Une hospitalité en porte-à-faux

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Ambiance de fin de saison au Riau, on entasse skis et bagages dans le bus Nissan, avec le soleil qui déborde de partout et des pâquerettes qui devancent les perce-neiges.

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Sandra branche le GPS pour répondre à Lili qui s’enquiert de la durée du voyage jusqu’aux Marécottes  ; j’imagine le tracé pendant que la machine le calcule  : le bord du lac, Villeneuve, Saint-Maurice, la cascade de la Pissevache, Martigny, Salvan… trois quarts d’heure à tout casser. Le GPS me corrige, il indique 58 minutes. Je me console, ses minutes sonnent creux.
Le brouillard nous accueille aux Croisettes, on y reste pendant une bonne dizaine de kilomètres avant d’en sortir à Chexbres, mais par-dessous, avec le lac gris gravier à nos pieds ; on remonte insensiblement pendant quelques secondes, le puits dans lequel on glissait se fait bientôt rideau, puis gaze  ; y apparaît alors une ombre d’un seul tenant, découpe des Rochers de Naye et de la Dent de Jaman, avec à gauche la Cape au Moine, à droite les tours d’Aï et la Dent de Morcles. Les ombres durcissent, durcissent, durcissent encore avant de devenir d’un coup lumières opaques. On a passé de l’autre côté du miroir avec un ciel à nouveau, et le grand théâtre des Alpes  ; un second lac repose désormais sur le premier, avec deux Rhône qui s’y jettent, celui d’en-haut roule son écume sur le dos de celui d’en-bas qu’on devine.
Mais tout se referme à Saint-Triphon, on se retrouve une fois encore dans une étoupe filandreuse et incolore dont on peine à imaginer la fin. A Saint-Maurice pourtant, alors que nous roulons sous terre et que nous n’espérons plus rien, a lieu un miracle que je suis prêt à attribuer au général de la légion thébaine  ; le Rhône nous attend en effet à la sortie de la galerie, il roule ses eaux turquoise piquées d’argent, les éoliennes font des grand signes dans le ciel bleu, vide et transparent. De la route qui monte à Salvan, celui qui en douterait peut le vérifier en se retournant : la coulée de brouillard s’arrête net à la sortie du bourg, à la hauteur de l’abbaye. Le soleil nous accompagnera jusqu’à son coucher.
Le village des Marécottes est désert, l’hôtel où l’on dépose nos bagages idem. La télécabine nous emmène à la Creusaz  ; Sandra et les enfants casqués de noir descendent sur des trottinettes louées à la station, par l’ancienne route, remontent et redescendent tandis que j’emprunte le sentier pédestre, un peu raide à mon goût, qui serpente parmi les épicéas et les mélèzes. Je les retrouve devant une tente d’indiens, au soleil sur des chaises longues. On termine la journée à la piscine de l’hôtel.
La salle à manger est presque vide, l’équipe de cuisine réduite, quelque chose cloche. Je me souviens avoir éprouvé le même sentiment il y a trente ans  ; j’étais parti de Mende à pied, début janvier, pour rejoindre Saint-Hyppolite-du-Fort par les causses. J’ai passé deux soirées à l’hôtel, à Saint-Enime d’abord, à Meyrueis ensuite, dans des salles vides et froides, devant une salade de crudités et du jambon cru, sous la surveillance d’un sanglier empaillé à Saint-Enimie, d’un cerf à Meyrueis… J’ai éprouvé ce même sentiment en voyant Rendez-vous à Bray, le film d’André Delvaux…
Tout est naturellement différent aujourd’hui : je ne suis pas seul, l’hôtel est chauffé, nous sommes en famille. Mais rien n’y fait, ça y ressemble, quelque chose comme un défaut d’hospitalité, ou une hospitalité en porte-à-faux : hors-saison.
Les enfants rejoignent la chambre 40, nous la 39. J’apprends en feuilletant la version numérique du Temps que ses critiques littéraires ont établi la liste des dix livres coups de cœur de l’année 2015. Marges en fait partie, une année après Tessons.

Jean Prod’hom

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