C’est en gondole que nous quitterons le Dorsoduro

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La première halte de la journée s’est négociée : ce sera comme hier le Campo della Bragora – plus exactement le Campo Bandiera e Moro O de la Bragora. Les enfants mordent dedans à pleines dents, avec un thé froid dans une main et des tranches de pizza dans l’autre. Café pour nous.

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Je trouve dans l’église San Giovanni, à l’arrière du saint Jean baptisant le Christ, entre les jambes de celui-ci perché sur son tombeau et derrière la croix que tient saint André (peints au XVème siècle par Giambaptista Cima, Alvuse Vivarini et Franceso Bissolo), des petits morceaux de paysage dont la simplicité donne envie, si c’était à refaire, de devenir peintre.
Nous entrons au palais des Doges à 11 heures, une heure avant la visite que Sandra a programmée. Celle-ci et les enfants, en attendant, traversent les grandes salles du palais, je parcours au premier étage l’exposition consacrée à la lagune, son évolution, son avenir, son difficile équilibre. Y sont exposés les deux dames vénitiennes et le portait du doge Leonardo Loredan que Vittore Carpaccio a peints autour de 1500. On se retrouve tous les cinq à l’entrée, avec une vingtaines d’inconnus ; la guide nous fait voir les innombrables et sombres prisons du sous-sol du palais, sur lesquelles a reposé pendant plusieurs siècles la République vénitienne, puis les salles de torture qui lui ont permis de durer, placées sous la charpente, juste sous le ciel.
Une gondole traghetto, à deux rameurs, nous fait traverser le Grand Canal ; on s’installe sur la seule terrasse des Fondamenta Zatterre, radeau au fil de l’eau sur lequel on paresse une belle heure, sous le soleil, en face de cocktails et des bâtiments surbaissés de la Giudecca.
Marco nous fait signe, je m’y étais toujours refusé jusque-là, je cède aujourd’hui, c’est en gondole que nous quitterons le Dorsoduro, je ne le regretterai pas : une demi-heure à naviguer dans les eaux noires de la Sérénissime, entre enfers et paradis, les voix résonnent, joyeuses et caverneuses, eaux sombres et huileuses que se partagent les gondoliers. Ils se nomment, se saluent, entament un bout de conversation qu’ils continuent d’un mot ou d’un rire bien après s’être croisés, sans se retourner.
Ils sont quatre cent quarante à régner dans ces venelles où l’on ne s’arrête pas, qui tiennent ainsi la ville en ceinturant près de cent trente îles – cent vingt-neuf, précise Marco ; les informations courent à fleur d’eau plus vite qu’à fleur de terre. Pourtant les gondoliers ne font pas les malins, baissent régulièrement la tête devant l’un ou l’autre des quatre cent trente ponts – quatre cent vingt-sept, précise Marco – qui désenclavent les îles des vivants.
C’est un monde d’hommes, il n’y a que Georgia qui fait partie de ce collectif ; dix groupes se partagent le marché, sans se tirer la bourre. Les candidats ont une formation qui dure deux ans ; un ancien leur apprend à tenir la rame, à utiliser les différents refouillements du tolet, les mauvaises passes. Ils apprennent en outre les langues étrangères et l’histoire locale. Le gondolier commence sa carrière à 18 ans, il est prié de se retirer à septante s’il ne l’a pas fait avant ; les gondoliers ne sont pas syndiqués.
Marco a encore de belles années devant lui, il a cinquante-deux ans ; mais qu’il prenne garde, il tousse et a un vilain rhume. Il nous dépose à deux pas de la place San Marco.
Sandra et les enfants rentrent, je file au Campo della Bragora, m’assieds à même la pierre, dos contre la façade du palazzo Gritti Badoer, tandis que le soleil plonge derrière la Cantina ai Schiavoni : des grappes de gamins jouent autour des bancs sur lesquels sont assis leurs mères et des vieux, avec des pigeons qui se mêlent à la foule et qui piquent les restes de la collation des plus petits des enfants ; plus loin on joue au foot. Les seuls véhicules, mais j’en dénombre quand même cinq à cette heure, ce sont ceux des handicapés que les canaux protègent, mais que les ponts condamnent à demeurer fidèles à leur île.
Je pensais assister à la cérémonie au cours de laquelle la Madonna In Calle dell’ Arco devait être présentée au public ; lorsque j’arrive à 17 heures 15, il n’y a déjà plus personne.
Soirée du côté du Campo santa Margherita, chez Sylvio, où l’on mange d’abondance, si bien que nous décidons de marcher jusqu’à la gare, pour digérer, avant de nous glisser à l’arrière d’un Vaporetto qui nous déposera à San Zaccaria. On perd Louise qui a voulu prendre un raccourci dans la nuit, on est très heureux de la retrouver avant d’aller nous coucher.

