Noir et blanc

Une ombre sautille ce matin dans les gravats, entre pré et bitume, avec une bergeronnette attachée à ses basques. Je revois la mariée au loup d’encre sous le soleil de midi, pas troublée le moins du monde par son reflet dans la flaque, enchaînant les génuflexions pour se désaltérer. Plus tard un leurre lancé par un milan noir tissera sa toile dans le trèfle; ne manqueront au crépuscule ni les corneilles ni la pie du pin.

Jean Prod’hom

Se séparer

Assise à l’arrière, elle me confie en rentrant de sa semaine à Orges que loin de nous ça n’a pas toujours été facile, avec cette tristesse qui revenait, surtout le mercredi lorsqu’elle nous a téléphoné. Et le soir.
– Le soir surtout, lorsque la nuit tombait, juste avant de m’endormir. Alors je pleurais, mais je ne pleurais pas comme les autres, je pleurais en silence. Tout au fond de mon sac de couchage, en cachette.
– Moi aussi, sais-tu, rien que d’y penser, à t’entendre à l’instant, ça me fait pleurer. T’imaginer là-bas dans la nuit, étendue sur un lit de paille, avec des inconnues pour voisines. Te savoir seule, pour la première fois loin de nous, huit ans seulement, à peine huit ans et condamnée à grandir, toi si…
– Papa, j’ai jamais mis mes pantoufles.

Jean Prod’hom

Superstitions

Boire d’un trait
les bols de feu

éviter
les naissances par le siège

sous le lit
glisser l’oeuf
et puis le duvet du canard

tout laisser
mais se donner
l’occasion de revenir

au diable les vieux
va pour la guerre

orner les origines
de plumes
au-dessous et autour

confondre les genres

user de figures flottantes
pour obtenir des volumes
au centre de gravité incertain

traduire les ensembles
par double signes
et broderies fines

et recommencer

Jean Prod’hom