Estuaire du Tage

Alcochete / 15 heures 

Cher Pierre,
L’océan retire ses eaux pendant la matinée, c’est un miracle que le Tage retrouve son chemin dans la vase. Je remonte son cours jusqu’à Hortas, ramasse des tessons. Quelques heures de répit avant que l’océan ne s’engouffre à nouveau dans l’estuaire, coup de vent, branle-bas de combat; les bateaux à l’ancre font face, les riverains qui attendaient la montée des eaux pour se baigner bataillent avec les parasols, on ne s’entend plus. Les corps font voir toujours davantage d’images et de messages: personne pour les lire, des bouteilles à la mer.

Véranda (Célestin Freinet LVI)

Riau Graubon / 12 heures
C’est, hélas, l’image de la fragile construction que nous préparons pour nos enfants. La technique tout entière est à réordonner. Moins de matériaux d’abord, moins de richesses accumulées sur les chantiers. L’essentiel est que nous puissions, quand nous en avons besoin, prendre un véhicule, charreton ou auto, pour aller, sans perte de temps ni fatigue inutile, nous approvisionner au dépôt le plus proche. Construction moins prétentieuse aussi, que nous monterons à notre rythme, aussi haut que nous le pourrons, en faisant le moins d’appel possible au toc et au clinquant, la beauté devant être comme le couronnement d’un effort intelligemment équilibré; mais construction solide, confortable, à l’épreuve des éléments, que nous pourrons éventuellement partager avec nos amis et nos proches, et construction que nous aurons montée nous-mêmes, dont nous connaîtrons en détail la contexture, dont nous sentirons les faiblesses, qui fera partie intégrante de notre être.
Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,

L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques

Village (Célestin Freinet LV)

Corcelles-le-Jorat / 16 heures

Des gens bien attentionnés […] ont préconisé et imposé des constructions rapides et hâtives, capables d’abriter et d’absorber tant bien que mal la matière première accumulée. Ils ont inventé des échafaudages ingénieux, des armatures audacieuses qui ont permis de monter rapidement la construction, de l’achever, afin qu’elle donne l’illusion au moins de la perfection. Mais ceux ensuite qui doivent l’habiter souffrent de cette hâte, des malfaçons qu’elle entraîne, des inévitables imperfections qui résultent du désordre: répartition défectueuses des pièces, fragilité des murs, faiblesse du toit qui vibre au monde vent, que l’orage secoue, que la pluie traverse déjà – escaliers pénibles, services d’eau et de détritus fonctionnant mal, caves et cours encore encombrées par les matériaux inemployés et détériorés. Bref, à tous les échelons, désordre, déséquilibre, danger, fatigue, perte de puissance.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Conséquences pédagogiques