Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre

Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre – dans un monde en ruine – les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme en appellent à la raison, article 24, pour inciter les employeurs à donner à leurs employés  un repos suffisant et un accès aux loisirs, à limiter la durée du temps de travail, à leur octroyer des vacances et des congés payés, on ne peut s’empêcher d’entendre une double intention. Celle de mettre à la disposition de chacun d’un peu de ce temps qui lui manque pour remettre la main sur sa vie et se ressaisir un bref instant de ce qu’il a laissé derrière lui, tandis qu’il assurait à la sueur de son front la survie des siens. Mais aussi et surtout, je le crains, dans le but que les détenteurs des moyens de production disposent, dans leur chasse au profit, d’employés reconnaissants et efficaces, aux forces vives et renouvelées.

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S’il convient évidemment de se battre pour le respect de cet article 24, c’est par morale provisoire, car vive est la crainte que le repos et les loisirs prennent l’allure du travail, que l’homme perde à nouveau ce que les luttes ouvrières et syndicales lui avaient fait gagner : une fenêtre, un avenir, une altérité, de l’ailleurs.
J’imagine aujourd’hui un article 24 simplifié, magnifié, un droit au repos plus large et sans arrière-pensée, un droit à l’oisiveté et à la flânerie, qui se confondrait à un devoir, celui de sortir effectivement du jeu, une heure chaque jour, en vagabond, en apatride ou en clodo ; un jour chaque semaine, en déserteur ou saisonnier, une semaine chaque trimestre, en routard ou en bohémien. Une semaine d’errance avec, dans chacun des lieux qu’il traverserait, un abri mis à la disposition des pèlerins, de menus travaux en échange d’un bol de soupe, la pensée de la mort et de l’eau fraîche sourdant d’un trou fait au vilebrequin.
Ce serait la contribution des habitants des régions en paix, qui reprendraient ainsi la part du désastre qui leur revient, de la mort qu’on a voulu délocaliser et qui ravage des régions et des continents entiers, d’être activement solidaires en consentant à son retour et à son partage : se satisfaire de peu, marcher, écrire, lire, boire au goulot, il n’y a rien d’utopique. Sûr que la mort déserterait les champs de bataille.
Car si l’homme est parvenu à prolonger sa vie, ce n’est pas tant afin de repousser indéfiniment la mort qu’afin de disposer d’assez de temps pour l’apprivoiser, recueillir et accepter l’éphémère qui croît dans son ombre.

Faire taire la mort

Cher Pierre,
Tout va de mal en pis, je tremble, on s’obstine à vouloir faire taire la mort ; on la congèle ici, on la délocalise là-bas en offrant des armes lourdes à ceux qui lui feront la peau.

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L’usine à frustrations tourne à plein régime, on la nourrit en consommant, personne ne voit aujourd’hui comment l’arrêter. On laboure sans repos, plus qu’il ne faudrait, on traque inlassablement ceux qui s’y opposent mais le train est lancé. Le prix aura été exorbitant au démarrage, Henry Ford le sait ; douloureux au maintien de sa vitesse, ceux qui ont été condamnés à prendre place dans les chaînes de montage en ont fait l’amère expérience ; c’est au tour de ceux qui y avaient échappés jusque-là de se mettre au diapason du management scientifique et de la parcellisation : administrations, cultures, écoles, professions libérales…
Inquiétant, personne n’a songé à un système-expert qui fournirait une procédure pour ralentir l’avancée du monstre. Tout est propre aujourd’hui à prolonger l’état de domination et d’exploitation du monde par lui-même, sans qu’on sache bien qui en est désormais l’auteur. Chacun donc se hâte de semer la mort, de retourner la terre pour mettre la main sur les choses qui deviendront de l’or ou pour les intercepter.
Ceux qui sont chargés de piloter l’embarcation hochent du bonnet, tremblent, menacent, font jouer la concurrence, lancent des campagnes, ouvrent des fronts, tandis que les acteurs du marché prennent conscience soudain qu’ils sont tous, sans exception, les éléments d’une chaîne de montage généralisée.
Frederick Winslow Taylor a eu raison de nous, l’organisation scientifique du travail et la croissance nous ont fait commettre le pire en différant à jamais le bonheur que nous nous étions promis de redevenir une fois vivants. Il nous reste la possibilité de nous mettre hors jeu une heure ou deux, ne serait-ce que pour rappeler à ceux qui l’auraient oublié qu’il existe de l’altérité. Quelque part. Je grelotte.
Amitiés.
Jean