Jean Prod’hom

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Toile délavée de jute et de bure

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On boit thé et café sur le Campo della Bragora, en face de l’église San Giovanni où Antonio Vivaldi fut baptisé. Le soleil éloigne les murs des limites de la place et la rapproche du bleu du ciel ; ses spots blanchissent la façade du palazzo Gritti Badoer, chantournée par des Byzantins ; ils caressent ailleurs les crépis fatigués, usés, rongés, où apparaissent des empilements de briques rouges, jaunes ou orangées, Deux puits condamnés organisent l’espace, deux arbres au feuillage vert tendre, qui ressemblent à des micocouliers, le font pencher d’un côté, là où fleurissent toute l’année cinq ou six bancs rouge vif : petit miracle que cette ville sans véhicule, qui recommence chaque matin quelle que soit la saison. On déjeune, on traîne.

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Nous nous décidons finalement à lever le camp, marchons léger en direction des Giardini ; les enfants sautillent, on babille ; on ne s’y serait pas pris différemment si nous avions voulu nous égarer, et nous le faisons si soigneusement que nous nous retrouvons une heure après de l’autre côté de la ville, au Campo della Celestia, puis sur les rives du Canale delle Fondamenta Nuove, à l’angle nord-ouest de l’Arsenale. Rien vu !
On rebrousse chemin avec le sourire, personne n’est tenu pour responsable ; cette Venise-là nous dépasse tous et, décidément, aucun de nous ne s’appelle Poucet. Chacun croit toutefois pouvoir guider les autres sur le chemin du retour, mais refile le plan à son voisin sitôt qu’il perd le fil, il change souvent de mains. 
Il y a foule le long du Grand Canal, celui de la Giudecca est encombré par un immense navire de croisière qui s’est mis en travers, l’église de la Salute a disparu.
Beaucoup de monde également aux 6 caisses des Giardini, mais une demi-heure sous les platanes aura raison de notre impatience. Sandra et les filles vont pour leur compte, Arthur pour le sien, je vais pour le mien. On se retrouve à 14 heures sur le banc placé devant le pavillon belge, vermoulus. Du plaisir d’abord, en compagnie des Belges, des Espagnols, des Américains, des Japonais,… Deux tendances ensuite, qui semblent persister depuis la nuit des temps : le désir de certains de faire aller les choses dans tous les sens, parce que tout n’a pas été dit et que, sur l’ensemble des choses remuées, quelque chose va bien s’imposer et indiquer une direction. La volonté des autres de retenir ce qui va en tous sens, dans des cadres ou des boîtes, organisés de telle manière que ce qui pourrait leur manquer soit piégé à l’intérieur et n’échappe pas à celui qui voudrait s’en saisir.
Les visiteurs sont braves, chacun photographie tout, on ne sait jamais, les bancs sont aussi très occupés, il fait chaud et beau. Ces journées ensoleillées d’automne embellissent le monde, elles font sourire les hommes et les conduisent à fermer les yeux un instant.

