Eurêka

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Cher Pierre,
Les réponses, que les institutions de formation attendent de chacun d’entre nous, permettent à ceux qui ne s’y arrêtent pas d’observer les effets qu’elles produisent chez ceux qui sont portés à y croire et s’en satisfont. On voit ceux-ci se détourner, fermer les yeux de contentement, heureux de s’être débarrassés enfin de ce dont ils auraient pu, – c’est ce qu’ils croient –, volontiers se passer, persuadés que les solutions constituent une fin en soi, la liquidation d’inutiles obstacles que des fâcheux auraient placés sur leur chemin, libres désormais de prendre du bon temps dans une annexe conçue expressément pour eux : jeux, délassements, loisirs, distractions : à l’abri du monde et des vivants.

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Il existe une autre manière de s’alléger : en abandonnant l’espoir d’éclairer définitivement les énigmes, d’épuiser le questionnement qui rythme nos vies et creuse des accès au monde dont nous sommes les héros ; en consentant aussi à ne toucher à rien, ou le moins possible, suivant en cela la méthodologie scientifique la plus orthodoxe et la plus exigeante, c’est-à-dire du bout des doigts.
Et je crois qu’à cet égard, ceux qui prendront le plus grand plaisir aux problèmes que proposent Sandra Cibert-Prod’hom et Sylvie Rosat dans Eurêka – le nouveau moyen d’enseignement de l’option spécifique mathématiques et physique du canton de Vaud – seront ceux qui sauront goûter aux questions plus qu’aux réponses, lesquelles tombent, on le sait, comme des fruits mûrs ; les auteures ne manquent pas de nous rappeler, en effet, que les réponses n’offrent toutes leurs saveurs que si elles sont saisies du bout des lèvres et croquées là où elles sont nées : dans le verger.

Jean Prod’hom

Sache que j’ai été pris ce matin dans la tourmente

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Cher Pierre,
Sache que j’ai été pris ce matin dans la tourmente, chacun y est allé de son pas, cerné par les heures ; des visages hébétés, des voix aveugles, une allure de domestique, de l’aigreur et du ressentiment, le grincement de plumes besogneuses et des encriers secs. Le jour est resté impassible.

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J’aurais aimé être sur le front de mer, avec la journée devant moi, un ciel large, de l’écume et la danse des vagues. J’ai dû me contenter d’un couloir sombre et de vieilles recettes, tout le monde était sur le qui-vive et tentait de s’enfuir ; le silence les a si bien talonnés qu’ils n’ont pas fait long feu ; je suis resté en arrière dans les locaux techniques.
A la sortie, un trèfle gonflé de sucre et un papillon entouraient un bouton d’or au pied de l’un des arbres chétifs qui se dressent sur le parking. Je me suis approché et le papillon s’est mis à tournoyer autour du trèfle avant de prendre les devants et de me conduire au pré, là où étaient tous les autres.

Jean Prod’hom

Accueil de première classe

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Cher Pierre,
Accueil de première classe ce matin à l’aula, c’est jour de certificat. Dans les mains un plateau que je tends aux candidats, priés d’y déposer leur portable et leur montre – elle pourrait être connectée. Le responsable à qui je demande s’il ne serait pas nécessaire de pousser notre zèle et de les fouiller me confirme que nous ne sommes pas sortis de l’auberge.
Nous devons, me dit-il, quoi qu’il advienne, ne jamais cesser de leur accorder notre confiance…

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Je profite d’un congé imprévu pour me rendre après midi à Port-des-Prés. Je n’y retrouve ni la très haute grange, ni l’âpre crépi des murs, ni le banc vide entre deux portes fermées. Pas d’eau non plus dans la fontaine du Moulin de Vucherens, mais une voix, une voix encore, celle du ruisseau sous les frênes comme une incantation monotone et profonde.
Les travaux dans la maison ont avancé, sans qu’on sache exactement quand ils se termineront : l’annexe du panneau électrique et les gaines techniques sont posées, les fenêtres aussi, la plupart des radiateurs qui devaient être déplacés l’ont été.
On n’essaie plus de combattre la fine couche de poussière qui recouvre uniformément chacun des objets de la maison, on n’y touche plus, on ne les déplace plus, on se dit qu’ils attendront. J’ai préparé le repas au garage, mis la table au jardin ; mais la pluie nous oblige à laisser derrière nous l’arc-en-ciel qui s’est brisé au milieu du ciel et à nous retirer dans la véranda.

Jean Prod’hom