Sous le jardin d'Eden

Il m’aura fallu plus de dix jours d’une lutte acharnée pour venir à bout de l’ennemi. Un grand-père avait livré autrefois de tels combats, plusieurs oncles aussi, plus près de moi quelques cousins: tous victorieux. C’était mon tour.
J’ai livré bataille du lundi 27 juillet au vendredi 7 août. L’ennemi ravageait le sous-sol du jardin, il levait chaque jour, de nuit comme de jour, trois ou quatre buttes de terre. On dit cette terre fertile, je ne voyais que l’ennemi. J’ai d’abord bataillé avec laideur, sans méthode, en tous sens et sans succès, usant de l’eau, du marteau et du monoxyde de carbone, poursuivi par les insomnies. L’ennemi était-il deux, cinq ou dix, je l’ignorais, mais je pressentais une légion. Pensez donc, plus de trente taupinières! Les ennemis allaient-ils s’attaquer aux fondations de la maison?
Décidé à frapper un grand coup, j’ai placé le jeudi 6 août, à la brune, huit pièges à taupes achetés le matin même, je les ai placés dans les galeries étroites de quatre taupinières fraîchement levées. Je les ai placés suivant les traditions héritées de mon grand-père maternel et de sa lignée qui revenaient à la surface, que de la bonne terre.
J’ai souhaité alors avec force que l’aveuglement réputé de mes ennemis, leur museau au boutoir rosé et cartilagineux, leurs pattes aux griffes puissantes les précipitent dans les pinces d’acier. Celles-ci se refermeraient sur leurs reins et ne les lâcheraient plus jusqu’à leur mort et à mon salut.
Le lendemain à l’aube, avant que le coq ne chante, j’ai jubilé en découvrant les responsables des ravages souterrains et de mes insomnies: une taupe, une seule taupe au doux pelage prise dans la guimbarde de la troisième galerie. J’ai failli hurler ma fierté, je me suis senti de la grande famille des hommes, digne héritier de ceux dont je suis le fils, l’égal de mes aïeux et modèle pour ceux qui viendront après moi si bien que j’ai annoncé urbi et orbi ma victoire sur l’ennemi invisible, à mes enfants d’abord, à ma femme ensuite, et à tous ceux que j’ai rencontrés depuis. Je le fais ici. Car on n’en a pas fini avec cet animal qui, à l’insu du serpent, fouissait déjà le jardin d’Eden.
Ma jeune ennemie qui aurait pu hanter plus de cinq ans encore le sous-sol de mon jardin repose aujourd’hui à l’étage supérieur du compost dans un lit cossu de mauvaises herbes. Je respire et je dors à nouveau beaucoup mieux. Je guette pourtant depuis trois jours, car je crains qu’il ne s’agit que d’une rémission. La partie n’est pas gagnée, je le sais, les taupes reviendront, mais je suis prêt et armé, j’enseignerai la tradition à mon fils.

La fierté ne m’a pas quitté depuis trois jours, l’âme et le corps reposés je descends ce matin en ville, là où le bitume a dispensé les citadins de poursuivre la guerre aux taupes, j’y descends pour commander aux éditions Le Temps qu’il fait l’ouvrage de Jean-Loup Trassard, Conversation avec le taupier. Je suis prêt à en savoir plus sur cet animal qui ne voit rien dit-on, mais qui vit quoi qu’on en pense un peu comme nous, dans un réseau de voies de communication complexe, qui comprend des voies profondes, longues et larges, plus permanentes, et un réseau de voies temporaires, superficielles et commerçantes, ainsi que des voies dites de surface utilisées par les mâles à la recherche de femelles.

Jean Prod’hom

Idylle

La nuit ne s’oppose pas au jour puisqu’elle n’est que l’ombre de la terre. C’est ensemble qu’au crépuscule la nuit tombe avec le jour, mêlés d’abord comme des amants, chacun pour soi ensuite, le jour cédant sa place à la nuit.
Puis à l’aube le jour se lève, mais as-tu vu de tes propres yeux la nuit se lever?
La nuit tomberait-elle deux fois?

La lumière du jour est une poche dans la nuit galactique, quant à la nuit terrestre, elle est comme une seconde poche. J’ai peine à penser qu’on puisse les retrousser toutes deux, pas plus que je ne suis capable d’imaginer une perle dans une huître close.

La terre est meuble, ronde et chaude, elle a tenu ses promesses. Je fais ce matin quelques pas sur le chemin du Bois Vuacoz pour me rappeler des miennes et me réjouir des travaux et des jours.

Jean Prod’hom

XXXI

Il fait toujours bon dans sa maison, ni trop chaud ni trop froid. Admiratif, je m’enquiers auprès de cet ami qui m’apprend que l’isolation de son logis n’est constituée ni de sagex ni de laine de verre, mais des invendus que Garnier-Flammarion lui a vendus en 1995 pour une bouchée de pain.
Qu’on ne s’y méprenne pas, il s’agit là peut-être de la première démonstration, solide et incontestable, du rôle effectif de la littérature dans la société, la première parmi les innombrables démonstrations que tant de littérateurs se sont ingéniés à concevoir pour justifier une activité dont on ne distingue pas immédiatement et clairement, c’est le moins que l’on puisse dire, la nécessité.

Jean Prod’hom