Le déclin du jour | Juliette Zara

Au fond, je vis comme sur une île.

Louise était appuyée contre le garde-corps. Le vent, un peu insistant, faisait danser devant son visage les mèches qui avaient échappé à leur lien.

J’ai le corps englué dans les choses et l’âme aspirée par l’horizon. Encerclée. Quelque chose doit poindre là-bas. Quelque chose, oui, quelque chose. Je dévore l’horizon et toujours elle, toujours elle qui point. Cette attente. Jamais ici, toujours là-bas. Jamais maintenant, toujours plus tard. La vie à attendre que quelque chose se passe, la vie, une série de buts à atteindre à perte de vue. Un désir de terminus.

Louise, Louise… dans sa vie bien rangée cherchait le terme et le sens. L’attente sonnait en rythme les percussions de ses heures, de ses jours, de ses années. L’attente était l’ogresse qui dévorait toutes ses offrandes, sa vie. Conjuratoire. Être là. Impossible pour Louise, enracinée dans ce lancer de pierre, ricochet suspendu au-dessus des eaux. Être là, appuyée au garde-corps. Le vent, un peu fort, semblait complice de cette succion de son âme vers d’invisibles lointains qui ne viendraient jamais jusqu’à elle.

Les jours passent, vacants. Retirés. Dans le silence qui précède ce qui doit arriver et qui n’arrive jamais. Je passe, en souffrance, comme un corps que personne ne vient réclamer.

Oh ma Louise, je le regardais ton horizon et c’est à une étonnante pavane que j’assistais. Une ligne se démultipliait et se tordait en volutes au loin devant nous, dans la pulsation colorée du soir. Le ciel fondait tout entier dans les grandes orgues d’un brasier aussi pénétrant que ton regard. Je frissonnais au trissement des hirondelles qui racontaient leurs voyages dans les terres australes. Et ta silhouette se découpait sur ce décor, dans le crépuscule. J’apercevais tout juste le coin de tes yeux à l’affût, qui brillaient au reflet de cet effondrement de tout espoir toujours recommencé, le déclin du jour.

D’un jour qui renaît chaque matin.

Juliette Zara




écrit par Juliette Zara qui m’accueille chez elle dans le cadre du projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Et d’autres vases communicants ce mois :

Kouki Rossi et Luc Lamy
Pendant le week-end et Ruelles
Marianne Jaeglé et Anthony Poiraudeau
Cécile Portier et Loran Bart
Christophe Sanchez et Murièle Laborde Modély
Christine Jeanney et Kathie Durand
Sarah Cillaire et Anne Colongues
France Burguelle Rey et Eric Dubois
Fleur de bitume et Chez Jeanne
Mathilde Rossetti et Lambert Savigneux
Antonio A. Casilli et David Pontille
RV.Jeanney et Jean-Yves Fick
Brigitte Giraud et Dominique Hasselmann
Guillaume Vissac et Juliette Mezenc
Michel Brosseau et Arnaud Maïsetti
Florence Noël et Brigitte Célérier
François Bon et Laurent Margantin
Michèle Dujardin et Olivier Guéry
Juliette Zara et Jean Prod’hom


écrit par Juliette Zara qui m’accueille
chez elle dans le cadre du projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Jean Prod’hom

Dimanche 28 mars 2010



Rien pris aujourd’hui rien laissé non plus, en transit sur tous les chemins empruntés, de nulle part à nulle part dans des lieux sans qualité. On met de l’ordre sur les terrasses pour l’arrivée prochaine de ceux qui nous font vivre et qu’on fait vivre, donant-donnant, on évoque les mêmes lendemains, à l’école les élèves préparent l’avenir, des forains maussades chargent les camions qui emmèneront la fête plus loin, on a fermé l’église pour s’épargner des frais et des peines. Nous vivons le règne des causes efficientes.
Rien n’est fait ici pour rien. Quelque chose tire chacun vers cette autre chose qui lui manque, dont on ne sait rien et qui nous pousse. On parle, on promet, promesses tenues promesses oubliées qu’importe, on n’en voudra à personne. L’affaire est moins pathétique qu’on ne le croit, c’est un principe d’ici-bas, tout s’y fait pour autre chose, comme au purgatoire, mais ne le dites pas.
Et on est là comme un étranger, presque invisible, à l’image de ceux qu’on croise dans une vie et qui trop lointains comptent pour rien. On mange quelques cerises, on s’assied sur un banc en face d’un calvaire, un tilleul a étendu son ombre, et c’est bien agréable de ne pas être tout à fait de la partie, ou d’en être mais du côté de sa fin, et de ne pas avoir ainsi à en dire quoi que ce soit.

Jean Prod’hom

Pâques

Nul ne sait pourquoi, mais on se mit à parler cette année-là d’un inconnu, l’inconnu de la concession 807 du cimetière de La Roche-sur-Yon. Un article à son sujet parut dans le journal local, puis un second, d’autres ensuite qui se multiplièrent. Rien dans sa vie minuscule ne prédisposait pourtant cet homme à une telle gloire posthume. Mais ce n’est pas tout, cette même année on évoqua la vie d’un autre inconnu, enseveli dans le cimetière de Cholet, concession 807 encore. Puis ce fut au tour de Niort, Nantes, La Rochelle… et ainsi de suite. Les plumes les plus avisées joignirent leurs voix à ce concert de louanges posthumes. De proche en proche une foule immense se leva, qui peupla les allées des pelouse grasses et satisfaites de la littérature.

Sous un parapluie, Margot et le croque-mort de Sète, enlacés sur un banc public.

Il avait tant neigé que tout le monde était resté à la maison, et dans le cimetière du village le souvenir des morts avait disparu sous une épaisse couche de neige. Je me trouvai décidément bien seul au milieu de toute cette éternité.

Jean Prod’hom
6 mars 2010