Vie du poème

Dans sa Vie du poème, Pierre Vinclair pointe du doigt les dangers qui menacent les hommes lorsqu’ils demeurent aveugles au double mouvement de leur existence. 

Car nous ne sommes en vérité pas un mais deux, jetés dès le commencement hors de nous-mêmes : dans le monde et dans la langue. Et ces deux modes d’existence ont des effets considérables sur nos vies, puisqu’ils donnent l’occasion à l’immédiat et au disparate, dont nous faisons continument l’expérience, de renaître et de reparaître dans une poignée de mots, capables de leur donner forme, tonalité et cadence.

Mais si la langue met ainsi à notre disposition un véhicule capable de nous faire toucher du bout du doigt le monde, en lui offrant un lieu où faire halte, une page où surgir, la langue peut aussi nous en éloigner et nous l’aliéner à jamais.

C’est dire que la tâche de l’homme est délicate, puisqu’il lui revient de dire le monde, non pas celui qui fut ou l’immuable, le monde perdu ou qui ne sera pas, mais le monde tout proche, celui qui vient à nous et auquel on s’ouvre ; le monde qui n’est pas encore et que nous balbutions, que nous cherchons à faire nôtre et à partager en l’offrant et en le soumettant à nos proches ; le monde qui sans cesse prend les devants et auquel nous mêlons nos pas ; le monde qui nous affecte, celui de nos attachements et de nos dépendances, mais aussi celui du tout-venant, celui sur les rives duquel nous accostons au réveil et dans lequel nous vivons aux aguets, jusqu’au soir, dans sa parution et sa nomination.

Monde-poème, à l’équilibre fragile et mesuré, créé pas à pas et mot à mot, sans cesse renouvelé, repris et relancé. Et nous au milieu. Ici en deux et à l’avant de soi.

En lisant « Vie du poème », j’ai plus d’une fois pensé à André du Bouchet.

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