La Molleyre (Célestin Freinet XLIX)

Corcelles-le-Jorat / 9 heures

– Ah! oui, il s’agissait bien de cela!… Vous croyez que quelqu’un dans les tranchées, cherchait, parmi les pages d’un livre, un raisonnement apaisant ou une pensée féconde?… Sauf quelques très rares spécimens de philosophes obstinés, que je n’ai d’ailleurs jamais rencontrés parmi les poilus du rang, la masse des malheureux soldats lisaient comme ils buvaient, comme ils buvaient ou jouaient aux cartes, pour endormir un instant l’esprit et essayer de vivre encore, ne serait-ce par par le rêve et l’illusion.
C’est ce qui explique que ces hommes lisaient n’importe quoi, pourvu qu’une intrigue prenante les empoignât et, les tenant habilement en haleine, les entraînât, au prix même des aventures les plus rocambolesques, dans un monde où l’on se plonge comme dans un rêve qui permet de faire passer le temps et d’oublier. […] Ce qu’on demande au bon roman, comme à la bonne gnole, comme à la pipe soignée, c’est d’endormir délicieusement l’esprit et de nous ouvrir d’autres horizons…
– Qui peuvent être beaux!…
– Beaux ou laids, l’essentiel c’est qu’ils soient autres et moins barbares!… Haschich! Haschich!

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Le jeu-haschich

Chalet d’Orsoud (Célestin Freinet XLVIII)

Corcelles-le-Jorat / 11 heures

Prenons par exemple les jeux de billes ou de boules, qui sont des jeux-travaux par lesquels l’individu augmente l’agilité et l’adresse qui lui sont nécessaires dans sa lutte active pour la vie. […]
Mais il arrive que, par besoin maladif d’excitant, on pervertisse cette saine activité par l’enjeu. […]
Il suffit en effet de regarder des joueurs de billes ou de boules pour comprendre, sans être grand psychologue, si la partie est « intéressée » ou non. Si les joueurs sont appliqués, sérieux, mais calmes, sociables et accommodants, comme au travail: jeu-travail. S’il y a cris, disputes acharnées, colères, menaces d’abandon, tricherie ou tentative de tricherie: jeu à gagner.

En effet, les jeux de cartes. ne sont pas à proprement parler des jeux-travaux; ils sont la représentation, à l’aide de symboles, d’activités ancestrales fonctionnelles. C’est pourquoi j’appellerais ces jeux: jeux-travaux symbolisés. […]
Il n’y a qu’à analyser les travers des stratèges en chambre pour se rendre compte des dangers possibles de ces jeux-travaux symbolisés; ils prennent la déplorable habitude, qui devient comme une inhumaine manie, de sous-estimer les obstacles véritables, de faire bon marché des souffrances ou même de l’extermination des combattants, de se mouvoir en pensée dans un cadre fictif, anormal jusqu’au ridicule.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Jeux-travaux symbolisés et jeux à gagner

Salle de bains (Célestin Freinet XLVII)

Riau Graubon / 17 heures

Des enfants jouent à cache-cache. Bien sûr, ils tâchent de ne pas être pris; ce n’est pourtant pas leur plus ou moins complète réussite qui sera pour eux l’essence du jeu, mais le jeu-travail lui-même, l’activité dépensée, l’émotion éprouvée. Aussi un enfant pris ne dira-t-il jamais, comme le joueur dont nous allons parler: « Si j’avais su que j’allais perdre, je n’aurais jamais joué.  » Vous ne voyez pas les enfants tenir ici un compte scrupuleux du nombre de fois où ils ont gagné. Le perdant ne subit aucune humiliation car le jeu en lui-même le comble de la satisfaction.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
La distraction n’est nullement une nécessité