Cher Pierre, J’aurais dit à Sonia que je n’oublie pas le vieillissement des individus, leur mort, et la succession des générations, et qu’il faut que nous nous y fassions. C’est à cette fin que chaque jour, au moins un instant, je suppose que les problèmes mondains qui m’occupent quotidiennement sont réglés, n’existent plus, les obstacles écartés, que rien ne demande plus rien, ni correction ni réparation. Il reste alors, derrière moi, à côté de moi, devant moi,… la vie qui va sans moi, emmenant dans son sillage passions et actions ; et je découvre que je n’ai jamais été aussi vivant qu’hors de cette agitation, sur le seuil, immobile, presque mort, yeux fermés ou tête en l’air, marchant ou écrivant, relevant un peu de cette poudre d’or qui brille sur le désert et les champs de ruines.
Grand tour avec Oscar au milieu de l’après-midi, par la Moille-aux-Blanc où je dépose un bouquin, et la Moille Cherry où je fais la causette. Une bibliothécaire, que j’ai rencontrée à la fête de Mézières, me téléphone ; elle a montré à une libraire les boîtes que j’ai proposées dans les jardins de la cure, avec dedans le livre, un poème et un tesson. La libraire, séduite, s’est empressée de commander au distributeur les neuf exemplaires qui lui restaient. Déception à l’arrivée, les livres ne se trouvent pas dans une boîte, pas de poème, pas de tesson. Je décide, bon coeur, de lui fournir ce qui lui manque, elle passera demain au Riau. Enregistrement ensuite de la cinquième partie de l’introduction du Gustave Roud de Philippe Jaccottet. Guillaume me demande deux mesures, celle des limons de l’escalier qui monte à l’étage et celle qui les tient parallèles. Il travaille dur, il est possible qu’il installe, avant Noël, la barrière qui nous permettra de maintenir la porte du bas ouverte et à la chaleur du poêle de monter jusque dans les combles sans qu’Oscar en profite pour s’installer dans les chambres. Cette double nature de l’être, agissant et pensant, est d’abord un déchirement irréparable, à l’origine des inégalités parmi les hommes et de la distinction des mots et des choses. Mais elle demeure une chance, pour autant que nous ne laissions pas à d’autres le soin de nous penser et que nous ayons le courage de nous y risquer : balbutier, bégayer, inventer aussi longtemps que la voix du dedans, lointaine, n’a pas rejoint celle du dehors, muette.
Cher Pierre, Stéphane m’a envoyé hier un lien pointant sur l’enregistrement de la conférence qu’Alain Badiou a prononcée le 23 novembre au Centre dramatique national d’Aubervilliers, 10 jours après la tuerie qui s’est déroulée dans les 10ème et 11ème arrondissements parisiens. Je m’y attelle ce matin.
Que nous en soyons arrivés à penser – et à l’éprouver parfois physiquement – qu’il n’existe plus aucune alternative à la voie dans laquelle nous sommes embarqués depuis longtemps déjà, c’est ce sur quoi s’achoppe la réflexion d’Alain Badiou au terme de son analyse de la structure objective du monde contemporain, du triomphe du capitalisme dont l’empire est désormais sans limite et dont la puissance est telle qu’elle se passe volontiers des états, impuissants, sacrifiant pour leur propre survie les mesures qu’ils prenaient autrefois pour limiter les dégâts causés par l’exercice impitoyable de la loi du profit Les états ont cédé aux entreprises internationales qui dictent les règles du jeu du libéralisme, protègent leurs menées, acceptant que des territoires autrefois gérés par des métropoles coloniales soient mis hors jeu, zones franches sans organisation politique, abandonnées, laissées aux mains de bandes constituées d’une population qui ne constitue ni un groupe de consommateurs potentiels, ni une force de travail réelle susceptible de ramener les profits attendus par l’oligarchie financière. L’inégalité abyssale des ressources enraye aujourd’hui le processus démocratique et menace la crédibilité des états. Alain Badiou rappelle des chiffres : 1% de la population tient les 46% des ressources disponibles, 10% en possède 86 %, 50% se réveille le matin les mains vides. Quant à la classe moyenne (40% de la population mondiale) qui assure l’exercice de la démocratie dans les pays avancés, elle ne dispose que des 14% des ressources restantes, risquant évidemment de perdre encore des plumes, prise en tenaille entre les oligarques du capitalisme mondial prêts à tout pour mettre la main sur les richesses disponibles, et les 50% de la population qui ne comptent pour rien, débordant des zones franches où on avait cru pouvoir les oublier : ni consommateurs ni forces de travail, êtres dont on ne peut tirer le moindre profit, chômeurs potentiels, livrés au gangstérisme et aux mafias locales, têtes brûlées, inutiles. Les tenants de la classe moyenne, explique Badiou, serrés entre dèche et opulence, n’ont d’autre visée que celle d’épouser les vues de ce qu’il appelle la subjectivité occidentale, heureux de collecter les miettes du festin organisé par les grandes entreprises, contents de ce qu’ils sont, fiers même du passé et incarnant la modernité ; angoissés pourtant à l’idée de perdre leurs derniers privilèges et basculer du côté de ceux qui n’ont rien. Aux états la tâche de diriger cette peur, non pas contre eux-mêmes et leur incapacité à prendre des mesures contre la mainmise financière, mais contre tous les démunis qui sont les victimes de l’appauvrissement orchestré par l’application rigoureuse le la loi du marché. Quant aux populations sans ressources, paupérisées ou en voie de paupérisation, exclues du festin, elles ont le choix : adopter le comportement des classes moyennes, sans en avoir les moyens, en migrant vers les centres supposés de cette richesse, désireux de l’occident. Ou se révolter contre les détenteurs arrogants de ces richesse, ceux par qui ils ont été niés, opposant leur désir de mort à la vie dont ils ont été privés, c’est la subjectivité nihiliste. La