d’aller à l’école parce qu’on y apprend ce que l’on ne sait pas. Ou qu’on y apprend ce que l’on sait déjà.)

Noël approche et les manuels scolaires ne sont plus sur mon bureau, ils attendent un peu plus loin leur exil annuel…
Mais par un hasard ou une ruse de la raison, je crois avoir, il y a peu, dépassé l’aporie dans laquelle je me trouve, surmonté le malaise que j’éprouve.
Depuis août en effet, je travaille avec vingt-six élèves, des élèves vifs à très vifs. Dans l’impossibilité de construire avec l’ensemble du groupe les fondations des trois ans qui viennent, j’ai distribué il y a quelques semaines à chacun d’eux une brochure intitulée Activités en grammaire 7e, avec la fort discutable intention d’occuper l’esprit et les mains de la moitié d’entre eux, à tour de rôle, de les faire patienter donc, pendant que je me consacre à l’autre moitié et à des activités plus louables.
Ils se montrent gloutons sans saisir ce que les auteurs de ce manuel avaient en vue en le rédigeant. Comment les arrêter donc dans une activité qui ne mène nulle part ? Tenter de moraliser leurs actions et leur comportement en leur demandant de ralentir, mieux comprendre, s’arrêter, relire,… n’aurait conduit à rien ! Les laisser aller sans autre forme de procès eût été une nouvelle perversion ajoutée à celle qui structure ces Activités en grammaire 7e.
Plutôt que de laisser l’élève se faire embarquer dans son sillage, il me fallait donner à l’élève les moyens d’observer le travail de cette perversion. J’ai donc fait ma petite révolution copernicienne.
L’objectif que propose désormais aux élèves, ce n’est plus de maîtriser les contenus que les auteurs ont brillamment mis en scène (subordonnées, relatives, compléments, effacement du sujet,…), mais de dégager et de maîtriser l’architecture de ce manuel, les titres, les enchaînements des parties, les dispositifs proposés, les intentions des auteurs, les implicites, les présupposés, les difficultés des auteurs, les faiblesses, les leurres…
L’élève sera gagnant deux fois, j’en suis convaincu : d’abord parce qu’il aura étudié un type de texte avec lequel chacun d’entre nous a été, est ou sera aux prises pendant plus de neuf ans. Mais encore parce que, pour parvenir à dégager les caractéristiques de ces Activités en grammaire 7e, il aura dû comprendre, passage obligé et autre ruse de la raison, tout ce que l’auteur a voulu lui faire découvrir. Mais l’élève l’aura fait loin des perversions. L’honneur de tous sera sauf, l’élève aura rédimé les perversions du maître.
J’appelle bon manuel scolaire le manuel qui se prête à ce jeu de retournement.

Jean Prod’hom

Trésy des Amoureux



Avec quelques élèves qui ont terminé l’inventaire des prénoms de tous les êtres qui les entourent et qu’ils aiment, j’écoute les noms de lieux que Valère Novarina a scandés en 2007 à l’occasion de l’émission A voix nue d’Odile Quirot.
Me parviennent alors par un canal dont j’ignore le tracé quelques syllabes sonores d’un nom de lieu que Novarina ne dit pas, Trésy des Amoureux.
Je mets ces quelques syllabes de côté et les élèves au travail ; casquée comme un pilote long courrier, sous le regard curieux de ses camarades, M égrène le chapelet de prénoms de ceux qu’elle aime et qu’elle a mis en page comme un poème. Pas si simple de donner une allure sonore à cet objet, l’architecture et l’intention manquent encore, mais le texte de Valère Novarina et ce que recèle le nom de Trésy des Amoureux me rassurent.
C’était au printemps 1991, je venais de lire le texte de Jacques-Etienne Bovard sur la Venoge. Nous avions organisé, un collègue et moi, une balade de trois jours sur ses rives, de Saint-Prex à l’Isle en passant par Cuarnens la honte, Nous avions intitulé cette sortie de fin d’année : De l’Enfer au Paradis en passant par Trésy des Amoureux. Trois belles journées, têtes à l’air, dont je me souviens jusqu’aux moindres détails. Et si ceux-ci demeurent vivants aujourd’hui, c’est, je crois, par la grâce sonore de Trésy des Amoureux.

Jean Prod’hom

Dimanche 16 novembre 2008



Le ciel est gris au Riau. Sur la crête du Bois Vuacoz de haut sapins dégarnis jusqu’au cou montent la garde ; ils tournent le dos au sud et contrôlent l’horizon de l’orient à l’occident. Ils ne voient rien venir et ne s’amusent pas du ruban de fumée blanche qui déroule ses volutes irrégulières en contrebas. C’est la fin des travaux des champs, les tracteurs sont alignés sous les couverts.
Je suis seul à la maison, avec Fleur qui sommeille à mes côtés, et je peine à faire ce que j’ai à faire. Je pense au saint Augustin de Carpaccio, l’oeil fixé depuis quelques siècles sur une réalité que le peintre tente de déchiffrer et à laquelle, plume suspendue, il tente de donner une forme, le saint n’a encore rien écrit. Plus tard peut-être… si le petit chien blanc assis à ses pieds ne le détourne pas de sa tâche et ne l’emmène pas dans les ruelles de Rome ou de Milan.
La fumée blanche a cessé de virevolter, il est grand temps de me mettre au travail. Je prépare le plan de la réunion des parents du premier décembre, transcris le nom des enseignants qui interviennent dans la classe, attribue à chacun un temps de parole, décide de l’ordre de leur intervention. Je diffère encore un instant le coeur de ce que je m’étais proposé de faire… Que vais-je dire aux parents ? Qu’attendent-ils ? Je sens bien que je me pose les justes questions mais suis incapable de trancher. Je liste donc quelques-uns des points qui animent mon travail et sont susceptibles de les intéresser, les réconforter, les rassurer. J’écris donc sur un bout de papier…

– Agenda, dossier d’évaluation et travaux en cours
– La bonne distance, le nez dans le livre, l’esprit dans les nuages
– Apprendre mine de rien et la loi du moindre effort
– Christophe Colomb, Jules Verne, le manuel d’histoire
– Initiative personnelle et réévaluation
– Extraire, copier, citer, conjuguer les voix, dire, signer, la question de l’identité
– Liberté individuelle et détermination sociale
– Dedans et dehors, ami et collègue, texte et marge

Je m’interromps craignant que la liste ne s’allonge et que je ne sois plus en mesure de décider quoi que ce soit.
Je déciderai demain ou après-demain, c’est à dire au moment voulu. Le ruban de fumée virevolte à nouveau et Fleur frissonne. Il est temps de la faire sortir.

Jean Prod’hom