Lorsque le jour viendra

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Lorsque le jour viendra, quand on me remerciera pour les services rendus, c’est-à-dire dans un peu plus de deux ans, je ne chercherai pas à m’incruster dans la maison, je la quitterai vraisemblablement sans regrets, avec le sentiment de m’être acquitté aussi bien que je l’ai pu de la tâche qui m’a été confiée. C’est ce que je lui ai dit.

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Elle m’a répondu, je comprends, cela ne m’étonne pas, mais tu as des projets, toi. Elle a ajouté, c’est quand même une page qui se tourne.
Impossible de répondre à cela. Comment dire ? Me suis-je fait comprendre ? A-t-elle compris que je ne lis pas qu’un seul livre et que, si j’ai un jour conçu des projets, c’est il y a bien longtemps, au temps où j’avais assez de temps pour ne pas m’en préoccuper, ou différer leur réalisation, ou même, tout simplement, m’autoriser à en manquer.
Il me suffira de tourner les pages d’autres livres, et parmi eux, celui dont j’ai différé la lecture commencée il y a bien longtemps, interrompue et reprise depuis toujours. Livre compagnon de mes veilles et de mes nuits, j’en lirai et en écrirai quelques pages, dans les bois, sur la terre ou dans le ciel, en guignant du côté de l’éternité.

Jean Prod’hom

Aux sténoses qui obstruent nos manières de penser

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Cher Pierre,
Aux sténoses qui obstruent nos manières de penser, Jean-Christophe Bailly propose, depuis des années déjà, des textes animés et tendus par des ressorts qui agissent comme des stents, assurant le passage d’un liquide incolore qui désencombre le lit de nos pensées et s’ouvre en delta sur une réalité élargie à laquelle on n’avait pas prêté suffisamment attention, une réalité qui contiendrait tout à la fois nos manières étroites de penser, ce que celles-ci écartent pour fonder leur légitimité, et l’échappée sans laquelle nous ne vivrions vraisemblablement pas. Il y a au-delà du corps second, laborieux, que nous charrions chaque jour, ou en-deçà, un corps premier qui nous fait marcher sans rien vouloir ni savoir, sans hâte, sans débordement. Et lever la tête.

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Jean-Christophe Bailly ne cesse de rendre à l’homme une dimension dont celui-ci croit avoir été dépossédé, mais en direction de laquelle chacun se tourne, à chaque pas, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, dimension sans laquelle il n’accepterait pas la prison dans laquelle son espèce a trouvé refuge.
Refuge donc de refuge, dont les dimensions rétrécissent toujours davantage, affaiblissant l’essentielle interrogation sur notre provenance et notre destination, dont on perçoit l’écho cependant chaque fois qu’on jette un regard à côté, du côté des friches, du côté des rivages, du côté des bois, et qu’il convient de traverser avant de réintégrer, réconcilié, les lieux qu’on a voulu quitter.

Jean Prod’hom

Il est d'autres voyages

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Cher Pierre,
Il est d’autres voyages ; ainsi le dimanche matin, dans le parc d’un hôpital psychiatrique. F m’a accueilli avec le sourire, enchantée à l’idée de faire un tour ; l’infirmière lui a trouvé une polaire, je l’ai aidée à faire coulisser les deux rangées de dents métalliques. Quelques patients sur la terrasse, le soleil s’est installé. Je lui adresse quelques mots sans savoir exactement qui de nous deux parle, ou écoute. Peu. On n’est jamais aussi près de l’esprit de la pentecôte que lorsqu’on se tait. C’est jour de repos.

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Où qu’on soit il y a des arbres, des plantes, des oiseaux, côte à côte ; on reconnaît sans peine les marguerites, les sauges, les érables, un merle, les lauriers. Pas besoin non plus de prendre d’automobile, ni d’aller au cinéma, on passera par les bois, avec dans la poche un billet qu’il ne faut pas perdre. Les tomates sont déjà dehors près du pavillon de l’Albatros, Blaise y avait été interné en son temps. il n’aimait pas ça. Combien d’années de travail te reste-t-il ? Trois ? Deux ?
Il y a des bistrots partout, la tête des parasols dépasse des haies, les chaises sont vides, on s’y installe. C’est agréable un tilleul, à l’abri de la bise, avec le soleil. Regarde là-bas, il y a des lumignons dans les haies ! Mais non, ce sont les boucles d’une chaîne en acier. C’est vraiment grand ici, tiens ! je n’avais pas remarqué cette baie vitrée, c’est beau, il suffit de ramasser, lorsqu’on en voit, les papiers que les gens ont jetés. Calypso, ça ressemble à une école de danse, avec des géraniums devant. Une autre école tout près, avec devant une pancarte où il est écrit Docteur Veillon. Pourquoi un docteur ? Ça, je ne le sais pas !
Il y a moins de plantes de ce côté-ci, plus de bitume, alors les responsables en ont profité pour faire un parking, c’est vraisemblable, les iris sont en tout cas très jolis. Et là du millet, goûte ! Que peut-on vouloir de plus ? Mais tu dois savoir que les plantes demandent du travail, on est obligés de s’en occuper.
Bonjour Monsieur ! Bonjour! Le temps passe vite n’est-ce pas ? 11 heures 57. Le repas va être servi. Vous êtes un visiteur ou un patient ? Visiteur ! Alors vous comprendrez : un tour de clé et vous laissez tout derrière vous. On prend l’ascenseur, il y a un code. Pas sûr que F soit capable de l’entrer, moi non plus d’ailleurs… je suis monté à pied tout à l’heure. Un patient nous aide.
On s’assied dans des fauteuils de la salle commune, devant la TV ; les repas tardent comme souvent le dimanche. Ecopsychologues, psychanalystes, psychologues, thérapeutes se succèdent et évoquent les spécificités de leur métier, on est quelques-uns à les regarder, à mi-hauteur, ils ne nous demandent rien, on est tranquilles, on les laisse dire. Ici le temps n’avance pas, inutile de courir, on regarde le petit écran, personne n’entend vraiment ni n’attend. Certains sont un peu ailleurs, sans être bien loin ; d’autres cherchent un contact, voudraient monter dans un rafiot qui ne bouge pas. Moi, on m’attend.
Il est temps de se séparer, les repas sont servis, je la salue dans le couloir. Ce n’est pas vrai, F ouvre tout grands les yeux, une ombre, comme si elle s’avisait qu’elle ne devait pas être là. C’est une infirmière qui va aller la rechercher, en saisissant la main qu’elle lui tend ; elle remonte à la surface, démunie, entre en flottant dans la salle à manger.
C’est ça qui est difficile, me dit l’infirmier lorsque je quitte les Mimosas, c’est le retour à cette réalité-là. Je crois comprendre sans en être bien sûr.

Jean Prod’hom