Bibliothèque (Célestin Freinet XXX)

Riau Graubon / 15 heures

Parce qu’ils ne pouvaient plus voler, les scoliastes ont tenté de couper les ailes à leurs victimes. Le plus triste est qu’ils aient partiellement réussi, qu’ils aient fait une guerre souvent victorieuse à l’activité, à la joie, à l’élan; qu’ils aient persuadé les fils des hommes qu’ils doivent être sages, mesurés, humbles, dociles au devoir; qu’ils les aient retenus au bord du nid où ils se préparaient à prendre leur envol et qu’ils leur aient désappris, au nom de leur science, l’audace physique et intellectuelle qu’ils portaient en leur nature généreuse. […]
Heureusement quelques natures plus frustes, ou plus solidement marquées par le destin et qui ont échappé à la grande entreprise d’assagissement– non seulement des génies, mais aussi vos cancres parfois, vos ignorants, les indisciplinés – ont pu encore prendre leur envol, échapper à la direction jalouse de leurs maîtres et partir en avant, témoins obstinés de la pérennité de notre idéal.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail

Place Saint-Maurice 2 (Célestin Freinet XXIX)

Annecy / 10 heures

[…] Croyez-vous que le désir de connaître et d’agir ne puisse pas être, à certains moments de la vie, aussi impérieux, aussi dynamique que le souci de satisfaire la gourmandise? Je ne dis pas que l’un puisse et doive remplacer l’autre, et ce n’est pas ainsi que nous devons poser le problème. Devant un beau cerisier chargé de fruits mûrs, la tentation est irrésistible. Mais l’enfant satisfait physiologiquement a cependant conscience de ne pas avoir rempli son destin. Pour accroître sa puissance, pour porter au maximum l’intensité de sa nature exigeante, il est capable de faire bien des sacrifices. Le secret pour nous c’est de ne pas amortir ce désir, ne ne pas refroidir cet enthousiasme, parce que l’un et l’autre seront les leviers décisifs de notre éducation. […]
Ce n’est point de cette terne uniformité que vous leur offrez dans vos livres que les élèves ont soif, mais de chaleur, de froid, d’éclat, de chocs, de cris, de chants, d’efforts… ils sont comme une corde dont la nature est de vibrer. Vous craignez qu’elle casse et vous allez réduisant les réactions, amenuisant les choses, ménageant à l’excès les transitions inutiles. […]

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Une éducation du travail

Passage de l’île (Célestin Freinet XXVIII)

Annecy / 11 heures

C’est pourtant ce que vous avez essayé dans vos classes: vous avez cru possible, vous autres éducateurs, la réalisation d’une école semblable au cours du professeur isolé de la vie, d’une école qui, négligeant ces questions que vous considériez comme trop terre à terre, prétendrait, comme sous l’effet d’une baguette magique, transposer d’un coup les individus dans une zone idéale où règne le pur esprit. Vous avez, j’espère, compris la vanité et les risques d’une telle « transposition ».
L’enfant, moins que l’adulte encore, ne saurait être considéré à l’origine comme un être pensant et philosophant. Sa fonction, sa raison d’être, c’est d’abord de vivre; et où peut-il vivre, si ce n’est dans le présent, au gré des contingences nées de la vie et du travail des parents et de l’organisation sociale? Ces contingences sont déterminantes: que vous le vouliez ou non, c’est à partir d’elles qu’il faut construire. Ah! je sais: ce sera plus difficile et plus compliqué que de se mouvoir logiquement sur le plan de l’idéal et de l’esprit; on se heurtera à tant d’obstacles… mais ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit: oui ou non , pensez-vous que l’école doit œuvrer à partir de l’enfant réel et du milieu qui décide de sa vie? ou bien, minimisant l’influence de ce milieu, tentera-t-elle prématurément de modifier, de transformer, par le haut, une nature humaine si délicate à influencer et à diriger? […]

J’insiste un peu trop à votre gré peut-être. C’est que nous sommes au noeud du drame, que nous touchons aux raisons profondes de l’erreur scolastique et pseudo-scientifique dont nous supportons les conséquences.
Nous allons reconsidérer loyalement le problème, prendre l’enfant non pas dans le milieu hypothétique et idéal que nous nous plaisons à imaginer mais tel qu’il est, avec ses imprégnations et ses réactions naturelles, avec aussi ses virtualités insoupçonnées, sur lesquelles nous aurons à baser notre processus éducatif.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
A la recherche d’une philosophie