Gil Jouanard

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Cher Pierre,
Gil Jouanard écrit  :
Invariablement, nous voici ramenés sur les traces d’un sentier à orties et à ruines, à racines et à tessons, au fond d’un village où se trouve condensée la mémoire entière de l’espèce. Un seul vieux paysan, un ouvrier fourbu, un seul vagabond ou l’un de ces passants anonymes et graves suffit à donner le signal  : l’ineffaçable sentier se remet en chemin. Rien de vraiment important ne nous a jamais reconduits ailleurs que sur cette sinueuse montée à travers les champs et les bois, bordée de murs anciens et de friches analphabètes. C’est ici, définitivement, la patrie de terre et de roc, poussant ses soixante-dix ou quatre-vingts centimètres de largeur jusqu’à des pâturages et des cultures désaffectées. Et le soleil, c’est surtout à travers les feuillages du bord de ce chemin que nous le connaissons, et c’est sur le bord du chemin que le bruit de l’eau nous est le plus familier. Tout ceci s’explique peut-être par ce seul mot  : enfance.

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L’enfance est notre viatique, ceux qui craignent qu’un malheur ne le rabote se trompent. Le vaisseau de l’église craque, ils sont tous là, dedans et dehors, familles, amis, copains, collègues, tous venus de leur plein gré pour entendre parler de la mort. A l’avant de l’embarcation, le père et ses quatre enfants reprennent un peu de force, les vents sont tombés, il pleut. Il leur faut repartir de rien, du pot-au-noir, sans portulan, redistribuer les cartes  ; mais on le sait, on le devine, le vent n’est pas loin.
C’est une histoire de courage, le courage d’une femme qui est demeurée debout jusqu’au bout parmi les vivants, sans rien cacher ni rien laisser paraître, souriant à ceux qui s’étaient mis à douter  ; ne doutant pas, au fond, d’avoir obtenu ce qui lui était promis.
Courage qui essaime dans le coeur de son mari  ; il dit, stupéfait, debout, incrédule, quelques mots à ceux que le moindre mot effraie  ; courage qui se fixe dans le coeur des enfants qui cherchent à se souvenir  ; des proches, des amis. Courage enfin, parce qu’il faut bien se donner les moyens de consentir à l’impensable.
On se dit qu’à cinq ils seront plus forts, ils comprendront  : ce que laissent les morts ne meurt pas mais nourrit les vivants. A côté de moi, avec son violon, celle qui avait fait entendre il y a quelques années, la Méditation de Thaïs, elle joue cet après-midi, sur la galerie de l’église du Mont, la sarabande de la Partita II de Jean-Sébastien Bach.
Je rencontre à 16 heures 30 un père et son fils, le fils ressemble à l’élève. Alors nous les adultes, on cherche à faire voir à l’enfant une voie discrète, une alternative élégante à celle qui fait feu de tout bois. Pas sûr que nous y soyons parvenus.
Je repasse au Centre paroissial saluer O et ses enfants, avant de rejoindre la vingtaine de personnes qui assistent à la conférence de Laurent Flutsch au musée romain de Lausanne-Vidy  : on rit des fictions des archéologues. Je perds mon téléphone dans la salle de conférence, le retrouve sous le siège de la voiture  : il y a décidément des miracles. Lorsque je termine cette note, il est minuit.

Jean Prod’hom