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Les enfants ont repéré une rue marchande, on se sépare, j’ai rendez vous avec Vittore Carpaccio et saint Augustin. Et ce qui me frappe à nouveau, c’est la lumière que diffuse cette peinture de la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni plongée dans la pénombre : bois sombres du mobilier, des vieux lambris et des poutres du plafond piquées d’or.
Toile délavée de jute et de bure sur laquelle apparaissent des figures sans matière, transparentes. Tout autour, de la bure encore et de la jute, sur le sol et contre les murs, ni terre ni étoffe, ni pierre. Quelques objets empêchent la toile de se détendre : des livres, un chandelier, un encensoir, une crosse, une mitre, une croix, des babioles… Rien ne manque, et c’est ce manque, cette absence qui est au centre de ce cabinet vide : Augustin n’est pas là ; le bichon maltais en témoigne, il attend.

Jean Prod’hom

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J'ai retrouvé le bichon maltais de saint Augustin

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Cher Pierre,
On quitte le Riau à un peu plus de 7 heures, la brouille est épaisse entre la Moille Baudin et l’Escargotière ; Sandra, qui est au volant, a besoin de toute son attention pour ne pas tomber dans ses filets.

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C’est une autre densité qui nous attend à Crissier : le cortège des pendulaires, trois colonnes de véhicules qui roulent à plus de cent kilomètres à l’heure, pressés, sur les dents, réduisant les distances qui les protègent, eux et les autres.
J’imagine un bref instant ce qui aurait eu lieu si l’un d’entre nous avait perdu les pédales, j’imagine le grincement des freins qui répondent trop tard, la catastrophe contre laquelle on bute, le vacarme de la ferraille qui claque puis se tord, le silence ensuite ; quelques gémissements bientôt, les pleurs d’un enfant venus de dessous les tôles, plus loin un homme qui titube, puis quelques cris, étouffés, glaçants. Chacun a trop tiré sur la corde, chacun attend penaud l’arrivée des ambulances dont on entend bientôt les sirènes, sinistres, qui déchirent l’espace. Des voix bienveillantes remplacent enfin les hurlements des sirènes.
Il va falloir tout recommencer, annuler la journée prévue, tout ; oublier une partie de son passé, anticiper une autre suite, une nouvelle fin d’année, une nouvelle vie. Dommage. Pourquoi autant de sottise, d’inconscience, autant de stupidité ; il ne nous en aurait rien coûté, ou si peu ; rouler plus lentement, laisser une plus grande distance entre nos voitures ; on a joué avec le feu, trop tard. Je suis dedans, je suis vivant, et les autres ?
La circulation se fluidifie depuis Aubonne et je me détends. On s’envole avec une bonne demi-heure de retard parce qu’il a fallu changer d’avion. On survole les Alpes qui baignent dans une crème épaisse, avec le Mont-Blanc qui dépasse à bâbord. Le ciel s’est éclairci lorsqu’on plonge sur Venise. Et cette ville, qui était d’abord un nom et des souvenirs, en direction de laquelle mon esprit s’est tendu, fait voir soudain ses lourdeurs, belles encore, à mesure que nous nous en approchons.
On quitte le Vaporetto 1 à San Zaccaria où la responsable de l’agence nous attend pour nous conduire Borgo San Lorenzo 5091, au deuxième étage ; de la terrasse on aperçoit les toits et les campaniles de San Lorenzo, San Giorgio dei Greci, Sant’Antonino ; on entend à 18 heures leurs cloches.

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Nous ressortons sitôt arrivés, traversons la ville jusqu’à San Marco et le Rialto, à deux pas du Grand Canal qui déverse sur ses berges un flot sans fin de touristes et de babioles. C’est devant le Punto, où Sandra et les enfants sont entrés pour faire quelques emplettes, que j’aperçois soudain sur le seuil, miracle, le bichon maltais de saint Augustin, resté à la fenêtre de la Scuola San Giorgio degli Schiavoni. Je le lui ramènerai demain, on habite tout près ; il suffit de franchir le Rio San Lorenzo, de traverser la belle place blanche de chaux qui borde l’ancien hospice, passer le pont, on y est. La Scuola est ouverte tous les jours de 9 heures 30 à 17 heures.

Jean Prod’hom

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