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Lorsqu’il entre tout le monde se retourne, l’homme a fière allure, celle d’un James Bond ou d’un Madoff de banlieue, il tient à l’extrémité de son bras tendu quelque chose qui ressemble à un porte-documents qui en impressionne plus d’un.
Mais l’admiration envieuse tombe d’un coup lorsqu’on s’aperçoit que son porte-documents ne contient ni les instructions de Sa Gracieuse Majesté, ni les parts de fonds d’investissements auxquels souscrivent parfois les gros agriculteurs locaux, qu’il s’agit en réalité du tout nouveau Tupperware extra-plat dans lequel s’agitent quelques spaghettis oubliés.

Jean Prod’hom

Le printemps 1

Après une nuit sans sommeil au cours de laquelle, à trois reprises, la mère avait longuement caressé le corps douleur de sa fille pour le désenkyloser et le ramener sur les rives du supportable, il crut deviner, lorsqu’il sortit à l’air libre, devant ou derrière la montagne blanche prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, un pays aux allures sombres. Il était son hôte – là ou là-bas, avec les siens tout proches – et s’en désola.
Il désherba la plate-bande une bonne partie de la matinée et fendit du bois pour réchauffer, quelques matins encore, les coeurs impatients des beaux jours. Au pied de la baie vitrée de la véranda, le premier crocus qu’il avait libéré du roncier ouvrait un oeil immense. Il sentait la terre meuble respirer sous ses pieds, la neige fondait et dessinait avec l’herbe qu’elle découvrait les lettres de nombreuses promesses.
L’homme se tourna vers l’orient. Et la montagne prête à bondir qui les accompagne à l’orient chaque jour depuis qu’ils sont là, mi-fauve mi-sauterelle, il la vit s’éloigner sans un regard pour lui. Il se sentit chassé du monde et ébahi par sa beauté, planté là, et là devant lui, sous ses yeux, au plus haut de son évidence, le jour qui n’avait jamais manqué de rien et qui continuera sans lui. Il demeura immobile un instant encore à la lisière du monde, puis se mêla à nouveau aux senteurs du printemps et au murmure de l’eau de la fontaine.

Jean Prod’hom

Le printemps 2

Alors qu’elle taillait les rosiers de son jardin, la vieille femme qu’il alla voir lui confia après qu’il eut tenté en vain de lui raconter sa nuit et sa matinée:
– Sache que le pire a toujours déjà eu lieu et que le déni de cette vérité est pire que le pire. Tu le sais depuis longtemps déjà, ajouta-t-elle. Souviens-toi de cette nuit que tu m’as racontée et au cours de laquelle, assis face à cette table de douanier, tu as songé mettre fin à tes jours? Ce dont tu essaies de me parler a déjà eu lieu cette nuit-là. C’est le déni, reprit-elle après un long silence, c’est le déni qui fait de la réalité du mal et de la souffrance le mal des maux.
L’homme quitta la vieille dame. Il crut comprendre alors que ni lui ni les autres ne parviendraient jamais à leurs fins. Il se mit à regretter Dieu. Un instant seulement, parce qu’il eut la certitude que Dieu n’avait pu aller au bout de son projet, qu’il avait réglé incomplètement la question du mal et de la souffrance. Et que devenue trop embarrassante, il l’avait abandonnée aux hommes en leur livrant son fils.
Pourrai-je dès lors supporter ce que Dieu m’a laissé? Me sera-t-il possible de me soustraire à cet héritage?

Jean Prod’hom