Le printemps 1

Après une nuit sans sommeil au cours de laquelle, à trois reprises, la mère avait longuement caressé le corps douleur de sa fille pour le désenkyloser et le ramener sur les rives du supportable, il crut deviner, lorsqu’il sortit à l’air libre, devant ou derrière la montagne blanche prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, un pays aux allures sombres. Il était son hôte – là ou là-bas, avec les siens tout proches – et s’en désola.
Il désherba la plate-bande une bonne partie de la matinée et fendit du bois pour réchauffer, quelques matins encore, les coeurs impatients des beaux jours. Au pied de la baie vitrée de la véranda, le premier crocus qu’il avait libéré du roncier ouvrait un oeil immense. Il sentait la terre meuble respirer sous ses pieds, la neige fondait et dessinait avec l’herbe qu’elle découvrait les lettres de nombreuses promesses.
L’homme se tourna vers l’orient. Et la montagne prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, mi-fauve mi-sauterelle, il la vit s’éloigner sans un regard pour lui. Il se sentit chassé du monde et ébahi par sa beauté, planté là, et là devant lui, sous ses yeux, au plus haut de son évidence, le jour qui n’avait jamais manqué de rien et qui continuera sans lui. Il demeura immobile un instant encore à la lisière du monde, puis se mêla à nouveau aux senteurs du printemps et au murmure de l’eau de la fontaine.

Jean Prod’hom

Le printemps 2

Alors qu’elle taillait les rosiers de son jardin, la vieille femme qu’il alla voir lui confia après qu’il eut tenté en vain de lui raconter sa nuit et sa matinée:
– Sache que le pire a toujours déjà eu lieu et que le déni de cette vérité est pire que le pire. Tu le sais depuis longtemps déjà, ajouta-t-elle. Souviens-toi de cette nuit que tu m’as racontée et au cours de laquelle, assis face à cette table de douanier, tu as songé mettre fin à tes jours? Ce dont tu essaies de me parler a déjà eu lieu cette nuit-là. C’est le déni, reprit-elle après un long silence, c’est le déni qui fait de la réalité du mal et de la souffrance le mal des maux.
L’homme quitta la vieille dame. Il crut comprendre alors que ni lui ni les autres ne parviendraient jamais à leurs fins. Il se mit à regretter Dieu. Un instant seulement, parce qu’il eut la certitude que Dieu n’avait pu aller au bout de son projet, qu’il avait réglé incomplètement la question du mal et de la souffrance. Et que devenue trop embarrassante, il l’avait abandonnée aux hommes en leur livrant son fils.
Pourrai-je dès lors supporter ce que Dieu m’a laissé? Me sera-t-il possible de me soustraire à cet héritage?

Jean Prod’hom

Dimanche 29 février 2009

Sur le chemin du retour, l’homme songea qu’il lui faudrait désormais ménager une demeure à la souffrance qui habite le monde et qu’on lui avait appris à maintenir à l’écart, les yeux fermés. Il décida de lui offrir cette demeure et de lui octroyer chaque jour, chaque semaine, chaque minute qui lui restait à vivre la place qu’elle exigeait, et il conçut le projet de tenir sa promesse.
Il eut à cet instant le sentiment de revivre seul ce que tant d’autres avant lui avaient vécu en groupe, qu’il allait répéter un geste qui avait déjà eu lieu mille fois et qu’il avait exécuté lui-même tout au long de sa vie, mais à son insu.
Sur le chemin qui le ramenait vers les siens, il lui sembla comprendre en outre ce que les hommes complotaient lorsqu’ils se réunissaient dans les rituels étranges, variés, colorés dont on lui avait parlé ou auxquels il avait assisté: ils éloignent, pensa-t-il, – un peu mais pas trop – la souffrance qui nous échoit de par notre condition de mortel, lui ménagent la place dans laquelle ils voudraient tant qu’elle se niche et se taise, une fois pour tout. Le projet de l’éradication totale du mal et de la souffrance qui constitue le coeur de la pensée de l’homme – quand bien même serait-il le seul possible – est cependant un projet vain. Il se souvint d’avoir lu, distraitement, quelques pages de Kierkegaard à ce propos.
Il parvint au chemin qui montait en pente douce jusqu’à la propriété, il aperçut un pic-épeiche rouge sang s’enfuir à la verticale au faîte du chêne, il entendit les poules se réjouir de la terre amollie. Il s’assit sur le banc rouge, regarda la tèche de bois, la vigne, les rosiers et le pommier. Il rentra enfin dans la véranda où il rangea quelques outils. Il s’assit une seconde fois, la tête entre les mains.

Jean Prod’hom