Les vauriens

Nos vies ne connaissent pas les saisons, l’hiver s’y prolonge toute l’année, derrière les verrous, sous un toit, à l’abri des murs épais et les croix de grille. On lit un peu le soir sous l’abat-jour du salon pour déserrer l’étreinte de la nuit qui grippe nos sourires et qui se glisse entre les volets mal fermés: une bonne santé et surtout pas de maux de tête.
On se remet au travail à l’aube, on le sent il le faut. On vient à bout du livre entamé, on termine les tâches commencées la veille, c’est ça avoir une conscience, et une conscience c’est sans pareil même si on n’en retire pas beaucoup d’honneur. On retrouve même un second souffle, on s’amuse des problèmes simples, faciles à résoudre. Quelques saisons encore et on abandonne nos rêves en regardant avec insistance ailleurs. On a scrupule, mais ce scrupule ne se prolonge pas, il suffit de quelques Noëls et l’habitude l’a englouti.
Des vauriens pourtant guettent, ils entrent en scène à un moment où on ne les attendait pas, ils déterrent les saisons, traitent à nouveau avec le temps que le calendrier divisait pour faire le décompte des jours et regardent le monde qui est bien celui qu’on aperçoit sur les cartes postales mais que celles-ci ont escamoté jusque-là en faisant croire qu’il suffisait d’en disposer.

Le matin je balaie et je vais porter les paquets à la poste, je reviens ensuite à la maison et je réfléchis à ce que je pourrais bien encore faire. En général il n’y a plus rien à faire et je pars dans les bois, où je m’assieds quelque part sous les hêtres jusqu’à ce qu’il soit temps ou jusqu’à ce que je pense qu’il est temps de rentrer à la maison. Quand je vois les gens travailler, je ne peux m’empêcher d’avoir honte d’être sans occupation, mais je trouve que je ne peux rien faire d’autre sinon éprouver justement ce sentiment-là. J’ai l’impression de ramasser chaque fois la journée comme un cadeau que le bon Dieu veut bien laisser tomber aux pieds d’un vaurien comme moi. Faire plus que de vouloir travailler et, dès que j’en vois l’occasion, la saisir, je ne l’exige pas de moi, puisque je vois que cela va bien comme cela. C’est une vie qui convient du reste admirablement à la campagne. On ne doit pas y faire trop de choses, sinon on finirait par ne plus voir la beauté dans son ensemble, on perdrait l’affût dont le regard a besoin, et il faut bien aussi qu’il y ait dans le monde des gens qui regardent.

Robert Walser, Les enfants Tanner
Première édition:1907, traduction: Gallimard,1985, page 134

Jean Prod’hom

XXX

Assis sur le banc placé à côté de la fontaine, j’aperçois près de la lisière quatre jeunes femmes en tenue de camouflage, manches retroussées, sourire aux lèvres, les bras qui battent l’air, libres comme lui. L’armée se féminise dans la bonne humeur, que je me dis, et je m’en réjouis.
J’en ai à peine terminé avec cette réflexion pleine de bon sens que j’aperçois une tortue sortir péniblement du bois, ce sont quatre énormes sacs à dos d’où dépasse une paire de chaussures taille 44 au moins, et aucune tête comme il se doit.

Jean Prod’hom

Dimanche 26 juillet 2009

A la fin des journées du milieu de l’été, le soleil et les trembles déroulent sur la route des Censières filant vers le sud un long ruban passementé d’or et d’ombres aux motifs hésitants qui emballe le corps de la passante lorsqu’elle s’avance sous le ciel bleu, la plastronne, la coiffe comme une Morlaisienne, coule liquide dans son dos avant de s’immobiliser à nouveau sur la route qui fuit à l’arrière.
Et si elle interrompt sa marche pour regarder l’habit, la coiffe, la traîne qu’elle était si fière de porter il y a un instant, la promeneuse est surprise de ne voir sur le bitume, à sa gauche, qu’une ombre d’encre immobile et sans nuance, sans dentelle, la sienne, que seuls quelques cailloux blancs éclaircissent par endroits.

Jean Prod’hom