conscience voit mal dans un tel espace, d’un seul tenant, sans altérité, ce qui pourrait arrêter ce mouvement, n’imagine pas comment une pensée différente pourrait s’arracher de tout cela. Alain Badiou considère l’échec historique du communisme comme l’événement qui est aux origines de la désorientation de la pensée, incapable de s’opposer, d’inventer un ailleurs et un autrement, de se dégager du couple salarié-consommateur. Mais le philosophe, curieusement, se dit à la fin optimiste ; il parie sur l’apparition d’une pensée stratégique disjointe, alternative à celle qui conduit irrémédiablement à la guerre, trouvant ses hérauts dans le prolétariat nomade et mondialisé,…. Ainsi naîtra, à côté de la figure de la subjectivité occidentale, des figures du désir d’Occident et du nihilisme, une quatrième figure subjective,… une jeunesse qui ne sera plus à la solde du capitalisme mondialisé, réorientant la pensée vers d’autres fins que vers le profit, désintéressée de l’état, impuissant, dépérissant, devenu l’agent du capital, son chien de garde. Ailleurs et autrement. J’entends bien cette analyse, il reste à penser cette autre voie, à l’expérimenter et la tracer. S’y essayer, singulière et universelle. En ne la rejetant pas dans une doctrine ou dans les arrière-mondes, mais en la maintenant à bonne distance. Et je vois quelquefois cette autre voie en moi-même, une double voix, celle de l’immédiat et celle qui le relève, aussi loin l’une de l’autre qu’on peut l’imaginer, à l’intérieur du sujet lui-même, se touchant parfois. Quoi qu’on en dise, je suis double, chacun étant pour l’autre une énigme dont il s’agit tout à la fois de se tenir éloigné et de s’approcher. J’en suis là, Je descends à l’école pour deux périodes, rends des piles de travaux aux élèves de la 9P. La classe est vide à 15 heures 35, j’en profite pour enregistrer la quatrième partie de l’introduction du Gustave Roud de Philippe Jaccottet, sans identifier clairement les motifs de cet exercice. Lire ? Relire ? Je m’arrête devant une verveine et mon ordinateur au café de l’Union pour rédiger ces notes, avant d’embarquer Lili et deux de ses camarades du club d’athlétisme d’Oron que je dépose à Mézières.
Cher Pierre, Les excellents résultats des élèves de 9ème année devraient me réjouir ; il serait en effet inhumain de résister aux larges sourires que ces réussites ont dessinés sur leur visage et au soulagement que leur annonce provoquera dans le giron familial – ils le savent lorsqu’on se quitte – sitôt le seuil de la maison franchi.
Mais leurs succès ne me réjouissent au fond qu’à moitié. L’objectivité en effet à laquelle prétendent ou font croire ces travaux, et les malentendus nombreux auxquels cette naïve croyance conduit, font beaucoup de mal ; un mal qui compterait pour bien peu si les questions auxquelles les élèves avaient donné exacte réponse ne constituaient pas quelque chose comme la fermeture des horizons dont ils sont curieux et vers lesquels on voudrait les voir aller. On pourrait joyeusement consentir à ces épreuves, mais à la condition que chacun en voie les limites, aussi bien ceux qui les pensent que ceux qui les subissent, en observant ou en étudiant les raisons pour lesquelles elles sont toujours mal conçues, et pourquoi quelques-uns les réussissent, d’autres échouent ou peinent. Le bonheur qu’éprouve l’enfant qui fait ses premiers pas n’appelle aucune évaluation chiffrée, la découverte qu’il marche soudain un jour le comble, lui et ses parents. Le voici prêt à aller de l’avant par ses propres moyens, à franchir les obstacles qui ne manqueront pas de se présenter, sans l’aide de ceux qui devraient se réjouir de le voir tourner les talons. Je fais le rabat-joie, je n’y puis rien ; je ne vois que trop dans ces épreuves rituelles et les jugements qui leur sont attachés la ruse de l’institution de maintenir captifs ceux qu’elle feint de laisser libres, dans un espace étroit, circonscrit en réalité, entravé par les innombrables signes d’une sujétion objective.
À une heure de l’après-midi, le lendemain, la classe du Cours supérieur est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l’Océan. On n’y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche, mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffés de trop près. On a distribué, car la fin de l’année approche, les cahiers de compositions. Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l’énoncé des problèmes, un silence imparfait s’établit, mêlé de conversations à voix basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son voisin : — Monsieur ! Un tel me… M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à autre chose. Il se retourne de temps à autre, en regardant tout le monde d’un air à la fois sévère et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout doucement d’abord, comme un ronronnement. Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d’une des tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n’ai qu’à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les champs. De temps à autre, je me soulève sur la pointe des pieds et je regarde anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Étoile.
Je lis aux élèves de 10ème le huitième chapitre du Grand Meaulnes (Le Gilet de soie), puis fais voir à ceux de 9ème les images de la première partie du Peuple légendaire que Jean Malaurie a ramenées de ses expéditions chez le Inuits. Un peu de soleil est resté, il éclaire comme une bougie le rêve d’une classe vide de maître et d’élèves, il y a tant à faire sur la banquise, à apprendre dans les livres, à regarder dans le ciel et les bois, il y a tant de domaines mystérieux. Le pied de Louise va mieux, la pluie a cessé, je fais des croûtes au fromage et une salade. Arthur a raté le bus, il prendra celui de 21 heures 30. Enregistrement de la troisième partie de l’introduction du Gustave Roud de Philippe Jaccottet.