La Bénichon

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Cher Pierre,
Je termine ce matin l’Atlas d’un homme inquiet, beau livre, très beau livre, avant de conduire Oscar dans sa pension de Tatroz ; je fais un saut à Châtel-St-Denis qui fête sa Bénichon, j’y reste tout l’après-midi.

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C’était, à l’origine, une fête paroissiale que les ressortissants du canton de Fribourg célébraient en septembre ou octobre, commémorant la consécration de leur église. Aujourd’hui, la fête dure trois jours, des carrousels sont mis à la disposition des enfants, on fête la désalpe, les touristes font une halte, on ferme l’église, on ouvre les bars, des forains vendent des kebabs, des pizzas, des crêpes et des gaufres, mais pas que…
Le menu servi dans les restaurants est copieux, il propose en entrée de la cuchaule, du beurre et de la moutarde, celle de Bénichon ; du bouillon et du bouilli ensuite, puis du ragoût d’agneau aux raisins, des pommes en purée et des poires à Botzi. Suivent des tranches de jambon et de saucisson entourées de choux et de haricots, avant le gigot d’agneau à l’ail et la salade aux carottes rouges. Pour le dessert, de la crème au baquet et des meringues, des fruits, des beignets et des bricelets, des pains d’anis, des criquets et des cuquettes. On boit aussi, beaucoup, ça aide.
J’ai regardé tout cela de loin, à l’abri puisqu’il s’est mis à pleuvoir ; tout le monde a craint pour le cortège qui clôture la fête. Mais les Fribourgeois de la Veveyse sont courageux, ils sont partis de devant la Migros et j’ai pu les applaudir lorsqu’ils ont passé route de Tivoli. A l’avant du cortège le troupeau fleuri de la famille Vial, et puis dans l’ordre : la fanfare valaisanne de Vionnaz – invitée d’honneur –, les armaillis de la Veveyse, cinq joueurs de cor des alpes, une douzaine de soldats de la Batterie de Campagne 13 qui, avec trois canons, m’a expliqué plus tard l’un d’eux, a supervisé la reddition de l’armée française du Général Bourbaki en 1871 aux Verrières, des juments et leur poulain, la fanfare de l’Edelweiss de Semsales, un club de jeunes lutteurs, une douzaine de barbus gruériens, une vingtaine de sonneurs et sonneuses de cloche du groupe de la Dent de Lys. Et puis, au milieu du cortège, une délégation du Rode Osco Manosco, avec flûteau et tambourins, qui cultive la langue et les traditions provençales. Il faut dire que la commune de Châtel-St-Denis est jumelée avec celle de Volx, gros bourg des Alpes-de-Haute-Provence, situé au nord de Manosque.
Il est près de 17 heures quand je rentre, on écoute en famille les résultats des élections fédérales ; la poussée de la droite se vérifie, 11 sièges supplémentaires pour l’UDC, 3 pour les radicaux. Les socialistes perdent quelques plumes, les verts de gauche 4 sièges, les verts libéraux 5 fauteuils. Vaudra mieux être dans les années qui viennent du côté des riches.
On prépare nos sacs. Nous nous levons demain matin à 7 heures, l’avion décolle à 9 heures 30 à Cointrin.

Jean Prod’hom

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Lever le couvercle et la chape des raisons

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Cher Pierre,
J’ai reçu ce matin des nouvelles de Stéphane qui a accompagné à l’aéroport de Roissy son fils aîné qui s’envole en Australie, y faire sa vie peut-être. Elle ne chôme pas, a signé les décors des 21 nuits avec Pattie, s’est mise sur les rangs pour une autre réalisation importante, prépare une exposition en janvier…

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Sandra et les enfants sont descendus en ville, je reste sur le pont le reste de la matinée, fais un peu d’ordre dans la bibliothèque, avance – mais où ? – dans l’Atlas d’un homme inquiet, en sors enfin, avec Oscar. Je laisse la voiture au village, monte au large de la Grisaude jusqu’au Pré-du-Grelot, traverse le hameau de Chez-les-Porchet, laisse les Tailles à ma droite, m’arrête à Pra Massin.
Je crois mieux comprendre les bois du Jorat, les sapins blancs et les épicéas qui occupent le centre, noyaux denses et sombres qui laissent filer de larges et longues coulées jusqu’à la Broye à l’ouest et la Menthue à l’est. Autour d’eux les foyards d’abord, les autres feuillus ensuite, ourlets généreux de cinq à six rangées irrégulières. Des ruisseaux entaillent les prés, mais pas assez profondément pour que les conifères s’y installent durablement ; les érables, les frênes, les merisiers et les chênes s’en donnent à coeur joie, deviennent à eux-mêmes leurs ourlets, déroulent leurs rubans multicolores le long des veines sombres. Des tirets de saules et de bouleaux assurent la cohésion ; à leur pied des filets d’eau de tourbe à pente quasi nulle.
Je voudrais écrire aujourd’hui ce dont je m’étais débarrassé pour faire bonne figure : lever le couvercle et la chape des raisons, tendre l’assiette et dérouler sous la treille un tapis volant.
Je descends deux fois au village ; une première pour aller rechercher la Nissan, une seconde pour déposer dans la boîte aux lettres de la commune les noms des 18 politiques que j’aimerais voir à Berne défendre ce qui n’est pas acquis : les jachères, les coudées franches, ceux qui lèvent la tête, les murs de chaux, le temps libre, ce qui pourrait être.

Jean Prod’hom

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En distinguant les idiots des princes

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Cher Pierre,
Nous avons, Sandra et moi, emmené les filles aux bains d’Yverdon, nous y avons croisé Martine et ses deux petits-enfants. La baignoire a été installée, bonne chose de faite. Arthur en a fini ce soir avec quelques-uns des jardins privatifs de la région ; il aura pour la première fois de sa vie, avec Marc-André et Guillaume – des habitués de cette filière –, enchaîné neuf heures de travail, cinq jours de suite, quel que soit le temps, bise, pluie ou soleil. Biner, sarcler, désherber, daller, tailler, tondre, émonder, râteler, ramasser, transporter, composter,… Différence et répétition.

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En hiver, les arbres font cause commune en croisant sans contrepartie leurs branches noires ; la neige fait briller parfois le dessus de leurs bras, mais aucun d’eux ne fait bande à part, ils quadrillent une partie de go qui n’aura pas lieu
Au printemps et en été, du tilleul à la bouteille, tous les verts ne font qu’un, creusent sous les frondaisons une ombre si fraîche et si profonde qu’on en oublie le ciel.
C’est en automne seulement que les arbres se redressent et font voir leur territoire, leur profil, leurs couleurs, les relations qu’ils entretienne avec leurs voisins. Et si nous regardons de près, si nous prenons le temps et ne craignons pas d’avoir la tête qui tourne, il semble soudain que nous les connaissons tous, ou chacun ; capables d’identifier leur contour et leur ancrage, leurs habitudes, de leur donner un nom ou un sobriquet, capables de distinguer les idiots des princes, les têtes en l’air des tire-au-flanc, de les regrouper par deux ou par trois, par îlots ou familles, pleins de la vie qu’on leur attribue. On voudrait les saluer un à un, ils sont trop nombreux.

Jean Prod’hom

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